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Beyrouth
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Par temps du corona : Beyrouth au désespoir

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La pandémie de coronavirus a conduit la moitié de l’humanité à changer de mode de vie. Les habitants de chaque pays ont adopté les mesures de protection qu’ils jugeaient les plus appropriées ou qui étaient à leur portée, face au risque inattendu. Chacun de nous voit le coronavirus à l’aune de sa culture et de son expérience. Mais nous sommes tous embarqués dans la même humanité face à la même menace. Ce sera certainement une leçon de cette crise globale de nous en avoir fait prendre conscience.  

Nous avons voulu présenter aux lecteurs de UP’ d’autres regards, d’autres sentiments d’humains face à la menace invisible. Sam Mattar est à Beyrouth, au cœur d’un Moyen-Orient bouillonnant ; voici sa lettre d’ailleurs, par temps du corona.  

 

« Au temps des ténèbres y aura-t-il encore des chants ? Oui, il y aura encore des chants, Sur le temps des ténèbres » Bertolt BrechtQuel que soit le temps à Beyrouth, je trouve quelque réconfort dans le poème de Brecht : le ‘pessimisme de la volonté’ est tempéré par ‘l’optimisme du cœur’ … Ce n’est peut-être pas entièrement rassurant. Je préfère les murmures de l’espoir même lorsqu’ils sont assaisonnés d’un peu de courage.

Dans les moments difficiles du confinement du COVID-19, dans ma maison sur les collines donnant sur Beyrouth et la mer Méditerranée, je me réconforte dans la perspective d’un ciel clair et propre, sans le dioxyde d’azote brun à l’horizon … et enfin, nous découvrons ce que c’est que de respirer de l’air frais. Que de bénédiction !

En confinement, avec le peuple libanais, tout est calme … tout est tranquille. Je relis « L’amour au temps du choléra » de Gabriel Garcia Marquez …– du moins inconsciemment – je l’ai associé à la pandémie. La Quarantaine (Karantina en arabe), est le petit quartier ouvrier de la banlieue nord de Beyrouth, coincé entre l’autoroute et la mer. L’hôpital, qui a été fondé comme un rempart contre l’épidémie de la peste qui a fait des ravages à la périphérie du Bassin méditerranéen au XIXe siècle, a reçu son nom d’une façon éponyme. Cette « quarantaine » a préservé avec succès la « Syrie », pendant quinze mois, tandis que la peste régnait à Constantinople/Istanbul, Smyrne/Izmir, Chypre et Égypte … avec des navires qui allaient de et venaient vers Beyrouth avec des marchandises et des passagers !

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De ma terrasse je regarde Beyrouth, tout en me rappelant une autre phrase du roman de Marquez sur `l’amour durable‘ … Il a trouvé une lueur d’espoir dans les ruines du désastre … Elle fait écho au poème de Brecht et résonne dans mon esprit, distillant la longue et complexe association que j’ai avec Beyrouth … une ville à la fois exaspérante, dysfonctionnelle et désordonnée et pourtant attrayante, déconcertante, belle, envoûtante, engageante, et même tentante. Il y a quelques années, j’ai décidé de prendre ma retraite au Liban, peut-être une décision pas facile et/ou pas évidente. ‘Nous ne pouvons pas changer les cartes qui nous sont distribuées, juste les jouer.’

Beyrouth a toujours été mon port d’attache dans les tempêtes malveillantes de la vie et, avec le temps, la ville s’est incrustée en moi malgré ses nombreux problèmes, ses nombreuses limites évidentes et les nombreuses craintes que j’avais. Paraphrasant Elvis Presley : ‘Tu ne marcheras jamais seul’, Moi j’ai traversé ma tempête, j’ai tenu ma tête haute, bien que craignant l’obscurité qui m’entourait, je pouvais voir le ciel doré de Beyrouth et entendre le doux chant argenté de l’alouette, j’ai marché dans le vent, j’ai marché sous la pluie avec de l’espoir dans mon cœur … avec de l’espoir dans mon cœur.

Malgré sa longue histoire, le Liban – comme, la plupart des autres « États-nations » de la région – est un nouveau pays, aux philosophies conflictuelles et aux mythes fondateurs incompatibles. Au cours de son histoire récente, alors que certains Libanais étaient prêts à « vivre et mourir pour l’arabisme », d’autres se tournaient vers la Méditerranée dans l’espoir de faire du Liban une « nouvelle Phénicie » et se considéraient comme les héritiers d’une entité historique distincte, vieille de 3 000 ans, basée sur les anciennes cités commerciales de Tyr et de Sidon – les premiers « États cités » du monde. Même avant l’indépendance, Beyrouth était considérée comme « une capitale digne de ce nom, une grande ville méditerranéenne » … et après l’indépendance, encore plus … avec le patois uniquement libanais trilingue – un mélange d’arabe, de français et d’anglais – qui coule sinueusement dans les conversations, les journaux, la radio et la télévision. C’était, alors, la seule ville du Levant à avoir un centre et une infrastructure modernes attrayantes. Malgré sa résurgence semblable à celle du Phoenix après les ravages de la guerre civile de 1975-1990, Beyrouth n’a pas tenu sa promesse de « Paris du Moyen- Orient ». Dominique Eddé, dans un excellent article dans ‘New York Review of Books’, décrit Beyrouth comme « à la fois le centre du monde et une impasse… Le petit village brisé d’une planète malade. Chaotique, pollué et corrompu au-delà de toute croyance, c’est un pays où la beauté et la chaleur humaine trouvent constamment des moyens de percer. Il est impossible de nommer ce sentiment d’être agressé et charmé en même temps. »

Beyrouth est avant tout un survivant ; c’est évident.Nous n’avons qu’à nous promener sur la place des Martyrs pour voir certaines couches de l’histoire remontant à des milliers d’années. Les archéologues, creusant sous les décombres de la guerre, ont trouvé des restes de près de 5 000 ans de civilisations successives – des couches de civilisations : cananéenne, phénicienne, hellénistique, romaine et ottomane. Qu’est-ce qui fait de Beyrouth une ville si dynamique ? Comment ça marche ? Je ne sais pas … Mais, nous ne devons pas remonter aussi loin. Je pense que personne ne le sait ; même si tout le monde tient à expliquer comment cela fonctionne.

Beyrouth et surtout le centre-ville, m’a toujours, personnellement, apparue vibrante, mais mystérieuse… une ville séduisante d’une beauté exigeante. Aujourd’hui, la plupart de ses établissements et magasins sont fermés et ceux qui sont ouverts n’ont pas de clients. Il n’y a que des mendiants, des réfugiés sans abris … ou des gens inquiets qui stockent des produits de base. Tout autour, nous voyons des réfugiés avec leurs enfants, des pauvres et des indigents … ils sont partout … leurs yeux craintifs me hantent longtemps après les avoir croisés … alors qu’ils me supplient de leur donner de quoi manger, un pain, une brioche, une galette … mon malaise laisse place à la tristesse, voire à la culpabilité. Pour remédier, je me précipite dans un magasin pour acheter quelque chose … n’importe quoi … me convaincre que je peux apporter un maigre soulagement pour l’enfant qui allaite couvert de mouches … au bord de magasins attrayants … ou des supermarchés regorgeant d’une variété d’aliments et de desserts. À l’intérieur, l’ambiance change immédiatement … Ici, nous rencontrons le début d’une autre expérience … un accueil … un café … une conversation, puis la négociation commence.

Les cafés et les tentes, où les « révolutionnaires » se réunissaient, sont vides maintenant ; la plupart des « intellectuels » restent à la maison. Nous nous promenons dans les rues pavées de Solidère, le quartier central des affaires, en admirant les bâtiments rénovés silencieux qui rappellent les époques révolues. Ceux-ci ont été impeccablement restaurés … l’attention portée aux détails est exquise : les schémas de la conception urbaine sobre contrastant avec les efforts de conservation méticuleux est tellement agréable à l’œil. Nous remarquons de beaux bâtiments restaurés dans leur splendeur des « beaux-arts » et nous nous réjouissons de leurs nombreuses détails attrayants et raffinés. Cependant, Solidère n’a pas tenu sa promesse d’apporter un succès à long terme à Beyrouth … Une fois la reconstruction est achevée, le centre de ville est repeuplé, rayonnant et souriant ; mais maintenant il est totalement déserté. Il ne reste plus rien du chaos et de l’énergie qu’ont véhiculé le commerce dynamique des souks variés de Beyrouth d’antan. Ça ne ressemble plus à Beyrouth.

Et, alors que nous continuons notre chemin, en direction de la Corniche à travers les rues adjacentes avec des trottoirs étroits bordés de voitures garées, nous sommes assaillis de tous côtés par la confusion. Nous sommes tiraillés entre l’attrait de la mer bleu azur juste en bas de la colline et l’odeur forte et désagréable des ordures et des égouts … Et, brusquement, notre regard est apaisé par le jeu de la lumière et des ombres sur les murs de pierre, et par des bougainvilliers en cascade des vieux balcons et des jardins étroits. C’est vraiment une expérience exquise.

Vivre à Beyrouth, c’est vivre au cœur du monde tout en étant dans une impasse.Chaotique, polluée et corrompue, cette ville reste imprégnée d’une beauté délicate et d’une chaleur humaine. Pourtant, des images du Poète Irlandais Yeats bourgeonnent … Tournant et tournant dans le vortex qui ne cesse de s’élargir … dans ce petit coin fragmenté de la planète, les choses vont mal … le centre ne peut pas tenir… tout s’écroule littéralement tout autour de nous. Il devient impossible de nommer le sentiment inspiré par la ville … celui d’être constamment attaqué et séduit à la fois. Sûrement que quelques révélations se feront, c’est pour bientôt.

Officiellement, plus d’un demi-million de Libanais vivent dans une pauvreté extrême … et les gens deviennent de plus en plus pauvres à mesure que la livre libanaise perd de sa valeur. La corruption continue de sévir. Les dégâts sont presque structurels, imprégnant tous les aspects de la société. Les gens sont en colère, effacés, impuissants et ils s’appauvrissent dans leur sensibilité et dans leurs émotions ; ils s’appauvrissent de jour en jour. Avec la dévaluation rapide « de facto » de la livre, nous revenons rapidement à l’époque de la « grande faim » – il y a plus de cent ans – qui a conduit à la sombre diaspora libanaise. Et pourtant, les politiciens égoïstes corrompus continuent de piller ce qui reste des ressources du pays, d’empocher des pots de vin qui, selon certaines données, atteignent des millions – voire des milliards de dollars, et continuent de mal gérer l’économie. Apparemment, il serait impossible de les retirer de la vie publique.

Compte tenu de l’indice de Gini qui mesure le degré d’inégalité entre les individus ou les ménages et la façon dont il s’écarte d’une distribution parfaitement égale, le Liban se classe au troisième rang mondial en termes d’inégalité de richesse, derrière la Russie et l’Ukraine ! Quelle joyeuse compagnie

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Il n’y a pas encore un mois… j’entendais les cris forts et clairs et les protestations unanimes des gens de tous âges, de toutes croyances, de toutes sectes, de toutes tendances politiques ? Dans chaque ville et village du Liban, hommes, femmes et enfants étaient unis pour protester contre la corruption endémique. Le chœur unanime du peuple : « Nous voulons mettre fin à la corruption    Arrêtez le pillage par les dirigeants – politiciens, bureaucrates, banquiers … Tous, et nous voulons dire tous » résonne fort et clair ; même à travers la vallée du Covid-19.

Beyrouth a en perspective une tempête dévastatrice … le trio de l’effondrement financier, de la corruption endémique et d’une pandémie mortelle. Confinement, mise en quarantaine, isolement ..Appelez ça comme vous voulez … des mots avec de petites différences, de petites nuances   Inutile de préciser que le Liban reçoit un prix d’honneur pour l’utilisation de « légères différences » et ainsi couvrir des défauts massifs … une distinction douteuse en effet. Mais, comme dans bien de choses, le Liban a une longueur d’avance lorsqu’il s’agit de mélanger symptômes factices et remèdes moroses, en exploitant les nuances dans chaque désaccord mineur ! Serait-ce une ineptie de dire qu’au Liban, tout peut être expliqué, et pourtant rien n’est jamais compris … que ce soit intellectuellement ou émotionnellement que ce soit maintenant ou à l’avenir ?

La confusion règne en maître

Au début de la pandémie de Covid-19, le gouvernement libanais a pris des mesures draconiennes pour empêcher – ou, du moins, limiter – la propagation du virus. Deux mois après le premier cas, le Liban a rapporté « qu‘environ 700 personnes ont été infectées par le virus avec seulement 22 décès. » La Norvège, avec une population de plus de 5 millions d’habitants contre 6 millions au Liban, est largement considérée comme ayant fait du bon travail de gestion de la propagation du coronavirus. Bien que la population soit légèrement moins nombreuse que celles du Liban, la Norvège compte – jusqu’à présent – plus de 7 000 cas et 200 décès ; c’est près de dix fois les cas et les décès.

« S’il semble que vous réagissez de manière excessive, vous faites probablement la bonne chose. »Paradoxalement, le gouvernement notoirement dysfonctionnel du Liban a été contraint de prendre des mesures extrêmes au début de la pandémie ; l’inaction aurait eu de sombres conséquences. Les responsables de la santé au Liban craignaient que la « distanciation   sociale » ne soit combattue par la population qui ne sait pas ce que c’est de respecter «  l’espace personnel  »      Et, ces fonctionnaires étaient encore plus préoccupés par le fait qu’il serait presque impossible d’imposer ou de maintenir une distanciation `sociale ou physique’ dans les camps de réfugiés, où beaucoup vivaient dans des tentes rudimentaires ou des quartiers sordides surpeuplés. Là, la présence d’un seul cas pourrait déclencher une épidémie dévastatrice. Jusqu’à présent, nous avons obtenu de bien meilleurs résultats que ce qui étaient prévus : début mars, la prévision était que, d’ici l’été, le Liban aurait plus de 13 000 infections et plus de 450 décès     et c’était un des meilleurs scénarios, impliquant une distanciation sociale ! Sans le verrouillage et sans le confinement, la prédiction serait que le pays aurait plus de 2,5 millions d’infections et 150 000 décès … validant la maxime pour sauver des vies lors de pandémies … 

Le rare succès du Liban est dû, en grande partie, au fait que le pays a imposé l’une des mesures les plus strictes et les plus précoces. Le peuple libanais, de façon inhabituelle, a obéi soit par peur, soit en forçant les gens à être plus vigilants… La population du Liban est relativement jeune et cela a peut-être aussi aidé… Ne leur reprochons pas ce succès  il est bien mérité et une lueur d’espoir bien méritée dans une perspective, par ailleurs, lugubre.

En prenant ces mesures et en imposant à ses habitants le confinement, le Liban espérait échapper aux pires répercussions de la pandémie. Les églises et les mosquées ont été fermées pendant les deux célébrations de Pâques – les communautés maronites ou orthodoxes et autres. Nous sommes, maintenant, au Ramadan, le mois musulman du jeûne et de la prière pour les musulmans sunnites et chiites. Pâques et le Ramadan ont coïncidé avec le confinement ; les deux clergés ont demandé à leurs fidèles de rester à la maison pendant que les prières étaient dirigées par des églises et des mosquées vides … la distanciation sociale à son meilleur. La religion a plié un genou de déférence envers la science ! Pendant le Carême et pendant le Ramadan, les églises et les mosquées sont restées et resteront manifestement vides. Cette année, les rituels et les prières ne ressembleront pas à aucune autre année. Non seulement, la pandémie de Covid-19 fait des ravages humains mais aussi s’impose aux traditions et pratiques religieuses séculaires. Néanmoins, la religion est toujours partout à la radio et à la télévision. La prière est sur toutes les lèvres et dans chaque conversation, qu’elle soit orale ou électronique, et dans chaque maison. Quant aux haut-parleurs sur des minarets et aux clochers, ils résonnent à travers les collines et les vallées.

Nous ne devons pas oublier

Nous ne devons pas oublier, cependant, que depuis la guerre civile de 1975-1990, les identités ont été déterminées par les communautés religieuses ; même si, tout au long des manifestations et, maintenant, face à l’ennemi meurtrier du Covid-19, le Liban a montré une rare démonstration d’unanimité, de retenue et de défi à travers les 18 sectes différentes qui constituent les clivages religieux : chiites, sunnites, maronites, druzes ou grecs orthodoxes pour n’en nommer que quelques- uns. Avant d’être chrétiens, ces « populations » sont maronites ou orthodoxes, melchites, catholiques ou protestants, et n’oublions pas les Arméniens. Et avant d’être musulmans, ils sont chiites, sunnites ou Maintenant, les collines et les vallées sont remplies d’hymnes et d’appels à la prière : afin de renforcer la piété à la maison.druzes. Comment expliquer autrement l’existence de dix-huit communautés religieuses différentes ? Et pourtant, l’élite religieuse était unie, malgré ses différences ! Toutes l’élite religieuse – indépendamment de ses allégeances – s’est pliée à la justice et aucune n’a contesté les interdictions officielles. Comme si, en réponse à la question controversée d’Al Ma’arri posée il y a mille ans : « Laquelle des religions a raison ? » les églises et les mosquées ont convenu une trêve et se sont tues. Les deux religions continuent de proclamer leurs vérités aux minarets et aux beffrois. Maintenant, cependant, les collines et les vallées sont remplies d’hymnes et d’appels à la prière : afin de renforcer la piété à la maison. Quand, en octobre 2019, une manifestation sociale nationale de tous les Libanais a fleuri, un commentateur politique astucieux a observé que la guerre civile avait finalement pris fin – trente ans après la fin. Enfin, le Liban parlait comme une seule nation, un seul peuple uni sous un même drapeau. Le peuple solidaire, uni dans la colère, la faim et le dégoût était uni, en tant que Libanais, dans un arc-en-ciel de couleurs de parti, de croyances religieuses, d’attitudes de tolérance, de défi aux dirigeants corrompus, de désir d’avenir, et une peur déconcertante de la faim.

En s’unissant ainsi, le peuple libanais a pu prendre des mesures courageuses et provocantes : nous avons vu à l’unanimité le peuple se révolté contre la corruption et les abus politiques. Nous avons vu leur réponse intelligente et patiente face aux dangers posés par le Covid-19. Il y a beaucoup d’espoir dans ces deux actions du peuple, mais la peur demeure. Les différends qui existent entre les sectes, les classes, les générations, les systèmes politiques et les idéologies ont laissé derrière eux les perspectives d’espoir d’un avenir meilleur. La panique, que cette pandémie installe chez les libanais, découle du sentiment que nous faisons tous partie d’une bataille injuste qui exige une vigilance constante contre pratiquement « rien » – un virus invisible.

Ces réalisations doivent-elles être vaines ? 

Les gains réalisés grâce aux des protestations sociales nationales, qui ont fleuris en octobre 2019, sont progressivement mais sûrement compromis par le fonctionnement interne des communautés politiques ségréguées qui définissent le Liban mais aussi par la corruption et les erreurs des politiciens qui continuent leur acharnement à détruire et à voler le pays sans relâche. Avec une économie en ruine et un système de sécurité sociale inadéquat, comment le Liban va-t-il gérer les conséquences de la pandémie du COVID-19 ?

Avec Gibran Khalil Gibran, je dis « affrontons notre peur ». Nous tremblons de peur alors que nous affrontons notre avenir incertain et risqué – tout comme le fleuve tremble avant d’entrer dans la mer – Quand nous regardons le chemin que nous avons voyagé, nous voyons la longue route sinueuse remplis d’épreuves et de tribulations. Et devant nous, il y a la perspective si vaste d’un avenir incertain mais remplis de peur et le vide, rien plus que l’angoisse de disparaître à jamais.

Pourtant, il n’y a pas d’autre moyen. Nous ne pouvons pas revenir en arrière. Personne ne peut revenir en arrière. Aucun retour en arrière. Revenir en arrière est impossible dans cette existence. Nous ne pouvons pas recommencer ; nous n’avons que le choix de prendre les risques que l’avenir incertain nous offre, parce que c’est là que nous devons aller, disparaître dans l’avenir, devenir l’avenir. Le récent succès du Liban dans le traitement de Covid-19 devrait nous donner de l’espoir – Espoir chuchotant – Ô que ta voix est douce !

Clairement, Covid-19 n’a aucune préférence en termes d’identité, d’idéologie, de secte, de classe, ou d’âge, et la pandémie a donc pu mobiliser toutes les forces sociales pour y faire face. De toute évidence, les politiciens corrompus ont appauvri les gens de tous âges, confessions et régions de manière égale, et les gens ont protesté ensemble, unis dans leur pauvreté et leur aversion pour la cupidité politique et la corruption.

Une fois le confinement assoupli, la révolution reviendra-t-elle dans les rues ?

Il est prévisible que même avec une distanciation sociale – les gens protesteront pour renverser le « régime » corrompu – ou mourront de faim. Notre mission – ici et maintenant – est, en partie, de déplorer les temps sombres et les détresses. Nous commençons par nous réveiller, en ouvrant les yeux sur la réalité qui nous attend, le beau et l’espoir tout autant que le difficile, le tragique et le laid. Nous ne pouvons pas séparer nos propres vies des cercles concentriques de notre contexte – flux historique et conditions économiques, situations politiques et environnement culturel – qui les rendent plus compréhensibles et significatives. Nous devons enfiler la tête de Janus – face au passé et à l’avenir simultanément.

Les temps sombres à venir en espérant des miracles.Il y a plusieurs années, Hemingway a écrit une histoire courte de six mots. « À vendre chaussures bébé jamais portées. » Son histoire était remarquablement complète et puissamment provocatrice. Il y avait un début, un milieu et une fin ! Voici mon point de vue sur la courte histoire de Beyrouth : les temps sombres à venir en espérant des miracles. Les perspectives peuvent être sombres mais la vie peut être pleine de surprises. Les miracles se produisent surtout là où il y a eu des souffrances. Ainsi, Beyrouth goûtera le chagrin. Ils ne pourront pas le réprimer, ni s’en cacher, ni y échapper. Mais cela aussi passera ; et le temps mettra un miel étrange dans l’amertume. C’est comme ça que la vie se passe.

Prenons un peu d’espoir dans le récent titre du Washington Post : « Le Liban est dans un grand pétrin. Mais sur le coronavirus, il a fait quelque chose de bien. » Ce pays foiré, au bord de l’effondrement économique et du chaos politique, a fait quelque chose de bien en ce qui concerne le Covid-19. Le Liban n’a pas seulement survécu ; il est devenu un succès pour les coronavirus. Dans les mots éternels d’Oscar Wilde : « Il faut beaucoup de courage pour voir le monde dans toute sa splendeur entachée, et encore pour l’aimer. »

Espérons que le pays survivra aux menaces imminentes d’effondrements politique et économique.

Sam Mattar, Directeur général et partenaire fondateur de Construction Dynamics Solutions. Il est ingénieur de renommée internationale et ancien fonctionnaire du Centre des Nations Unies pour les établissements humains (HABITAT). Il est titulaire d’un BSc de l’Université de Leeds, d’un MSc de l’Université de Calgary et d’un doctorat de l’Université Concordia.

Image d’en-tête : Photo Rima Hage, Bayada, Cornet Chehwan, Liban

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