Déjà inscrit ou abonné ?
Je me connecte

rejoignez gratuitement le cercle des lecteurs de UP’

L’année terrible des animaux

L’année terrible des animaux – Un regard inédit sur le siège et la Commune de Paris 1870 – 1871, de Nicolas Baron – Editions Actes sud, 16 septembre 2026 – 340 pages

Entre le 19 juillet 1870 et le 28 mai 1871, Paris vécut une « Année terrible », selon le mot de Victor Hugo : la guerre franco-prussienne se transforme progressivement en un terrible siège de la capitale, accentué par un hiver glacial qui se conclut par un combat fratricide au moment de la Commune. Pendant ces dix mois, les animaux de la capitale ont eux aussi été les acteurs et les victimes de ces événements dramatiques.

C’est à ces oubliés de la grande Histoire que Nicolas Baron consacre L’Année terrible des animaux, publié chez Actes Sud. L’idée pourrait sembler anecdotique : raconter le siège de Paris et la Commune à hauteur de cheval, de chien, de chat, d’animal de zoo ou de bête destinée à nourrir les hommes. Elle ne l’est absolument pas. Car déplacer ainsi le regard transforme profondément notre compréhension de ces dix mois durant lesquels Paris connut successivement la guerre, l’encerclement, la faim, le froid et finalement la guerre civile. L’animal devient un révélateur de la société humaine placée dans des conditions extrêmes.

Historien, docteur en histoire contemporaine et spécialiste de l’histoire animale, Nicolas Baron entreprend ainsi de faire apparaître une population immense et pourtant presque invisible dans les récits traditionnels. Le Paris du XIXe siècle est encore une ville peuplée d’animaux. Les chevaux assurent une grande partie des transports et du ravitaillement, les chiens et les chats vivent au plus près des habitants, les animaux de rente participent à l’économie urbaine tandis que les ménageries et le Jardin des Plantes exposent une faune exotique devenue familière aux Parisiens. Les animaux ne constituent donc pas un décor pittoresque de la capitale : ils participent pleinement à son fonctionnement.

Lorsque la guerre bouleverse cet ordre, leur sort permet de mesurer très concrètement la désorganisation de la ville. À mesure que l’approvisionnement se raréfie, la frontière entre l’animal compagnon, l’animal utile, l’animal admiré et l’animal comestible se déplace. Les nécessités de la survie imposent leur propre hiérarchie. L’image la plus spectaculaire en reste celle des animaux du Jardin des Plantes sacrifiés pour nourrir une population affamée, jusqu’aux éléphants Castor et Pollux, devenus les symboles tragiques du siège. Mais l’intérêt du livre est précisément de ne pas s’arrêter à ces épisodes célèbres. Derrière les anecdotes qui ont traversé le temps se dessine une histoire beaucoup plus vaste de la dépendance réciproque entre humains et animaux.

C’est ici que L’Année terrible des animaux devient particulièrement intéressant. Nicolas Baron ne cherche pas simplement à ajouter quelques animaux dans les marges d’un récit déjà connu. Il change le point de vue. La guerre n’est plus seulement observée à travers les décisions des gouvernements, les mouvements des armées, les barricades ou les affrontements politiques. Elle se lit à travers les corps, la faim, le froid, l’épuisement, la peur et la mort. Autant d’expériences que les humains et les animaux partagent, même s’ils ne disposent évidemment ni des mêmes responsabilités ni des mêmes moyens d’y échapper.

Ce changement d’échelle conduit aussi à une question morale troublante. En temps ordinaire, une société établit des catégories relativement stables entre les espèces : certaines sont protégées, d’autres exploitées, certaines aimées, d’autres mangées, certaines admirées. La catastrophe brouille brutalement ces frontières. Lorsque la nourriture disparaît, qu’advient-il du chien que l’on considérait comme un membre de la famille ? De l’animal exotique que l’on venait contempler quelques mois auparavant ? Du cheval indispensable au fonctionnement de la ville ? La faim ne fait pas seulement disparaître les ressources : elle met à nu la fragilité des règles morales que nous pensions solidement établies.

L’histoire animale devient ainsi une manière particulièrement féconde de relire l’histoire humaine. Car ces bêtes n’ont évidemment laissé ni journaux intimes, ni correspondances, ni mémoires de guerre. Pour retrouver leur présence, l’historien doit chercher leurs traces dans les documents produits par les hommes : archives, témoignages, presse, illustrations, statistiques ou récits. Le livre, richement illustré et fondé sur des sources nombreuses, revendique cette démarche à la croisée de l’histoire et des sciences du vivant. Il ne s’agit pas de prêter artificiellement aux animaux des pensées humaines, mais de tenter de reconstituer, aussi rigoureusement que possible, ce qu’ils ont vécu.

Ce déplacement du regard possède enfin une étonnante résonance contemporaine. Depuis longtemps, nous écrivons l’histoire comme si les sociétés humaines évoluaient seules, entourées d’une nature servant de décor, de réserve ou de ressource. Or l’histoire environnementale et l’histoire animale montrent exactement l’inverse : nos sociétés se construisent avec d’autres espèces dont elles dépendent beaucoup plus qu’elles ne veulent parfois l’admettre. Les crises ont cette particularité de rendre soudain visibles ces interdépendances.

C’est peut-être là que réside la principale force de L’Année terrible des animaux. En racontant Paris entre 1870 et 1871 depuis ses marges animales, Nicolas Baron ne propose pas une petite histoire pittoresque à côté de la grande. Il élargit le cadre de la grande Histoire elle-même. Et il nous conduit à une interrogation qui dépasse largement le siège de Paris et la Commune : lorsqu’une société humaine traverse une catastrophe, qui décide quelles vies doivent être protégées, lesquelles peuvent être sacrifiées et lesquelles ne mériteront même pas d’être comptées parmi les victimes ?

Nicolas Baron est professeur agrégé d’histoire-géographie et docteur en histoire contemporaine. Enseignant au lycée de Carhaix-Plouguer et à l’Université de Bretagne Occidentale, il est spécialisé dans l’histoire des animaux, en particulier celle de la santé animale et des animaux de la campagne.

0 Commentaires
Les plus anciens
Les plus récents Le plus de votes
Inline Feedbacks
View all comments
Article précédent

La mort est en train de changer

Derniers articles de Société

REJOIGNEZ

LE CERCLE DE CEUX QUI VEULENT COMPRENDRE NOTRE EPOQUE DE TRANSITION, REGARDER LE MONDE AVEC LES YEUX OUVERTS. ET AGIR.
logo-UP-menu150

Déjà inscrit ? Je me connecte

Inscrivez-vous et lisez trois articles gratuitement. Recevez aussi notre newsletter pour être informé des dernières infos publiées.

→ Inscrivez-vous gratuitement pour poursuivre votre lecture.

REJOIGNEZ

LE CERCLE DE CEUX QUI VEULENT COMPRENDRE NOTRE EPOQUE DE TRANSITION, REGARDER LE MONDE AVEC LES YEUX OUVERTS ET AGIR. 

Vous avez bénéficié de 3 articles gratuits pour découvrir UP’.

Profitez d'un accès illimité à nos contenus !