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Empreinte carbone : un leurre pour nous détourner de l'essentiel
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Empreinte carbone : un leurre pour nous détourner de l’essentiel

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C’est William Rees, un écologiste canadien, qui a inventé en 1992 le terme « empreinte écologique », permettant de mesurer l’impact d’une entité sur l’écologie de la planète. Une décennie plus tard, en 2004, British Petroleum a commencé à promouvoir un nouveau terme : « empreinte carbone ».  Dans une campagne de publicité tapageuse, la société a dévoilé le premier de ses nombreux calculateurs d’empreinte carbone, afin de permettre aux particuliers de mesurer l’effet de leurs actions quotidiennes — ce qu’ils mangent, leur lieu de travail, la façon dont ils chauffent leur maison — sur le dérèglement climatique. BP n’a pas adopté le concept de l’empreinte carbone par hasard mais intentionnellement, pour désigner les individus, plutôt que les entreprises et les grandes organisations, comme responsables du changement climatique.

« Cela a été fait intentionnellement », confie Susan Hassol, directrice du groupe de sensibilisation scientifique à but non lucratif Climate Communication dans un entretien avec Emma Pattee du magazine Yes!. « C’est une déviation ». L’adoption universelle du terme « empreinte carbone » n’a pas seulement changé notre façon de parler du changement climatique. Elle a changé la façon dont nous y pensons. Le changement climatique est devenu un problème individuel, causé par notre appétit insatiable de consommation, et donc une guerre qui doit être menée dans nos assiettes et nos réservoirs d’essence, un parcours du combattant, du consommateur à l’écologiste.

Transfert de culpabilité

BP n’est pas la seule compagnie à avoir mis en œuvre ce transfert de culpabilité. Quasiment tous les géants pétroliers s’y sont mis aussi. Dans une étude publiée la semaine dernière, Naomi Oreskes, historienne des sciences à l’université de Harvard et son confrère Geoffrey Supran ont analysé 180 documents d’ExxonMobil discutant du changement climatique entre 1977 et 2014. L’ensemble comprend des communications internes, des publications évaluées par des pairs et des « publireportages » — ces publicités façonnées pour ressembler à des éditoriaux et publiées dans les médias et notamment le New York Times. Les chercheurs ont constaté qu’aux alentours de l’an 2000, une nouvelle tendance est apparue dans les communications de l’entreprise destinées au public. Les publicités ont commencé à se concentrer sur la façon dont les consommateurs utilisent l’énergie. « Soyez intelligent en matière d’utilisation de l’électricité », suggère un publireportage de 2007, qui poursuit : « Chauffez et refroidissez votre maison efficacement ». « Améliorez votre consommation d’essence. » « Vérifiez les émissions de gaz à effet de serre de votre maison ».

Selon les chercheurs, se concentrer sur la façon dont les consommateurs alimentent leur maison et leur voiture permet à ExxonMobil de minimiser son rôle dans l’extraction et la combustion des énergies fossiles qui remplissent l’atmosphère de dioxyde de carbone et augmentent les températures mondiales. Cela permet de rejeter la faute et la responsabilité de la résolution du problème sur les individus.

Ce type de campagnes de marketing menées par les entreprises de combustibles fossiles en général a contribué à alimenter la fixation des gens sur la réduction de leur empreinte carbone. « Ils parlent de demande d’énergie, ils parlent de besoin, ils parlent d’utilisation, et ils utilisent le terme « consommateurs » ». Et c’est essentiellement une façon de déplacer la responsabilité des producteurs — c’est-à-dire eux, ExxonMobil — vers le consommateur », observe Naomi Oreskes.

Une publicité de 1997 encourage même les décideurs politiques à adopter cet état d’esprit d’économie d’énergie : « Les gouvernements devraient encourager et promouvoir les actions volontaires de l’industrie et des citoyens qui réduisent les émissions et utilisent l’énergie de manière judicieuse. Les gouvernements peuvent faire beaucoup pour sensibiliser le public à l’importance de la conservation de l’énergie », peut-on lire.

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La réalité est que l’avenir de la civilisation se décide à un niveau politique et corporatif qu’aucun individu ne peut influencer.Pourtant, la réalité est que l’avenir de la civilisation se décide à un niveau politique et corporatif sur lequel aucun individu ne peut avoir d’impact. Les géants des combustibles fossiles, principaux contributeurs de la production de gaz à effet de serre, financent le scepticisme à l’égard du changement climatique tout en faisant pression pour obtenir des dizaines de milliards de dollars de subventions. De grands noms d’entreprises s’engagent bruyamment à réduire leurs émissions, mais sont incapables de fixer des objectifs significatifs ou de mettre en place des plans concrets.

De la même manière qu’une maman donne à son enfant un jouet avec lequel il pourra s’occuper pour qu’elle puisse terminer sa tâche sans être interrompue, les citoyens dans leurs activités de tous les jours sont occupés à changer les ampoules et à acheter des voitures électriques alors que la véritable cause du réchauffement climatique se poursuit sans interruption : une civilisation dépendante des combustibles fossiles. Comme l’a écrit Mike Tidwell, directeur exécutif du Chesapeake Climate Action Network, dans un éditorial de 2007, « chaque fois qu’un activiste ou un politicien incite le public à changer volontairement d’ampoule ou à investir dans l’achat d’une voiture électrique, ExxonMobil pousse un grand soupir de soulagement ».

C’est d’un changement de système dont nous avons besoin

Un changement de paradigme complet est nécessaire, tant dans la façon dont nous conceptualisons notre impact individuel sur le climat que dans la façon dont nous calculons l’impact des émissions des responsables ultimes : les entreprises et les systèmes gouvernementaux.

Cela ne veut pas dire, cependant, que les individus ne peuvent rien faire. Si une grande partie de la population alimentait sa maison et sa voiture avec de l’énergie renouvelable provenant de panneaux solaires ou d’éoliennes, cela réduirait la quantité de carbone ajoutée à l’atmosphère chaque année.  Mais les changements de mode de vie — comme « être intelligent dans sa consommation d’électricité » ou « améliorer sa consommation d’essence » — ne doivent pas éclipser le tableau d’ensemble. Environ 70 % de toutes les émissions industrielles de carbone proviennent de 100 entreprises de combustibles fossiles, selon une analyse réalisée en 2017 par l’organisation caritative CDP.

« Je peux changer mes ampoules à titre individuel. Mais je ne peux pas changer mon réseau électrique. Je ne peux pas changer les politiques qui rendent la concurrence des énergies renouvelables plus difficile. Pour cela, je dois joindre mes forces à celles d’autres personnes ». Naomi Oreskes

L’un des problèmes que pose la mesure de l’empreinte carbone est le peu de facteurs qu’un individu seul peut contrôler. La plupart d’entre nous n’ont que peu de choix quant à l’endroit où ils vivent, à la distance qu’ils doivent parcourir pour se rendre au travail, au type d’énergie disponible pour chauffer leur maison, etc. Si nous ne sommes pas propriétaires de notre maison (et nombreux sont ceux qui ne le sont pas), nous ne sommes pas forcément en mesure de l’isoler correctement ou d’installer des appareils à haut rendement énergétique. Un rapport de recherche de l’Université norvégienne des sciences et de la technologie a révélé qu’environ un tiers de l’empreinte carbone d’un citadin est déterminé par les options de transport public et l’infrastructure des bâtiments. « C’est ainsi que nous construisons nos villes », regrette Susan Hassol. « C’est un changement de système qui est vraiment nécessaire pour que les gens aient de meilleurs choix ».

L’inadéquation de notre empreinte carbone comme moteur du changement est douloureusement mise en évidence lorsqu’on se penche sur la question des plastiques à usage unique. On s’est beaucoup intéressé à la quantité de plastique consommée dans le monde et à la manière dont chacun devrait modifier son comportement pour contribuer à lutter contre ce gaspillage. Partout où l’on regarde, il y a une campagne pour recycler davantage, utiliser des pailles en métal ou apporter son propre sac à l’épicerie.

En revanche, il n’y a aucune campagne publique sur le fait que les emballages — un domaine où le contrôle du consommateur est on ne peut plus limité —, sont le principal moteur de la production de plastique, et ce dans une très large mesure. L’impact de la fabrication du plastique sur les émissions est rarement mentionné, tout comme le fait qu’une grande partie de notre recyclage finit toujours dans les décharges. Certains des pays les plus pauvres doivent gérer des centaines de milliers de tonnes de bouteilles en plastique. Les plastiques sont souvent simplement incinérés, ce qui a de graves conséquences sur l’environnement et la santé. On peut se demander quelle est l’empreinte carbone qui a le plus d’impact sur l’environnement : celle de la famille dont la laitue est emballée dans du plastique (et qui paie non seulement le produit, mais aussi les services de collecte et de gestion des déchets), ou celle de l’entreprise qui continue d’emballer des produits alimentaires dans des matières plastique et qui se décharge ensuite de la responsabilité de leur élimination.

Même si nous ne voulions mesurer que l’impact individuel sur le changement climatique, l’empreinte carbone n’est pas à la hauteur : « Le concept actuel d’empreinte carbone est trop étroit », explique Susan Hassol. « Il ne s’agit que des choses que j’utilise et que je fais activement dans ma vie personnelle et il ne s’appuie pas sur d’autres actions qui sont peut-être plus importantes dans le contexte général de la lutte contre le changement climatique. »

Par exemple, le Français moyen a une empreinte carbone de 7 tonnes. Celle d’un Américain est de 16 tonnes tandis que l’empreinte individuelle moyenne au niveau mondial est de 4 tonnes. Mais ce calcul ne tient pas compte du vote des citoyens, de la manière dont ils investissent leur argent, de leur travail (et de leurs déplacements professionnels par rapport à ceux liés à leurs loisirs), ni de la manière dont ils parlent du changement climatique et dont ils incitent les autres à s’engager. « Tout cela devrait faire partie de la façon dont nous conceptualisons notre impact », affirme Susan Hassol.

Activer les communautés

Au lieu d’être obsédé par une seule mesure, Cameron Brick, psychologue social de l’université d’Amsterdam, dit qu’il exhorte les gens à avoir une conversation permanente et évolutive entre eux et le mode de vie qu’ils ont choisi. « Il ne s’agit pas d’un chiffre unique, car dès que l’on choisit une mesure, on commence à la manipuler », explique-t-il. Au contraire, un mode de vie à faible émission de carbone est un processus, qui implique la création d’une communauté et la poursuite des améliorations au fil du temps. « Mon mode de vie n’est pas parfait non plus, mais il est probablement meilleur chaque année ».

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Susan Hassol souligne que l’une des façons les plus importantes pour un individu d’avoir un impact sur les émissions à plus grande échelle est aussi la plus difficile à calculer : la contagion sociale. « Lorsque les gens font quelque chose, cela affecte les autres autour d’eux, et leurs émissions », dit-elle. Des études ont ainsi montré que les comportements liés à l’énergie sont fortement influencés par les groupes de pairs, plus encore que le coût ou la commodité. Une étude menée en Californie a montré que chaque fois qu’un panneau solaire était installé dans un certain code postal, la probabilité d’une autre installation dans cette zone augmentait de 0,78 %. De même, si vous connaissez quelqu’un qui a renoncé à prendre l’avion en raison du changement climatique, vous avez 50 % plus de chances de réduire également vos propres déplacements en avion.

« Votre empreinte individuelle ne donne pas la pleine mesure de votre contribution, car vous encouragez d’autres personnes par vos actions personnelles », explique Mme Hassol. Elle recommande aux personnes qui veulent en faire plus de rechercher des options solaires communautaires et des moyens d’acheter de l’énergie propre dans leur communauté, puis de faire connaître ces options à leur famille, leurs amis et leurs réseaux sociaux, afin de créer cette dynamique initiale de changement. 

L’action individuelle a le pouvoir de changer le monde, mais pas au niveau des ampoules et du recyclage.Mais à quoi pourrait ressembler un changement de système ? Tout d’abord, en utilisant des mesures qui rendent les décideurs responsables de l’impact de leurs émissions sur l’ensemble du cycle de vie de leurs produits ou services. Ainsi, Les grands fabricants de soda pourraient être tenus responsables non seulement de la fabrication et du transport de leurs plastiques à usage unique, mais aussi de chaque bouteille qui finit dans la poubelle de recyclage de quelqu’un (Coca-Cola est le premier producteur de déchets plastiques au monde). Ce changement pourrait également prendre la forme d’informations imprimées sur les étiquettes des produits et d’organismes de réglementation impartiaux certifiant l’exactitude des rapports des entreprises.

Lorsque nous passons de la modification du comportement des consommateurs à celle du comportement des producteurs, nous voyons où le véritable changement se produit : dans les salles de conseil des entreprises et parmi les dirigeants politiques. L’ironie de l’empreinte carbone est que l’action individuelle a le pouvoir de changer le monde, mais pas au niveau des ampoules et du recyclage.

« Ce problème est trop important pour être résolu volontairement par une seule personne à la fois », martèle Susan Hassol. « Nous devons changer le système et chacun de nous a un rôle à jouer pour changer ce système ».

Avec Emma Pattee, Yes!

Image d’en-tête : illustration Yes !

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fvallaeys01@***
16 jours

Excellent article qui permet de distinguer ce qui relève de la responsabilité personnelle et ce qui relève de la « responsabilité sociale » qui est toujours une co-responsabilité entre multiples porteurs d’enjeux. Le drame c’est que là encore on réduit la RSE à des initiatives centrées sur CHAQUE organisation en interne, plutôt que sur le tissu inter-organisationnel, et on croit qu’avec un label on va changer le champ économique. c’est un leurre: chaque entreprise labellisée ce n’est pas la même chose que l’union inter-organisationnelle pour une cause commune. Voir: « Pour une vraie Responsabilité Sociale », PUF, Vallaeys, 2013.

svuillau37@***
16 jours

Si les pétroliers ou les cigarettiers cherchent à transférer leurs responsabilités vers leurs clients c’est sans doute sous la pression des gouvernements et des associations de consommateurs qui ne sont pas en position d’interdire les addictions. Pour autant, – Malgré cela Shell vient d’être condamné pour lenteur et insuffisance de sa stratégie de decarbonation (y compris le scope 3) – l’empreinte carbone individuelle reste un bon thermomètre pour s’engager et pour engager les autres.: Quel que soit le point de départ de son empreinte (entre 2 et 30t ?) et quel que soit son métier et sa vie on sait… Lire la suite »

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