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Un Français sur deux croit aux thèses de Poutine
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Un Français sur deux croit aux thèses de Poutine

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Les Français auraient-ils perdu leur esprit critique ? Ils gobent tout : les contre-vérités propagandistes de Poutine, aussi bien que les thèses complotistes des antivax. Que se passe-t-il ? Les informations les plus truquées, les plus contraires à la vérité ou au simple bon sens n’ont plus de prise, elles sont blackboulées par les tissus de propagande et de bêtise qui sont déversés dans les médias électroniques et singulièrement les médias sociaux. Un désastre à l’heure où la paix du monde est en danger et où les risques existentiels s’accumulent sur tous nos horizons. C’est ainsi qu’un Français sur deux adopte sans le moindre doute les éléments de langage du Kremlin sur les origines de la guerre en Ukraine et qu’un bon tiers d’entre eux adhèrent allègrement aux théories complotistes. Un sondage IFOP, publié à dix jours des élections présidentielles, qui laisse craindre les dérives de la raison les plus inattendues.

Poutine aurait-il gagné, en France, la guerre de l’information ? À l’occasion de la « Semaine de la presse et des médias dans l’École » qui vise notamment à former au jugement critique, la Fondation Reboot publie ce 28 mars une enquête de l’Ifop sur l’impact que la propagande russe et les diverses thèses complotistes peuvent avoir dans l’opinion publique à quelques jours de l’élection présidentielle. Réalisée auprès d’un échantillon de 2 007 Français, cette enquête montre qu’en dépit des alertes des médias ou des autorités, les Français sont loin d’être imperméables à la désinformation ou aux discours complotistes. Engagement politique, âge, mode d’information… Les variables qui jouent en la matière sont nombreuses et interrogent sur la capacité des Français à faire preuve d’esprit critique.

52 % croient aux thèses de Poutine

Plus d’un Français sur deux (52%) croient à au moins une des thèses russes sur les origines de la guerre en Ukraine comme, par exemple, l’affirmation selon laquelle son gouvernement serait une « junte infiltrée par des mouvements néonazis » (10%), l’idée selon laquelle l’intervention militaire russe y serait « justifiée » au nom de la sécurité de la Russie (22%) ou encore la thèse selon laquelle son action y serait soutenue par des russophones victimes de « discriminations et d’agressions de la part des autorités ukrainiennes » (23%).

Comme le fut avant elle la pandémie de Covid-19, la guerre en Ukraine est à l’origine du développement de plusieurs narratifs complotistes et de fausses informations dont l’Ifop et la Fondation Reboot ont tenté de mesurer l’impact aussi bien en termes de notoriété que d’adhésion. Or, il ressort de cette étude qu’aujourd’hui, plus d’un Français sur deux (52%) croient à au moins une des cinq principales thèses russes sur les origines de la guerre en Ukraine, signe du succès – même partiel – de la propagande poutinienne sur leurs représentations du conflit. Il est vrai que plusieurs éléments de la rhétorique propagée par le Kremlin pour justifier l’invasion en Ukraine trouvent un écho non négligeable en France. Ainsi, plus de 50% des Français ont entendu parler de l’affirmation selon laquelle « les États-Unis et les pays de l’UE ont encouragé l’Ukraine à demander son intégration au sein de l’OTAN afin qu’elle bénéficie de leur protection face à la Russie », un chiffre loin d’être étonnant tant divers responsables politiques ont, à plusieurs reprises, évoqué des hypothèses similaires à des heures de grande écoute (ex : Eric Zemmour sur RTL le 28 février 2022).

En ce qui concerne l’adhésion aux thèses du Kremlin, 10% des Français considèrent comme véridique l’affirmation selon laquelle l’Ukraine serait gouvernée par des néonazis. Plus inquiétant encore, 37% des Français ont déclaré ne pas savoir si cette affirmation était vraie, et seulement 53% de la population considère cette théorie comme fausse. Cette tendance se retrouve également pour les autres affirmations. Ainsi, 45% des Français déclarent ne pas savoir si des Ukrainiens russophones sont l’objet depuis des années de discriminations et d’agressions par les autorités ukrainiennes. A chaque fois, ce sont les électeurs d’extrême gauche et d’extrême droite qui se révèlent les plus sensibles à ces hypothèses : 73% des électeurs d’Eric Zemmour sont persuadés par au moins une de ces cinq thèses et l’idée selon laquelle  « l’intervention militaire russe en Ukraine est soutenue par des Ukrainiens russophones qui souhaitaient se libérer des persécutions qu’ils subissent  » monte à 39% d’adhésion chez les électeurs des candidats de gauche radicale (trotskystes, mélenchonistes, communistes).

Un Français sur trois regrette l’interdiction des médias de propagande russe

Le 27 février, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a annoncé l’interdiction des médias d’État russes RT et Sputnik dans l’Union Européenne. Or cette annonce est loin de susciter l’unanimité : plus d’un Français sur trois (34%) la désapprouvent, un chiffre qui monte même à 47% chez les électeurs de droite radicale (Eric Zemmour, Marine Le Pen, Nicolas Dupont-Aignan) et 45% chez les électeurs de candidats de gauche radicale (trotskystes, mélenchonistes, communistes). Et les Français désapprouvant cette mesure s’informent prioritairement sur Internet (42%) et 44% parmi ceux déclarant ne jamais s’assurer de l’information qu’ils utilisent, signe de l’impact des pratiques de « consommation » d’information sur la perception de cette information.

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Alertant sur la sécession d’une fraction importante de la population avec le consensus médiatique, ce chiffre pour le moins élevé tient beaucoup au mode d’information des individus et plus particulièrement à leur usage des moyens de communication dit « sécurisés ». En effet, l’opposition à l’interdiction des médias d’État russes monte à 53% chez les Français consultant quotidiennement le service de messagerie « sécurisée » Telegram. De même, 52% de ces mêmes utilisateurs quotidiens partagent l’opinion selon laquelle « les États-Unis et les pays de l’Union Européenne ont encouragé l’Ukraine à demander son adhésion au sein de l’OTAN ».

35 % croient à une théorie du complot

La désinformation portée par le Kremlin bénéficie d’un contexte de brouillard informationnel marqué par l’explosion de la « complosphère » durant la crise sanitaire et la constitution d’un terreau idéologique des plus propices à l’essor des théories complotistes.

Aujourd’hui, plus d’un Français sur trois (35%) admet  « croire aux théories du complot  » en général. Ce chiffre d’ensemble masque toutefois de fortes différences en fonction du niveau socio-culturel, des affinités politiques ou des modes d’information. Ainsi, les « complotistes » sont majoritaires chez les électeurs zemmouriens (51%) et les Français s’informant principalement via les réseaux sociaux (53%) ou les sites de vidéos en ligne (57%) tout en étant particulièrement nombreux chez les ouvriers (49%) et les non diplômés (47%).

71 % des antivax croient aux arguments de Poutine justifiant l’invasion

Ce taux élevé tient sans doute beaucoup au succès rencontré ces derniers mois par les thèses « antivax » si l’on en juge par le nombre d’adeptes des théories qui ont fleuri sur ce sujet lors de la pandémie de Covid-19.

Un tiers des Français (33%) croit au moins à l’une des cinq thèses complotistes sur les vaccins bien que celles-ci aient été à de nombreuses reprises démenties dans les médias ou par les autorités scientifiques.

C’est le cas, par exemple, de l’affirmation selon laquelle ces vaccins ont causé des dizaines de milliers de morts (19%), des maladies dégénératives (19%) ou des formes d’infertilité (16%). Un Français sur dix croit aussi que ces vaccins « empêchent les vaccinés de faire un don de leur sang » (12%) ou « contiennent des nanopuces électroniques » permettant de les pister grâce à la 5G (9%).

L’une des variables d’explication se situe là encore au niveau de l’engagement politique. Les électeurs d’extrême gauche et d’extrême droite s’avèrent beaucoup plus susceptibles de croire à un de ces énoncés. Ainsi, 25% des électeurs de gauche radicale pensent que les effets secondaires des vaccins ont provoqué plusieurs milliers de morts (contre seulement 7% des électeurs centristes). Quant aux partisans d’Eric Zemmour, ils sont plus de la moitié à croire à au moins une de ces affirmations. Les jeunes sont eux aussi plus sensibles à certains de ces énoncés.

Des porosités dans la complosphère

Symptomatique du basculement d’un complotisme sanitaire vers la propagande du Kremlin observé chez certains influenceurs —comme le rappeur Booba—, un quart des Français (25%) croit à la fois à au moins une des théories antivaccins et à au moins un des arguments justifiant l’invasion russe en Ukraine. Cette porosité entre les deux univers transparait aussi dans un autre chiffre : 71% des « antivax » croient au récit poutinien sur l’Ukraine alors que l’adhésion à la propagande russe est beaucoup plus faible (43%) chez les Français ne croyant à aucune de ces théories contre les vaccins.

Ce chiffre met en évidence une tendance observée par Tristan Mendès France, spécialiste français du conspirationnisme, depuis plusieurs semaines, à savoir « La bascule [d’]une partie de la « covido-complosphère » [qui] est en train de se mélanger avec une autre complosphère pro-Poutine ».

Les Français sont même 15% à se croiser au sein d’affirmations complotistes, de propagande russe et d’une thèse antivaccins COVID, un vivier particulièrement important marquant ce lien entre toutes ces croyances. Ces chiffres confirment la métamorphose d’une partie du mouvement « antivax » en soutien à la politique de Vladimir Poutine observé dans le discours de certains influenceurs comme Richard Boutry, ancien journaliste, qui se sont mué en relai de la parole de Vladimir Poutine, ou encore le rappeur Booba qui après« donné une visibilité extraordinaire à des promoteurs antivax » (Tristan Mendès France, France Inter le 11 mars) s’est aussi recyclé en défenseur du Kremlin. Comme l’expliquaient les journalistes William Audureau et Samuel Laurent dans Le Monde, dans cette sphère complotiste qui partage le sentiment d’être des « résistants » face aux manipulations des masses par les médias mainstream, « rien d’étonnant (…) que la condamnation unanime de l’agression russe sur l’Ukraine ait été regardée avec scepticisme par des communautés qui se font une fierté de ne pas être « des moutons » et d’exercer leur esprit critique ».

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59 % des Français adeptes de croyances irrationnelles

Pour finir, la question se pose de savoir quelle est la part d’irrationalité dans le succès des thèses complotistes et poutinistes alors même que de précédentes enquêtes ont montré que l’adhésion aux thèses « antivaccinistes » était étroitement liée à l’engouement pour le paranormal et, plus largement, à un discours antisciences allant souvent de pair avec le rejet des médias meanstream et des « autorités ». L’étude Reboot nous enseigne ainsi que le taux de croyance dans au moins à une forme de superstition – dont 27% à la sorcellerie, 29% à la voyance ou 33% au mauvais œil –, situé en moyenne à 59% chez les Français, atteint des sommets chez les individus adhérant à au moins une fake news sur le Covid-19 (74%) ou la crise russo-ukrainienne (62%). Inversement, les adeptes de ces croyances irrationnelles apparaissent toujours beaucoup attirés que la moyenne par les théories du complot (49%) ou convaincus par une des thèses poutiniennes sur la crise ukrainienne (56%).

Les résultats de cette enquête confirment les conclusions d’une étude Conspiracy Watch de 2017 qui montrait que la croyance dans une parascience comme l’astrologie était corrélée à une plus grande disposition aux visions complotistes. Plus récemment, Louise Jussian a mis en valeur que les deux phénomènes – parasciences et complotisme – relevaient du « même rejet de l’institution », la chargée d’étude de l’Ifop émettant  « l’hypothèse d’un raisonnement psychologique commun (…) autour de l’idée que « la vérité est ailleurs ». En tout état de cause, l’engouement pour des discours en rupture avec la rationalité crée bien un terreau propice aux actions de désinformation de nature sanitaire aussi bien que militaire. Et cela est particulièrement net dans les électorats protestataires si l’on en juge par la proportion élevée des électeurs Le Pen (77%) ou Mélenchon (71%) qui déclarent croire au moins à une superstition.

Source : IFOP

Pour aller plus loin : Pourquoi croit-on ? Psychologie des croyances, de Thierry Ripoll – Editions Sciences humaines, 2020

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