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Nostalgie toxique
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Nostalgie toxique

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La guerre remodèle notre monde. Allons-nous exploiter cette urgence pour agir en faveur du climat ou succomber à un ultime et mortel boom pétrolier et gazier ? C’est la question que pose Naomi Klein, la célèbre essayiste canadienne qui a publié dans The Intercept ce 1er mars un long texte, écrit à chaud, dans la période déchirante que nous traversons. Un texte qui propose des clés d’interprétation de la situation actuelle ainsi que des perspectives inspirantes dont nous proposons aux lecteurs de UP’ Magazine les meilleurs lignes.

La nostalgie de l’empire, voilà ce qui semble animer Poutine. Un violent désir de racheter la honte qu’a représentée pour lui la fin de l’Union soviétique et la thérapie de choc imposée à la Russie à la fin de la guerre froide. Cette nostalgie n’est pas celle, chaleureuse et confortable des plaisirs de l’enfance dont on se souvient vaguement, mais une nostalgie enragée et nihiliste qui s’accroche aux faux souvenirs des gloires passées.

Menace cosmologique

La nostalgie poutinienne est aussi celle d’une époque où l’on pouvait extraire les combustibles fossiles de la terre sans avoir à craindre une extinction massive, ou craindre des enfants qui réclament leur droit à un avenir, ou craindre les rapports du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, comme celui qui vient d’être publié cette semaine et qui se lit, selon les mots du secrétaire général des Nations unies António Guterres, comme un « atlas de la souffrance humaine et une accusation accablante de l’échec du leadership climatique« . Poutine, bien sûr, dirige un pétro-État, qui a refusé avec défi de diversifier sa dépendance économique au pétrole et au gaz, malgré la réalité du changement climatique. Trump est obsédé par l’argent facile qu’offrent les combustibles fossiles et, en tant que président, il a fait du déni climatique une politique emblématique. Pour eux, le pétrole est le symbole de la mentalité extractiviste : non seulement le droit divin de continuer à extraire des combustibles fossiles, mais aussi le droit de continuer à prendre ce qu’ils veulent, de laisser du poison derrière eux et de ne jamais regarder en arrière.

C’est pourquoi la crise climatique qui évolue rapidement ne représente pas seulement une menace économique pour les personnes investies dans les secteurs extractifs, mais aussi une menace cosmologique. Car le changement climatique, c’est la Terre qui nous dit que rien n’est gratuit, que l’ère de la « domination » humaine est terminée, qu’il n’existe pas de relation à sens unique composée uniquement de prises, que toutes les actions ont des réactions. Ces siècles de creusement et de crachement libèrent aujourd’hui des forces qui font paraître vulnérables et fragiles même les structures les plus solides créées par les sociétés industrielles – villes côtières, autoroutes, plateformes pétrolières. Et dans l’esprit des extractivistes, c’est impossible à accepter.

Poutine s’accroche à une version idéalisée du passé et refuse catégoriquement d’affronter les vérités difficiles concernant l’avenir. Il prend un malin plaisir à exercer le pouvoir brut : la réalité fabriquée contre le rapport scientifique prudent, l’arsenal nucléaire contre le cocktail Molotov du résistant ukrainien.

« La tâche politique la plus urgente à accomplir, écrit Naomi Klein, est d’exercer une pression suffisante sur Poutine pour qu’il considère son invasion criminelle de l’Ukraine comme un risque trop grand pour être maintenu ». Mais ce n’est qu’un début. « Il existe une fenêtre brève et qui se referme rapidement pour assurer un avenir vivable à la planète« , a déclaré Hans-Otto Portner, coprésident du groupe de travail du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat qui a organisé le rapport historique publié cette semaine. « S’il y a une tâche politique unificatrice de notre époque, c’est bien d’apporter une réponse globale à cette conflagration de nostalgie toxique. Et dans un monde moderne né du génocide et de la dépossession, cela exige de définir une vision pour un avenir où nous n’avons jamais été auparavant ». 

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Course aux fossiles

L’invasion de la Russie souligne l’urgence de notre transformation verte, mais elle soulève également de nouveaux défis. Avant que les chars russes ne commencent à rouler, nous entendions déjà dire que la meilleure façon de stopper l’agression de Poutine était d’augmenter la production de combustibles fossiles en Amérique du Nord. Dans les heures qui ont suivi l’invasion, tous les projets de destruction de la planète que le mouvement pour la justice climatique avait réussi à bloquer au cours de la dernière décennie ont été remis sur la table avec frénésie par les politiciens de droite et les experts favorables à l’industrie : tous les oléoducs annulés, tous les terminaux d’exportation de gaz rejetés, tous les champs de fracturation protégés, tous les rêves de forage dans l’Arctique. Puisque la machine de guerre de Poutine est financée par les pétrodollars, la solution, nous dit-on, consiste, à court terme, à forer, à fracturer et à expédier davantage de nos propres ressources.

Mais tout ceci n’est qu’une mascarade. D’abord parce la Chine ne se privera pas d’acheter du pétrole russe. Ensuite parce qu’il n’existe pas d’investissement à court terme dans les combustibles fossiles. Chacun des projets présentés comme une solution à la dépendance à l’égard des combustibles fossiles russes mettrait des années à avoir un impact et, pour que leurs coûts soient rentables, les projets devraient rester en activité pendant des décennies, au mépris des avertissements de plus en plus désespérés que nous adresse la communauté scientifique.

De plus, Naomi Klein fait remarquer que la pression en faveur de nouveaux projets d’énergie fossile en Amérique du Nord ne vise pas à aider les Ukrainiens ou à affaiblir Poutine. La véritable raison pour laquelle toutes ces vieilles chimères sont dépoussiérées est bien plus grossière : Cette guerre les a rendus beaucoup plus rentables du jour au lendemain. Dans la semaine où la Russie a envahi l’Ukraine, la référence européenne du pétrole, le Brent, a atteint 105 dollars le baril, un prix jamais vu depuis 2014, et il plane toujours au-dessus de 100 dollars (c’est le double de ce qu’il était à la fin de 2020). Une manne dont les banques et les entreprises énergétiques cherchent convulsivement à tirer les fruits.

Remodeler les cartes

Aussi sûrement que Poutine est déterminé à remodeler la carte de l’Europe de l’Est après la guerre froide, ce jeu de pouvoir du secteur des combustibles fossiles risque de remodeler la carte énergétique. Le mouvement pour la justice climatique a remporté des batailles très importantes au cours de la dernière décennie. Il a réussi à interdire la fracturation dans plusieurs pays ; d’énormes pipelines comme Keystone XL ont été bloqués, de même que de nombreux terminaux d’exportation et plusieurs forages dans l’Arctique. Et, fait remarquable, à la date de cette semaine, 40 000 milliards de dollars de fonds de dotation et de fonds de pension de plus de 1 500 institutions se sont engagés à une forme ou une autre de désinvestissement des combustibles fossiles, grâce à une décennie d’organisation opiniâtre de désinvestissement.

Les batailles rangées autour des nouveaux projets ont principalement porté sur des sources non conventionnelles, plus coûteuses à extraire : les combustibles fossiles piégés dans la roche de schiste, ou sous le fond de l’océan profond, ou sous la glace de l’Arctique, ou la boue semi-solide des sables bitumineux de l’Alberta. Nombre de ces nouvelles frontières en matière de combustibles fossiles ne sont devenues rentables qu’après l’invasion de l’Irak par les États-Unis en 2003, qui a fait monter en flèche les prix du pétrole. Tout à coup, il était logique sur le plan économique de faire ces investissements de plusieurs milliards de dollars pour extraire le pétrole des profondeurs de l’océan ou pour transformer le bitume boueux de l’Alberta en pétrole raffiné. Le Financial Times a décrit la frénésie des sables bitumineux comme « le plus grand boom des ressources en Amérique du Nord depuis la ruée vers l’or du Klondike« .

Cependant, lorsque le prix du pétrole s’est effondré en 2015, la détermination de l’industrie à poursuivre sa croissance à un rythme aussi effréné a vacillé. Dans certains cas, les investisseurs n’étaient pas sûrs de récupérer leur argent, ce qui a conduit certaines majors à se retirer de l’Arctique et des sables bitumineux. Avec la baisse des bénéfices et du cours des actions, les organisateurs du désinvestissement ont soudain pu faire valoir que les actions liées aux combustibles fossiles n’étaient pas seulement immorales, mais qu’elles constituaient un mauvais investissement, selon les propres critères du capitalisme.

Hélas, la guerre de Poutine a soudain brisé toutes les entraves et réduit à néant les efforts de désinvestissements des énergies fossiles. Les gouvernements ayant renâclé à mettre en œuvre des politiques de New deal vert, la dépendance aux fossiles n’a fait que s’accentuer. Si tel n’avait pas été le cas, Poutine ne serait pas en mesure de bafouer le droit et l’opinion internationaux comme il le fait de manière si flagrante, convaincu qu’il aura toujours des clients pour ses hydrocarbures de plus en plus rentables.  

Pour sortir de cette crise

Nous connaissons la solution pour sortir de cette crise : Accroître l’infrastructure pour les énergies renouvelables, alimenter les foyers en énergie éolienne et solaire, électrifier nos systèmes de transport. Et comme toutes les sources d’énergie ont un coût écologique, nous devons également réduire la demande d’énergie en général, en améliorant l’efficacité, en développant les transports en commun et en réduisant le gaspillage et la surconsommation. Le mouvement pour la justice climatique le dit depuis des décennies maintenant, laissant l’impression de prêcher dans le désert.

Nous nous trouvons maintenant à un moment étrange, où une grande affaire semble être à saisir. BP a annoncé dimanche qu’il allait vendre sa participation de 20 % dans le géant pétrolier russe Rosneft, et d’autres suivent son exemple. C’est potentiellement une bonne nouvelle pour l’Ukraine, car la pression exercée sur ce secteur des plus critiques attirera certainement l’attention de Poutine. Dans le même temps, l’Allemagne suspend le gazoduc North Stream 2 passant sous la mer Baltique. « Nous doublons la mise sur les énergies renouvelables« , a annoncé Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, juste avant l’invasion de la Russie. « Cela augmentera l’indépendance stratégique de l’Europe en matière d’énergie« .

Ces informations font penser à des pièces d’un jeu d’échec qui tout d’un coup se mettraient à voltiger en tous sens. À cela s’ajoute l’intensité des sanctions appliquées entre autres contre les banques et le transport aérien russes. Ce qui est encourageant, ce n’est pas tant la substance des mesures individuelles que leur rapidité et leur caractère décisif. Comme dans les premiers mois de la pandémie, la réponse à l’invasion de la Russie devrait nous rappeler que, malgré la complexité de nos systèmes financiers et énergétiques, il s’avère qu’ils peuvent encore être transformés par les décisions de simples mortels.

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Il vaut la peine de s’arrêter sur certaines de ces implications. Si l’Allemagne peut abandonner un oléoduc de 11 milliards de dollars parce qu’il est soudainement considéré comme immoral, alors toutes les infrastructures de combustibles fossiles qui violent notre droit à un climat stable devraient également pouvoir être arrêtées. Si BP peut renoncer à une participation de 20 % dans une major pétrolière russe, quel investissement ne peut être abandonné s’il est fondé sur la destruction d’une planète habitable ? Et si l’argent public peut être annoncé pour construire des terminaux gaziers en un clin d’œil, alors il n’est pas trop tard pour se battre pour beaucoup plus de solaire et d’éolien. Pourquoi le président Biden n’utiliserait-il pas les pouvoirs qu’il détient en cas d’urgence par le Defense Production Act pour construire un grand nombre de pompes à chaleur électriques et les expédier en Europe pour atténuer les dommages de la perte du gaz russe. Voilà l’esprit créatif dont nous avons besoin en ce moment. Parce que si nous construisons de nouvelles infrastructures énergétiques – et nous devons le faire – il s’agit certainement des infrastructures de l’avenir, et non d’une nostalgie plus toxique.

Les leçons d’une guerre

Il y a de nombreuses leçons à tirer du moment dramatique que nous vivons pense Naomi Klein. Et en particulier celle-ci : « allons-nous exploiter les niveaux d’urgence et d’action de ce temps de guerre pour catalyser l’action climatique, ce qui nous rendra tous plus sûrs pour les décennies à venir, ou bien allons-nous laisser la guerre ajouter du carburant à une planète déjà en feu ? »

Les outrages de la Russie en Ukraine devraient nous rappeler que l’influence corruptrice du pétrole et du gaz est à l’origine de pratiquement toutes les forces qui déstabilisent notre planète. La suffisance de Poutine ? C’est grâce au pétrole, au gaz et aux armes nucléaires. Ce que nous risquons de perdre, dans le brouillard de la guerre, c’est notre sang-froid. Pour le comprendre, il faut écouter ce qu’a dit Svitlana Krakovska, une scientifique ukrainienne qui fait partie du groupe de travail du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) lors d’une réunion internationale tenue à huis clos pour la remise du rapport ce lundi : « Les Ukrainiens ne se rendront pas. Et nous espérons que le monde ne se rendra pas face à la construction d’un avenir résilient au changement climatique. » Selon des témoins oculaires, ses paroles ont tellement ému son homologue russe qu’il a rompu les rangs et présenté en larmes des excuses pour les actions de son gouvernement. Voilà un bel exemple d’un monde tourné vers l’avenir et non vers le passé.

Lire le texte intégral de Naomi Klein (en anglais) dans The Intercept

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