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J’innove, donc je suis ! Visionnaires du XXIième siècle

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Florin PaunEdition L’Harmattan – Janvier 2014 – 202 Pages

Des personnalités comme Edgar Morin et Lord Nicholas Stem ont accepté de rejoindre cette nouvelle approche dynamique de responsabilisation de chacun pour envisager ensemble les nouveaux enjeux de la création et d’évaluation de valeur dans le XXIe siècle. Leur témoignage visionnaire sur cette nouvelle attitude « j’innove, donc je suis » encourage plus que jamais à agir pour co-construire une valeur partagée. Le Docteur Florin Paun s’est montré soucieux de donner la parole à des dirigeants visionnaires qui malgré leurs différences nous ouvrent les esprits vers le même objectif : prendre part avec confiance et plaisir au processus généralisé d’innovation (sociale et technologique) qui crée de la valeur partagée entre toutes les parties prenantes.
Directeur d’innovation en France et théoricien de l’évolution des modèles et outils d’innovation, Florin Paun encourage la compréhension des comportements des acteurs de l’innovation en créant des véritables ponts entre le « monde des praticiens et le « monde des théoriciens ». Il enseigne son cours en innovation dans des Grandes Ecoles et universités en Europe et conseille des réseaux des praticiens français mais aussi des gouvernements européens sur l’évolution des stratégies, des outils et des modèles d’innovation.

Entretien avec Yann Cramer, General Manager Innovation Shell Projects & Technology Downstream :

Question : Quel nouveau modèle économique pour être en phase avec la société’ du XXIe siècle ?

Yann Cramer : Nous sommes à une croisée des chemins. Dans ses nouveaux scénarios, Shell explore deux futurs possibles appelés Montagnes et Océans. Partant du constat que nos sociétés sont entrées dans une ère de forte volatilité sur le plan politique, économique ou social, les scénarios se tournent vers l’avenir en posant la question : de quelle façon allons-nous répondre aux besoins d’un monde où la demande en énergie, eau et nourriture pourrait doubler d’ici à 2050, où l’accès aux ressources est de plus en plus difficile, et où la protection de l’environnement est un impératif ?
Dans le scénario Montagnes, le statu quo perdure : ceux qui possèdent l’avantage politique, économique ou social gardent la main. La stabilité est valorisée plus que tout, au risque de la rigidité. Grâce à la concentration des processus de décision, les défis de l’énergie, de l’eau et de la nourriture sont relevés de manière programmatique.
Dans le scénario Océans, plus fluide, le pouvoir se retrouve partagé entre de plus nombreux acteurs, conduisant à davantage de réformes des systèmes politiques, économiques et sociaux, au risque parfois de la déstabilisation. Les indispensables compromis entre des intérêts divergents conduisent à une émergence sur le terrain de solutions plus diverses et souvent plus locales.

Les scénarios se gardent de la tentation de la boule de cristal. Leur propos n’est pas de prévoir l’avenir, mais de décrire différents futurs possibles afin de se préparer à un éventail d’éventualités. Je crois que c’est en effet une approche sage et je m’en tiendrai là.

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Question : L’innovation est devenue un processus collaboratif qui implique aujourd’hui les entreprises, le client, les collectivités et d’autres parties prenantes, et qui est perçue au centre des logiques de compétitivité des entreprises et d’attractivité des territoires. Quels nouveaux modèles d’innovation pour répondre à ces enjeux du XXIe siècle ?

Yann Cramer : Je dirais que l’innovation est re-devenue un processus collaboratif. Le moteur à vapeur utilisé il y a 200 ans dans les mines de Cornouaille en Grande-Bretagne a vu sa productivité multipliée par trois en 30 ans grâce à un processus de partage des meilleures pratiques entre ingénieurs travaillant dans différentes mines. Ce partage, qu’on qualifierait aujourd’hui d’Open Source, s’effectuait par l’intermédiaire du journal spécialisé Lean’s Engine Reporter. De ce point de vue, l’internet n’a rien inventé, mais il a incontestablement régénéré le concept d’innovation ouverte que le XXème siècle avait négligé au profit d’une logique du secret de la Recherche & Développement.

Aujourd’hui, l’avantage compétitif n’est plus dans le secret et le fait-maison de A à Z. Dans un monde de plus en plus complexe, instable et rapide, l’avantage compétitif réside désormais dans la capacité à déployer rapidement de nouvelles solutions sur le marché. Or aujourd’hui, plus encore que par le passé, si vous avez une idée, ce n’est pas en général que vous êtes un génie, c’est que l’idée est dans l’air. Et si elle est dans l’air, d’autres l’ont eue ou vont l’avoir aussi. Passer rapidement de l’idée à la réalisation et au déploiement à grande échelle nécessite des compétences qui ne se trouvent pas au sein d’une seule et même organisation. La coopération s’impose.

Toutefois, j’ai appris par l’expérience que la mise en oeuvre d’une coopération entre des acteurs de cultures différentes prend elle-même du temps. Dès lors, si l’objectif est de passer rapidement de l’idée à l’action, les organisations doivent développer une véritable culture de la collaboration, une sorte de Lingua Franca de l’innovation qui transcende les inévitables différences d’objectifs et d’approches, et qui permette d’enclencher « à la demande » la coopération de manière naturelle. Les différentes plateformes d’innovation ouverte que nous voyons fleurir font partie du vocabulaire de cette Lingua Franca.

Question : Comment évaluer la valeur créée par le modèle économique avec d’autres outils d’évaluation que ceux hérités du fordisme ? Comment utiliser les logiques de Co-évaluation (avec les parties prenantes) comme stratégie de démocratisation des enjeux d’évaluation d’une valeur partagée ?

Yann Cramer : Des recherches dans le domaine des sciences cognitives ont montré que les meilleures décisions sont généralement le fruit d’une phase d’évaluation individuelle suivie d’une phase de mise en commun et de discussion pour arriver à une évaluation collective qu’on peut en effet appeler co-évaluation. Par ailleurs, de nombreux exemples ont montré que les innovations dites de rupture ont en commun de se situer à l’intersection du désirable (pour le consommateur), du faisable (pour l’ingénieur ou le designer) et du rentable (pour les différents acteurs de la chaine de valeur). Dès lors, la co-évaluation associant sous une forme ou sous une autre l’ensemble des parties prenantes s’impose comme un facteur-clé de succès.

Question : Quelle nouvelle gouvernance de la création de valeur pour assurer la croissance à la fois des entreprises et des territoires en respectant l’environnement et les valeurs sociales ?

Yann Cramer : Si l’on croit à la valeur d’une logique de coopération, on ne peut pas en même temps en appeler à une gouvernance qui serait le fait d’une autorité supérieure. La collaboration s’impose ; elle ne saurait être imposée. Mais elle implique en effet tous les acteurs politiques, économiques et sociaux. Je ne crois pas que ce soit une tendance entièrement nouvelle. De nombreuses entreprises ont compris depuis plusieurs décennies la nécessité de ne négliger aucun des acteurs, d’où les politiques proactives de Responsabilité Sociale des Entreprises.

L’exemple des mines Cornouailles du début du XIXème siècle implique que le numérique n’est pas le déclencheur de la collaboration. Je crois que le déclencheur, aujourd’hui comme au début de la révolution industrielle, c’est une forme d’urgence. L’urgence aujourd’hui c’est de résoudre l’équation de l’offre et de la demande dans le respect de l’environnement et des générations futures. Ce que le numérique permet en revanche, c’est la création de communautés d’intérêts, la mise en réseau d’acteurs, et la mutualisation des connaissances, le tout à une échelle et avec une rapidité inconnues jusqu’à la fin du 20e siècle. Il devient dès lors impossible d’ignorer ou de court- circuiter certaines parties prenantes, ce qui renforce leur légitimité à participer au processus d’innovation collaborative et de co-évaluation.

Question : Comment ces changements de modèles économiques, modes de vie peuvent s’inscrire dans une évolution naturelle au sens anthropologique du paradigme évolutionniste qui met l’humain en cohérence aves son environnement ?

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Yann Cramer : L’être humain sait faire preuve d’une capacité d’adaptation formidable… et d’une résistance au changement non moins formidable. Le mouvement finit par l’emporter sur l’immobilisme quand l’environnement pose à l’humain de nouveaux défis apparemment insurmontables. Platon disait déjà que « la nécessité est la mère de l’invention ». La production et la consommation d’énergie en sont deux exemples frappants.
Dans le domaine de la production d’énergie, on constate aujourd’hui l’émergence d’une mosaïque de solutions qui inclut durablement les énergies fossiles, mais qui nous éloigne pour toujours de l’ère du tout-pétrole/charbon. Premier producteur et utilisateur de charbon, la Chine est aussi le premier producteur et utilisateur de panneaux solaires. Cette mosaïque s’adapte à l’environnement local et aux ressources qu’il offre : ainsi le solaire se développe-t-il en Espagne et l’éolien au Danemark, l’éthanol au Brésil et le gaz en Russie.

Au niveau de la consommation d’énergie, on assiste à un véritable foisonnement de solutions. Les véhicules hybrides et les bâtiments à énergie positive en sont des exemples bien concrets. Et j’anticipe que le développement de solutions plus radicales ira de pair avec l’émergence de nouvelles façons de consommer génératrices d’efficacité. Ainsi, le développement commercial du véhicule tout-électrique pourrait bénéficier de la transition par une partie des consommateurs d’un modèle où chacun possède une voiture-à-tout-faire qui passe le plus clair de son temps à l’arrêt, vers un modèle où chacun peut utiliser, en fonction des besoins du moment, un véhicule pris dans un parc mutualisé le temps d’un déplacement. Consommer en fonction de son besoin réel plutôt qu’en fonction de son besoin potentiel s’avérera être une forme particulièrement puissante de réduction du gaspillage et, par là-même, de mise en cohérence du consommateur et de son environnement.

Question : Quelle est votre devise pour vos actions futures mais aussi pour la société du XXIe siècle ?

Yann Cramer : Dans son roman Il Gattopardo (Le Guépard), Tomasi di Lampedusa raconte la transition entre un ordre ancien et un ordre nouveau, au cours d’une période de l’histoire italienne appelée Il Risorgimento – La Résurgence, un mot d’espoir en ces temps de doute sur fond de crise économique. Une phrase du roman est restée célèbre: « Si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change ».

En voyant les centaines de millions d’enfants, de femmes et d’hommes qui, à travers le monde, en particulier dans les pays dits émergents, ont été tirés de la pauvreté la plus inacceptable, je crois profondément que les évolutions que nous avons vécues au cours des 20 ou 30 dernières années ont contribué au progrès humain de façon significative. Mais nous sommes encore loin du compte, et aucune recette n’est parfaite ni perpétuelle. Puisque vous me demandez une devise, je vous propose : « si on veut que ça continue, il va falloir que ça change. »

Contributeurs :

Emmanuel Lechypre, Edgar Morin, Jean-Claude Volot, Claude Bartolone, Nicholas Stern, Jean Paul Delevoye, André Santini, Henri Révol, Pierre Pelouzet, Philippe Mutricy, Philippe Freyssinet, Jean-Luc Placet, Laurent Grandguillaume, Jean-Marc Chery, Jacques Rocca, Bertin Nahum, Sylvain Allano, Walter R. Stahel, Yann Barbaux, Pier Carlo Padoan, Eric Schulz, Gérard Roucairol, Jean Mounet, Michelle Debonneuil, Christian Pierret, Joachim Rams, Navi Radjou, Thomas O’Neal, Jean-Louis Cabrespines, Jean Pierre Blanc, Yann Cramer, Abdellah Mezziouane, Philippe Richard, Robert Boyer, Michel Derdevet, Hugues-Arnaud Mayer, Costel Subran, Bernard Bismuth, Elise Nebout, Ingrid Anarela Vaileanu Paun.

Remerciements de Florin Paun :
« Je remercie tous ces visionnaires du XXIe siècle qui ont accepté de participer à cet ouvrage et surtout de partager avec nous leur vision et leur confiance envers ce changement d’attitude, cette nécessaire « métamorphose » (Morin, 2012) des générations du XXIe siècle. Merci à Emmanuel Lechypre, pour avoir accepté le challenge d’écrire la préface de ce livre et merci à Ingrid Anarela Vaileanu Paun, journaliste et économiste, pour sa contribution à la sélection et l’organisation des interviews.
Je remercie également Yves Bourdillon, journaliste et écrivain français pour ses conseils et son soutien pour cet ouvrage. Merci à Georges Nurdin (Paris School of Business) qui a encouragé et soutenu la publication de l’ouvrage aux éditions l’Harmattan et à Yann Dudreuil pour son aide à la relecture de l’ouvrage. Et surtout, je remercie toutes ces PME et ETI innovantes, ces grands groupes et chercheurs français qui m’ont inspiré dans l’analyse de ces sujets depuis plus de 7 ans.
Ce sont eux qui m’ont donné confiance chaque jour grâce à leur attitude nouvelle, à cette « culture d’innovation » (« J’innove, donc je suis !) qui opère une véritable « métamorphose » de notre société. Cela malgré la routine, les hésitations et les blocages inévitables face à l’émergence de ce nouveau modèle français d’innovation.
Merci enfin à vous, lecteurs qui osent imaginer avec nous comment seraient la France et le Monde, avec cette nouvelle attitude et culture d’innovation que nous pouvons tous adopter pour suivre la « Voie » (MORIN, E., 2012) de la « métamorphose » de notre société du XXIe siècle. »

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