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Notre agriculture et notre alimentation ne comptent que pour 0,2% des émissions de gaz à effet de serre de la planète : est-ce une raison pour ne rien changer ?
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Notre agriculture et notre alimentation ne comptent que pour 0,2% des émissions de gaz à effet de serre de la planète : est-ce une raison pour ne rien changer ?

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Pour certains, il paraît évident que réduire les émissions de gaz à effet de serre de moitié en France va demander un effort considérable et ne rien changer au niveau mondial. Ce raisonnement ne tient pas compte de l’épée de Damoclès pendue sur notre tête et celle de nos enfants dans notre pays même. La réalité est que les changements à faire dans l’agriculture et l’alimentation pour réduire drastiquement nos émissions (20% du total en France, soit 0,2% de celles de la planète) sont de toute façon les mêmes que ceux nécessaires pour faire face à d’autres dangers qui nous menacent. La liste en est longue : émissions d’azote dans l’eau et l’air, raréfaction de l’eau et de l’énergie, érosion de la biodiversité, maladies chroniques non transmissibles et obésité qui touchent déjà respectivement 15% et 17% de la population.

L’agriculture et l’alimentation sont au cœur de ces menaces : certes elles y contribuent mais transformées dans le bon sens, elles peuvent participer à la solution si des mesures courageuses sont enfin prises en misant sur l’agroécologie, la réduction de consommation de protéines animales jointe au redimensionnement de l’élevage et à sa ré-orientation.

Promouvoir l’agroécologie et l’économie circulaire pour les cultures

L’agroécologie promeut des systèmes de production valorisant la diversité biologique et les processus naturels portant sur les cycles de l’azote, du carbone et de l’eau, ainsi que les équilibres biologiques entre organismes ravageurs et auxiliaires des cultures. Par le développement de ces services écosystémiques la biodiversité ainsi établie permet de remplacer en grande partie les entrants de synthèse toxiques. Cette biodiversité dans les cultures s’appuie sur l’allongement des rotations, l’association entre espèces de plantes au sein d’une même parcelle, ainsi que l’agroforesterie. Les cultures de rentes deviennent moins sensibles aux perturbations du climat ou aux bioagresseurs. Les infrastructures paysagères, bandes enherbées ou haies participent à la diversité des paysages en fournissant le gîte et le couvert aux ennemis naturels des cultures. La diversification des cultures contribue aussi à augmenter celle des sols qui en retour favorisera la nutrition des plantes et leur protection contre les bio-agresseurs, sous réserve d’une réduction du travail du sol et de l’apport de pesticides et engrais.

L’agroécologie est une alternative viable à une agriculture intensive basée sur l’artificialisation des cultures par l’usage massif d’intrants de synthèse et d’énergies fossiles. Deux formes d’agriculture innovantes vont dans cette direction. L’agriculture biologique interdit les intrants de synthèse mais conserve le travail du sol pour lutter contre les adventices. L’agriculture de conservation des sols réduit fortement ou supprime tout travail du sol mais utilise encore des pesticides, surtout des herbicides. Au contraire de l’agriculture conventionnelle même « raisonnée », ces deux formes d’agriculture plus respectueuses de la biodiversité, sont encore très minoritaires (moins de 20% des surfaces). Lorsque bien maitrisées, elles fournissent des co-bénéfices pour la santé humaine et l’environnement par la diminution du taux de pesticides et de nitrates dans les eaux et les aliments.

La gamme de services rendus à la société peut être élargie dans le cadre d’une économie circulaire, par exemple en méthanisant les cultures intermédiaires mises en place entre deux cultures de vente.

Or la plupart de ces leviers, consubstantiels à l’agroécologie, contribuent aussi à la réduction du dérèglement climatique. Ainsi, le développement des légumineuses en réduisant les engrais azotés permet d’économiser l’énergie pour les produire et d’éviter la volatilisation de protoxyde d’azote lors de l’épandage, un puissant gaz à effet de serre. De même produire en misant sur la santé du sol par sa couverture permanente permet de séquestrer plus de carbone ; réduire le travail du sol diminue la consommation d’énergie. La génétique des plantes ou les technologies du numérique souvent promus comme les « solutions d’avenir » n’ont pas à être négligées, mais doivent s’ajouter aux leviers premiers que constituent la biodiversité dans les cultures, les sols et les paysages. Elles ne peuvent à elles seules s’y substituer.

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Redimensionner l’élevage en cohérence avec la nécessaire réduction de la consommation de protéines animales

L’élevage et la consommation de protéines correspondent à environ 75-80 % des émissions de gaz à effet de serre de l’agriculture et de notre alimentation. Ces émissions concernent surtout le méthane provenant de la fermentation entérique des ruminants et des déjections. Pour ces raisons, les scénarios à horizon 2050 à l’échelle de la France et de l’Europe montrent tous qu’il est nécessaire de réduire à la fois notre consommation de protéines animales et les productions animales, sauf à exporter beaucoup plus ou importer beaucoup moins.

Les co-bénéfices pour la santé sont mis en avant dans le Plan National Nutrition Santé qui signale qu’un tiers des Français dépasse les recommandations pour la consommation de viande rouge et jusqu’à deux tiers pour la charcuterie ! La littérature scientifique s’accorde sur la diminution du risque de cancer colorectal et d’autres maladies métaboliques permise par cette réduction et le recours à une alimentation plus végétalisée augmentant l’apport de nutriments d’intérêt pour notre santé. Réduire la quantité de protéines totales (1,1 au lieu de 1,4 g/kg de poids corporel) et passer de plus de 60% à moins de 50% de protéines animales, soit une division par deux de la quantité de viande consommée est meilleur pour notre santé et permettrait de revenir à la consommation de produits animaux des années 60. Les plus âgés témoigneront qu’ils n’ont pas eu l’impression pour autant de mourir de faim.

L’effet sur le climat serait massif, puisque les émissions annuelles de gaz à effet de serre passeraient de 1600 à 800 kg CO2 équivalent par personne. Les co-bénéfices pour l’environnement le seraient tout autant : moins d’émissions d’azote réactif dans l’eau et dans l’air, moins de besoins en eau et en énergie car produire 100 g de protéines de porc, volaille, fromage en réclame 5 fois plus que pour produire 100 g de protéines végétales issues de légumineuses.  Pour la viande rouge, le rapport monte à plus de 10 ! 

Ce redimensionnement réduirait aussi nombre de nuisances environnementales : moins d’algues vertes, d’ammoniac et particules fines, moins de grippes aviaires et donc de risques de maladies infectieuses pour nous. 

La réduction de l’élevage participerait par ailleurs à une amélioration de notre autonomie et de notre sécurité alimentaire : sur certaines des terres libérées, on pourrait cultiver fruits, légumes et légumineuses, que nous importons déjà massivement alors même que notre alimentation en est déficitaire.

Réorienter l’élevage pour augmenter les services et réduire les impacts

Tous les modes d’élevage ne se valent pas pour la santé et l’environnement, de même que pour leur effet sur le climat.

Ainsi, il est fondamental de circonscrire l’élevage des ruminants à l’herbe. En plus des 11 millions d’ha de prairies les bovins et ovins utilisent presque 6 millions d’ha de cultures annuelles (maïs, soja, etc..). La réduction doit avant tout porter sur ces cultures gourmandes en intrants et en eau. En effet, les prairies fournissent des services à la société par la régulation du cycle de l’eau. Les stocks de carbone élevés des prairies permanentes seraient perdus lors de leur conversion en cultures. De même des prairies temporaires à base de légumineuses, le pâturage d’intercultures (entre deux cultures de rente) ou d’inter-rangs dans les vignobles ou vergers permettent d’augmenter la séquestration de carbone dans les sols.

Bienfait supplémentaire et essentiel, l’élevage de ruminants à l’herbe permet la production d’une viande et d’un lait nettement plus riches en oméga 3 et anti-oxydants dont notre alimentation est très déficitaire.

Autre nécessité, réduire drastiquement la consommation de porc et de volaille dont l’alimentation entre en compétition avec la notre, sauf à utiliser plus de co-produits (déchets de l’industrie agroalimentaire) qui ne fournissent que 15% de leur alimentation. Au-delà de l’augmentation de ces ressources, la réduction des émissions de gaz à effet de serre des monogastriques passe surtout par les technologies : couverture des cuves de stockage des lisiers, enfouissement dans le sol plutôt qu’épandage. La complémentation en lin réduit les émissions. Elle enrichit aussi les produits en oméga-3, comme on l’a vu pour les ruminants. Notons que renforcer le bien-être animal, développer la qualité organoleptique des produits, objectifs très louables souvent possible par un allongement du cycle de production, réduit l’efficience alimentaire et accroît de ce fait les émissions de gaz à effet de serre par kg de produit. Il est donc essentiel de réduire la consommation de ces produits de qualité.

Pour l’ensemble des élevages, la méthanisation des déjections est un levier important pour fournir de l’énergie tout en apportant de l’azote facilement utilisable par les cultures, sans trop réduire l’apport de carbone au sol si des précautions d’usage sont prises pour l’épandage.

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Pour notre santé et la santé de la planète, sortir des politiques en silo

Les politiques actuelles traitent le plus souvent les impacts un à un (plan climat, politique du 4/1000 pour séquestrer du carbone dans les sols, pesticides, alimentation, santé), alors que les interdépendances sont telles que seuls des changements systémiques peuvent éviter les effets rebonds, qui ne font que déplacer les problèmes. Ces changements sont à coordonner pour un véritable effet synergique sur le climat et les autres enjeux. Les légumineuses en sont un des piliers : bénéfiques pour la santé des sols et de la planète, elles le sont aussi pour notre santé. Penser de manière cohérente, ces changements sont la base d’une transition agroécologique du système alimentaire, du champ à l’assiette. Ils doivent donc être concomitants en agriculture, en élevage et dans notre alimentation. Ils ne pourront réduire le dérèglement climatique, de nombre impacts environnementaux de proximité et le risque d’aggravation des problèmes sanitaires actuels qu’à cette condition.

Nous proposons donc une agriculture « 3D » : la triple diversité des cultures, paysages et organismes du sol permet tout à la fois de réduire les émissions de gaz à effet de serre et d’azote, de séquestrer plus de carbone, de stocker plus d’eau dans les sols et de la restituer aux cultures. Elle fournit aussi plus de services à la société en diminuant les contaminants dans les produits agricoles, l’eau et l’air et elle assure une meilleure densité nutritionnelle des aliments.

Cette agriculture ne peut faire l’impasse sur un élevage « 3R » (Redimensionné à la baisse, Redistribué géographiquement et Réorienté) qui œuvre dans la même direction en termes de préservation des stocks de carbone dans les sols, de réduction des gaz à effet de serre et de fourniture de produits anti-inflammatoires garants de notre santé.

Ces profonds changements dans l’agriculture et l’élevage, aboutissant à une mise en marché de produits plus diversifiés, d’une meilleure densité nutritionnelle, sont aussi la condition d’une alimentation 3V (plus Vraie car moins ultra-transformée, plus Végétalisée, plus Variée) meilleure pour la santé.

Michel Duru, Chroniqueur invité de UP’ Magazine, Directeur de Recherche INRAE-Toulouse

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