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Transformer le sang en or

Transformer le sang en or – Comment Wall Street a fait du cancer un business, de Nathan Vardi – Editions Les Arènes, 19 février 2026 – 352 pages

Et si une simple pilule pouvait arrêter le cancer et rapporter des milliards ? Le journaliste américain Nathan Vardi nous entraîne dans les coulisses d’un pari fou : celui d’une poignée de scientifiques et d’investisseurs qui ont tout risqué, leur carrière et bien davantage, pour mettre au point un traitement révolutionnaire contre la forme de leucémie la plus fréquente, la leucémie lymphoïde chronique. Tout commence chez Pharmacyclics, stratup californienne de biotechnologie. Un petit groupe mise sur un composé expérimental ciblant et bloquant un mécanisme clé dans la cellule leucémique. Les résultats sont spectaculaires : les ganglions cancéreux fondent, des patients condamnés se remettent à marcher. Le monde médical est stupéfait. Le marché financier flaire une mine d’or. 

Une enquête au cœur du capitalisme biomédical
Dans cet essai-enquête, Nathan Vardi explore l’un des épisodes les plus spectaculaires de la biotechnologie moderne : l’ascension fulgurante d’un médicament contre la leucémie lymphoïde chronique (LLC), développé par la petite biotech californienne Pharmacyclics.

Le livre retrace la genèse et le destin de l’ibrutinib (commercialisé plus tard sous le nom d’Imbruvica), molécule ciblant la protéine BTK, essentielle à la survie des cellules leucémiques. Ce traitement marque une rupture : au lieu d’attaquer indistinctement les cellules (comme la chimiothérapie), il bloque un mécanisme biologique précis.

Vardi construit son récit comme un thriller financier : réunions secrètes, batailles d’actionnaires, coups bas boursiers, procès et rachats à plusieurs milliards de dollars. Le cancer devient le terrain d’une lutte acharnée entre vision scientifique et logique spéculative.

Une molécule contre la fatalité
Au départ, tout semble perdu. Pharmacyclics est au bord de la faillite. Son portefeuille de médicaments déçoit. Les investisseurs doutent. C’est alors qu’un petit groupe décide de miser sur un composé expérimental abandonné ou presque. Les premiers essais cliniques produisent des résultats spectaculaires : des tumeurs régressent rapidement, des patients en phase terminale connaissent des rémissions inattendues.

Le livre souligne la part de courage scientifique : accepter l’incertitude, défendre une hypothèse contre l’opinion dominante, continuer malgré les échecs antérieurs. Vardi rend hommage à ces chercheurs qui, loin des clichés sur Wall Street, ont d’abord cru en la science.

Quand Wall Street entre en scène
Mais très vite, l’histoire bascule. Les résultats cliniques attirent les fonds d’investissement. Les actions flambent. La biotech moribonde devient une cible stratégique. L’entreprise finit par être rachetée pour plusieurs milliards de dollars.

Vardi décrit alors avec précision le fonctionnement du capitalisme financier américain : activisme actionnarial, conflits internes, stratégies de valorisation, spéculation autour des essais cliniques. La médecine devient un actif. Le patient devient, indirectement, une variable de marché.

L’auteur ne tombe pas dans une dénonciation simpliste : sans capitaux privés, le médicament n’aurait peut-être jamais vu le jour. Mais il met en lumière la tension permanente entre intérêt général et création de valeur pour les actionnaires.

L’histoire d’une spoliation… et d’une revanche
Le sous-titre français insiste sur la notion de « spoliation ». Certains investisseurs et dirigeants historiques sont évincés au moment où le succès devient évident. Les fondateurs scientifiques perdent le contrôle de « leur » découverte.

En 2015, le groupe pharmaceutique américain AbbVie rachète Pharmacyclics et son « Ibrutinib » pour 21 milliards de dollars. Mais derrière ces chiffres fous se cache une autre histoire : celle d’une équipe spoliée de ses gains et de la renommée qui décide de repartir à zéro… et réussit à réitérer l’exploit en créans Acerta autour d’une autre médicament, aussi actif voire plus et avec moins d’effets seconfaires que celui de Pharmacyclics. 
La revanche vient avec la reconnaissance tardive et les gains financiers colossaux générés par la vente finale. Ce double mouvement — dépossession puis triomphe — structure la narration et lui donne une dimension presque tragique.

Des protagonistes romanesques
Robert (Bob) Duggan, un homme d’affaires hétérodoxe – ancien vendeur de cookies et scientologue (il entre dans Pharmacyclics après le décès de son fils d’un cancer du cerveau). Ahmed Hamdy, urologue amoureux des chevaux, ex-directeur médical de Pharmacyclics. Wayne Rothbaum, investisseur agressif de Wall Street spécialisé dans la biotech. Des médecins comme John Byrd (Ohio State University) et Susan O’Brien (MD Anderson), figures clés mais financièrement déconnectées des bénéfices du succès. Des patient courageux qui se prêtent aux essais cliniques, comme Brian Koffman, lui-même médecin. 

Les grandes questions soulevées
Le livre pose plusieurs interrogations majeures :

1. Peut-on concilier innovation médicale et spéculation ?
Le système boursier accélère le financement, mais impose des rendements rapides. La temporalité scientifique (longue, incertaine) entre en collision avec la temporalité financière (court terme, volatilité).

2. À qui appartient une découverte médicale ? Aux chercheurs ? Aux investisseurs ? Aux patients qui ont participé aux essais ?

3. Le prix de la guérison
Le succès commercial entraîne des prix de traitement extrêmement élevés. Le médicament sauve des vies, mais son coût soulève des débats éthiques sur l’accessibilité.

Nathan Vardi adopte un style journalistique vif, précis, nourri d’entretiens et de documents internes. Le récit alterne entre trajectoires humaines (chercheurs, PDG, traders), explications scientifiques accessibles, scènes de négociations financières dignes d’un roman. Cette hybridation entre enquête économique et récit médical rend l’ouvrage particulièrement percutant.

Transformer le sang en or n’est ni un pamphlet anti-capitaliste ni une célébration naïve du marché. C’est une plongée lucide dans un monde où la frontière entre guérison et profit devient floue. Le livre montre que derrière chaque « pilule miracle » se cache une chaîne complexe d’intérêts, de risques et d’ambitions. Il révèle surtout une vérité troublante : dans l’économie contemporaine, même le sang — symbole ultime de la vie — peut devenir de l’or.

À la lecture du livre on ressort à la fois fasciné et troublé. Fasciné par la puissance de l’innovation scientifique — cette capacité presque miraculeuse de transformer une molécule oubliée en traitement salvateur — et troublé par la mécanique financière qui s’empare de la découverte et en amplifie la valeur jusqu’à des sommets vertigineux.
Le livre procure une impression d’accélération permanente : celle d’un monde où la vie des patients, les cours de Bourse et les décisions stratégiques évoluent au même rythme effréné. Il donne le sentiment que la médecine moderne n’est plus seulement un champ scientifique, mais un champ de bataille économique.

Pour le lecteur, l’ouvrage apporte plusieurs choses essentielles :

  • Une compréhension concrète des coulisses de l’innovation pharmaceutique, bien au-delà du discours simplifié sur « Big Pharma ».
  • Un éclairage nuancé sur le rôle du capital, à la fois moteur indispensable et force prédatrice potentielle.
  • Une réflexion éthique sur la valeur de la vie, le prix des traitements et la marchandisation du soin.
  • Un regard plus critique sur l’actualité médicale et financière, en montrant comment une annonce scientifique peut faire basculer des milliards.

En refermant le livre, on ne regarde plus de la même manière les titres boursiers liés aux biotechnologies, ni les annonces de « traitements révolutionnaires ». Nathan Vardi offre au lecteur une double leçon : comprendre que l’innovation médicale est un pari risqué, et admettre que, dans notre système économique, même l’espoir peut devenir un produit financier.
C’est cette tension — entre salut et spéculation — qui fait toute la force et la pertinence durable de cet ouvrage.

 

Nathan Vardi est né à Ottawa (Canada). Il a travaillé 18 ans chez Forbes comme journaliste. Au cours de sa carrière, il s’est principalement intéressé aux grands investisseurs, aux fonds spéculatifs, aux sociétés de capital-investissement, ainsi qu’aux liens entre Wall Street et la biopharma. Il est aujourd’hui rédacteur en chef News and enterprise chez MarketWatch, site américain d’information financière, filiale de Dow Jones. Il y dirige les reportages d’investigation. Il vit à Edgemont, dans l’Etat de New-York. « For blood and money : billionnaires, biotech ans the quest for a blockbuster drug » a été publié en 2023.

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