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Bernard Charbonneau, pionnier méconnu de l’écologie française

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Génie méconnu ou faux prophète ? À l’ère du dérèglement climatique, de la sixième extinction de masse, de la transition écologique et du greenwashing, il devient urgent de lire, ou de relire, un auteur connu des seuls spécialistes, et encore plus injustement ignoré que son ami Jacques Ellul.

L’ancien responsable de la rubrique « environnement » du journal Le Monde, le regretté Roger Cans (1945-2018), ne s’y était du reste pas trompé dans sa Petite Histoire du mouvement écolo en France : « Les premiers intellectuels à se préoccuper de la nature, en France, se trouvent habiter à Bordeaux dans les années 1930 ».
Animateurs d’une troisième tendance au sein du mouvement personnaliste, qualifiée de « gasconne », à mi-chemin des mouvements « Esprit » et « Ordre nouveau », Bernard Charbonneau et Jacques Ellul publient en 1935 un texte à quatre mains intitulé « Directives pour un manifeste personnaliste ».

Il contient en germe toute leur œuvre à venir mais, surtout, il constitue la première proposition occidentale moderne d’une limitation volontaire de la croissance économique.

« Entretiens avec Jacques Ellul », un film de Serge Steyer. (Campus Protestant, 2019).

Dénonciation de la logique productiviste

Âgés d’une vingtaine d’années, ils rêvent alors d’une révolution conduite à la fois « contre la misère et contre la richesse » dans le cadre d’une « cité ascétique ». Car « l’homme crève d’un désir exalté de jouissance matérielle et pour certains de ne pas avoir cette jouissance ».

Visant au premier chef « l’inflation » publicitaire, c’est toute la logique productiviste qui est ciblée par ce duo à contre-courant des préoccupations de l’époque. Leur grande intuition, c’est qu’au-delà de leurs différences idéologiques, tous les régimes sont à la poursuite du moyen absolument le plus efficace, indépendamment de toute autre considération.
Le facteur principal n’est plus la propriété des moyens de production ou l’instance politique puisque c’est désormais la technique moderne qui, avec l’aide de l’État, étend son empire sur toutes les activités humaines, y compris les plus intimes.

Charbonneau appelle « la Grande Mue », le changement radical de l’espèce humaine provoqué par la montée des sciences et des techniques. Il n’a pas découvert l’écologie dans les livres mais en voyant arriver sous ses fenêtres la civilisation de la bagnole (voir à ce propos son ouvrage L’Hommauto, de 1967).

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Marchant délibérément sur les traces de son collègue géographe Élisée Reclus, il publie en 1937, « Le Sentiment de la nature, force révolutionnaire ». Diffusé de façon confidentielle dans les cercles personnalistes du Sud-Ouest, ce long article analysant notamment la place de la nature dans la littérature contemporaine et l’échec des mouvements naturistes préfigure le style de l’auteur du Jardin de Babylone, paru en 1969.

Le sentiment de la nature

Au sein du personnalisme, Charbonneau voulait faire du « sentiment de la nature » ce qu’avait été la conscience de classe pour le socialisme. Selon ses propres mots, « la synthèse entre un progrès indéfini de la liberté et une croissance sans fin du confort est une utopie ».

La guerre vient ruiner ses espoirs de changement et il lui faut attendre le greenrush des années 1970 pour donner de la voix, dans les colonnes de La Gueule ouverte, Combat nature, Réforme et Foi & Vie.

Sa vingtaine de livres est disponible en librairie ou en cours de réédition. Il y fustige la standardisation des goûts et les méfaits d’une l’agro-industrie, provoquant la triple éradication des paysans, des paysages et des nourritures savoureuses.
Il souligne le paradoxe du tourisme de masse qui correspond à un désir authentique de l’homme libre d’échapper à l’enfer urbain mais qui non seulement saccage les espaces découverts par les pionniers, mais apporte avec lui ce à quoi le touriste voulait échapper : la promiscuité, le béton et la réglementation :

« La foule fuit la foule, le civilisé la civilisation. C’est ainsi que la nature disparaît, détruite par le sentiment même qui l’a fait découvrir, autant que par la montée de l’industrie. Parce qu’il y a des machines, sur sa machine l’homme fuit la machine. »

Devant l’urgence, se hâter lentement

Depuis les années 1960, il avait coutume de répéter qu’on ne pouvait poursuivre un développement infini dans un monde fini. « Sommés de penser dans une maison qui commence à brûler », écrivait-il déjà en 1977 dans Foi & Vie. Une image reprise par Jacques Chirac lors du Sommet de la Terre de 2002.

Face à l’urgence écologique, on doit se hâter lentement sous peine d’accident. Car son message est avant tout que le progrès technique menace plus la liberté que la nature ou, plus exactement, que menaçant la nature, il empêche l’homme d’éprouver concrètement sa liberté. La croissance mène à une impasse ; Charbonneau fut l’un des premiers, sinon le premier, à nous le dire en France.

Aujourd’hui, sa pensée écologiste profondément humaniste, tendrement ironique et résolument joyeuse, constitue un parfait antidote à la prophétie collapsologique.

Patrick Chastenet, Professeur de science politique, Université de Bordeaux

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons, partenaire éditorial de UP’ Magazine. Lire l’article original.

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