Des mondes en transformation – Regards croisés sur les grands défis socio-écologiques – Ouvrage collectif sous la direction de Corinne Pardo, Richard Raymond et Emily Henry – Préface de Philippe Grandcolas – Editions Le cherche midi / Editions du CNRS, 21 mai 2026 – 160 pages
Des mondes en transformation. Regards croisés sur les grands défis socio-écologiques, ouvrage collectif dirigé par Corinne Pardo, Richard Raymond et Emily Henry, propose une manière particulièrement féconde de regarder la crise écologique : non plus depuis le ciel, à l’échelle abstraite de la planète, mais depuis le sol, là où les transformations deviennent concrètes.
Issu des travaux du LabEx DRIIHM du CNRS et notamment des Observatoires Hommes-Milieux, le livre nous conduit dans des territoires confrontés à des bouleversements majeurs pour observer comment changement climatique, biodiversité, activités économiques, énergie, alimentation, tourisme, décisions politiques et modes de vie s’entremêlent. C’est toute la force de l’ouvrage : montrer qu’il n’existe pas, d’un côté, une « nature » qu’il faudrait protéger et, de l’autre, des sociétés humaines qui pourraient continuer à fonctionner indépendamment d’elle.
Un fleuve est à la fois de l’eau, des poissons, des barrages, des industries, des agriculteurs, des habitants, des usages et des conflits ; une montagne est simultanément un écosystème, un paysage, une ressource, un lieu de vie et un espace économique.
Difficile de ne pas penser ici à Bruno Latour et à sa critique du « grand partage » entre nature et société, ou à Philippe Descola, qui a montré combien cette séparation, que l’Occident tient volontiers pour une évidence, est en réalité une construction culturelle particulière. Des mondes en transformation donne un terrain concret à cette réflexion : ce que nous appelons « environnement » n’est peut-être pas ce qui nous entoure, mais ce avec quoi nous formons un monde.
Le pluriel du titre prend alors tout son sens. Il n’existe pas une expérience universelle du changement global : un littoral, une région polaire, une vallée industrialisée ou un territoire rural ne subissent ni les mêmes transformations, ni au même rythme, ni avec les mêmes ressources pour y répondre. La crise est planétaire, mais ses manifestations sont territoriales.
L’approche interdisciplinaire permet également de rappeler que la transition écologique n’est jamais une simple affaire de solutions techniques : changer un système énergétique, protéger un milieu ou adapter un territoire transforme des emplois, des paysages, des pratiques et des rapports sociaux et fait nécessairement surgir des arbitrages.
L’ouvrage invite toutefois à prolonger l’interrogation : reconnaître la complexité des interactions ne doit pas conduire à diluer les responsabilités, car un habitant, une collectivité, un État ou une multinationale ne disposent évidemment pas du même pouvoir de transformation d’un territoire. Derrière la question « comment nos mondes se transforment-ils ? » apparaît donc une autre question, plus politique : qui les transforme, au bénéfice de qui et qui en supporte les conséquences ?
Accessible sans sacrifier la complexité scientifique, ce livre a surtout le mérite de déplacer notre regard. Il ne propose ni catalogue de solutions miracles ni récit catastrophiste, mais nous rappelle qu’avant de prétendre sauver « la planète », encore faut-il comprendre les mondes concrets dont nous dépendons.
Bruno Latour nous invitait à « atterrir » ; les chercheurs réunis ici vont voir ce qui se passe une fois les pieds posés quelque part. Et leur constat pourrait se résumer ainsi : nous avons longtemps cru que l’humanité transformait un monde extérieur à elle ; nous découvrons que chaque transformation du milieu revient, tôt ou tard, transformer ceux qui l’habitent.
Reste alors cette question essentielle : dans quels mondes voulons-nous encore pouvoir vivre, et quelles relations devons-nous changer pour les rendre habitables ?
Lire l’article développé dans UP’ (à venir)
Corinne Pardo est Ingénieure de recherche au sein de la fédération de recherche Écosystèmes continentaux et risques environnementaux CNRS/Aix-Marseille Université/Avignon Université/BRGM/Collège de France/CEA/Centrale Marseille/EHESS/IRSN/IRD/Ineris/INRAE/Université Côte d’Azur/Université de Nîmes/Université de Toulon et responsable scientifique et technique du LabEx DRIIHM sur les interactions hommes-milieux.
Lors de sa formation, Corinne Pardo se familiarise avec des questions mêlant les sciences de la vie, l’écologie et les dynamiques territoriales. Elle obtient ensuite un doctorat en géographie environnementale, puis mène des recherches au sein de l’Irstea avant d’entrer au CNRS en 2014. Dès lors, elle intègre le Laboratoire d’excellence DRIIHM (Dispositif de recherche interdisciplinaire sur les interactions hommes-milieux) porté par le CNRS. Ce LabEx fédère treize observatoires Hommes Milieux qui étudient la réponse de socio-écosystèmes à des événements perturbateurs d’origines humaines à travers le monde entier. Elle occupe la position de cheffe de projet gouvernance du DRIIHM jusqu’en2021, avant d’en prendre la responsabilité scientifique et technique en 2022. Durant cette période, Corinne Pardo a réalisé un travail colossal à tous les niveaux de la gestion du LabEx. Elle a su fédérer l’ensemble de ses acteurs et est incontestablement un des piliers de sa réussite jusqu’à ce jour. Environnement et écologie / Médaille de cristal du CNRS 2023.
Richard Raymond est Ingénieur agronome, Ingénieur civil du Génie Rural, des Eaux et des Forêts. Il a réalisé une thèse en géographie à l’Université Panthéon-Sorbonne. Il est, aujourd’hui, chercheur au CNRS. Il tente, avec d’autres personnes de différentes disciplines (écologues, sociologues, géographes, anthropologues…), de saisir les facteurs qui structurent la diversité des relations Sociétés-Nature. Il s’intéresse, en particulier, aux manières dont les acteurs sociaux définissent leurs engagements dans le devenir de leurs territoires et les manières de faire face, concrètement, aux crises environnementales que nous connaissons.
Emily Henry est Médiatrice scientifique spécialisée en éducation à l’environnement au CNRS.






