Dans un contexte international marqué par les crises géopolitiques et le recul des politiques climatiques, l’économiste Nicholas Stern propose une vision résolument optimiste dans son dernier ouvrage : celle d’une économie propre capable de concilier prospérité, justice sociale et préservation de la planète. Son livre esquisse un véritable plan d’action pour transformer en profondeur nos modèles de développement.
Alors que les marchés du pétrole et du gaz traversent une période de turbulences et que l’attention internationale se détourne des enjeux climatiques, une voix continue de plaider pour une transformation en profondeur de l’économie mondiale. Celle du professeur Nicholas Stern, dont le nouvel ouvrage, The Growth Story of the 21st Century: The Economics of Climate Action, publié par la London School of Economics Press fin 2025, s’inscrit dans la continuité de décennies de réflexions sur les liens entre économie et climat.
Issu de conférences données en 2024 à la London School of Economics, ce livre entend redonner un souffle à l’action climatique à un moment où celle-ci semble marquer le pas. Les conflits en Ukraine, dans la bande de Gaza ou encore en Iran, tout comme les orientations politiques et commerciales de l’administration Trump, ont contribué à reléguer la lutte contre le changement climatique au second plan. Une situation qui rappelle le ralentissement observé après la crise financière mondiale de 2008.
Dans ce contexte, Stern persiste et signe. Déjà auteur du rapport majeur The Economics of Climate Change (2006), qui avait profondément marqué le débat public, puis de Why Are We Waiting ? (2016), il réaffirme ici une conviction centrale : il est économiquement plus rationnel d’agir rapidement pour réduire les émissions de gaz à effet de serre que d’en subir les conséquences, potentiellement catastrophiques. Mais au-delà de cet argument désormais bien connu, son nouvel ouvrage propose surtout une vision renouvelée de la croissance au XXIe siècle.
L’un des apports majeurs du livre réside dans sa critique de l’économie dominante, accusée d’avoir longtemps minimisé les risques climatiques et présenté à tort l’action environnementale comme un frein à la croissance. Stern défend au contraire l’idée qu’une nouvelle économie « propre », fondée sur la durabilité et la coopération, peut devenir un moteur de prospérité. Comme le souligne le chercheur Andrew Macintosh, l’ouvrage se distingue par « son ampleur, son accessibilité et ses solutions concrètes », offrant une vision claire de ce que pourrait être un développement durable réellement opérationnel.
Au cœur de cette démonstration se trouve une redéfinition du développement durable, conçu comme la préservation simultanée de plusieurs formes de capital : physique, humain, naturel et social. L’objectif est simple en apparence, mais ambitieux dans ses implications : garantir aux générations futures des opportunités au moins équivalentes à celles dont nous disposons aujourd’hui. Stern rappelle également les bases scientifiques du changement climatique et insiste sur l’urgence d’une décarbonation rapide, tout en analysant les dynamiques historiques et géographiques des émissions.
L’auteur identifie par ailleurs plusieurs facteurs susceptibles d’accélérer la transition : la montée des préoccupations citoyennes, notamment chez les jeunes, la baisse spectaculaire des coûts des énergies renouvelables, ou encore le rôle croissant de l’innovation et des investissements, y compris dans le domaine de l’intelligence artificielle. Ces éléments nourrissent une conviction forte : la transition écologique peut être synonyme d’efficacité économique accrue.
Dans cette perspective, Stern décrit les moteurs d’une nouvelle croissance : innovation rapide, investissements massifs dans les technologies propres, meilleure utilisation des ressources, gains de productivité — en particulier dans les systèmes énergétiques et de transport — et amélioration globale de la santé. Loin d’impliquer des sacrifices, la décarbonation pourrait ainsi ouvrir la voie à des économies plus dynamiques et plus prospères.
Mais cette transformation ne peut se faire sans un rôle actif des États. L’économiste insiste sur la nécessité de politiques publiques ambitieuses, orientées vers la transition énergétique, le renforcement de la résilience des territoires face aux impacts du changement climatique, et la préservation des écosystèmes. Il souligne également l’importance d’une « transition juste », prenant en compte les populations et les secteurs économiques les plus exposés aux transformations à venir.
À l’échelle internationale, Stern appelle à une coopération renforcée autour de quatre priorités : mobiliser des financements massifs pour les investissements verts, favoriser le développement et le partage des technologies, protéger le capital naturel et gérer le dépassement des seuils de température, notamment grâce à des technologies comme la capture du carbone.
Ce tableau d’ensemble, résolument optimiste, n’est toutefois pas exempt de critiques. L’ouvrage tend parfois à minimiser les tensions et les arbitrages inhérents à la transition écologique. Les conflits potentiels entre politiques climatiques et préservation de la biodiversité, par exemple, sont peu explorés. De même, les compromis entre adaptation, atténuation et développement sont évoqués sans être pleinement analysés, alors qu’ils constituent souvent des obstacles majeurs à la mise en œuvre de solutions efficaces.
Certaines zones d’ombre subsistent également concernant les risques liés à l’intelligence artificielle, dont Stern souligne surtout les opportunités, ou encore les limites des mécanismes de compensation carbone, souvent présentés de manière trop favorable malgré les critiques sur leur efficacité réelle. Le rôle des institutions judiciaires est lui aussi abordé de façon unilatéralement positive, sans mention des dérives possibles, comme en témoigne la condamnation de l’organisation Greenpeace à une lourde amende aux États-Unis en 2024 dans le cadre de mobilisations contre un oléoduc.
Ces limites tiennent en partie au parti pris assumé de l’auteur. Stern revendique une approche globale et volontairement optimiste, estimant que « le récit doit offrir de l’espoir autant que susciter des inquiétudes ». Son objectif n’est pas d’entrer dans tous les détails techniques ni de s’attarder sur les obstacles, mais de proposer une vision mobilisatrice.
Dans un monde où le pessimisme domine souvent les débats sur le climat, The Growth Story se distingue ainsi par sa capacité à esquisser un avenir désirable. Reste à savoir si les décideurs sauront transformer cette vision en réalité — et relever le défi, immense, de construire une économie à la fois propre, prospère et juste.
Source : Nature, 6 avril 2026







