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Accaparement des terres agricoles : ça se passe aussi en France
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Accaparement des terres agricoles : ça se passe aussi en France

HOLD UP

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Cela se passe en France, dans la plus grande opacité, depuis une dizaine d’années, au détriment des paysans et de l’environnement. Cela change la nature de l’agriculture et des campagnes françaises.  L’accaparement de milliers d’hectares de terres par des multinationales de l’agroalimentaire et de la cosmétique est en train de se faire, en silence, en ce moment même. Une enquête de la journaliste Lucile Leclair est publiée aujourd’hui aux éditions du Seuil ; elle révèle les rouages de cette opération massive d’accaparement.

Alors que l’on pourrait croire que l’accaparement des terres concerne seulement les pays du Sud, ou est seulement le fait d’investisseurs étrangers, une enquête de Lucile Leclair (Hold-up sur la Terre, Editions du Seuil) révèle aujourd’hui que cela concerne aussi en France, des fleurons industriels européens (comme Chanel, Pierre Fabre, Fleury Michon, Altho, Aqualande, Auchan, Euricom). « Ces industriels font de l’exploitation agricole un maillon comme un autre de leur propre chaîne de production pour sécuriser leur approvisionnement, s’adapter rapidement à une demande fluctuante, faire baisser les prix, et surtout pour ne plus s’embêter avec des agriculteurs autonomes qui négocieraient les prix et les produits. » décrypte Elyne Etienne, chargée de campagne agriculture aux Amis de la Terre France.

Dérive productiviste

L’accaparement des terres par ces géants industriels favorise des pratiques qui poussent toujours plus loin la dérive productiviste de l’agriculture :  ferme sans fenêtres de 10 000 cochons pour 8 salariés, où les décisions sont prises à 300 kilomètres de distance, drones au-dessous des bassins de truites, octroi de prime aux ouvriers agricoles pour épandre des pesticides, contrats précaires avec des prestataires n’en sont que quelques exemples.

L’ONG les Amis de la Terre rappelle qu’en 2020, les exploitations agricoles en France étaient quatre fois moins nombreuses et quatre fois plus grandes qu’en 1970. Aujourd’hui, plus de la moitié de la surface agricole française est gérée par des sociétés derrière lesquelles il est presque impossible d’identifier les personnes physiques vraiment en charge de ces terres. Cette opacité façonne un système agricole ultra-industriel, où les agriculteurs sont peu à peu dépossédés de leurs terres.

Au plus offrant, en toute opacité

Une grande partie de ces transactions foncières déloyales échappent aux SAFER (Sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural), dont la mission d’intérêt public est de réguler l’achat du foncier. Pour échapper à son contrôle, les multinationales créent des montages financiers sophistiqués : elles n’achètent le plus souvent qu’une partie des parts sociales d’une entreprise agricole (jusqu’à 99%), s’engouffrant ainsi dans une faille du dispositif actuel. Celui-ci prévoit en effet qu’il suffit pour les investisseurs de racheter 99 % des parts d’une société agricole et de laisser 1 % à l’ancien exploitant pour éviter que la SAFER puisse faire jouer son droit de préemption.

Les grands groupes acheteurs multiplient aussi les filiales au sein d’une même firme pour cacher les exploitations qu’elles possèdent déjà. Enfin, les baisses de dotations publiques poussent également les SAFER à accepter ces transactions, les rendant de fait complices de cet accaparement généralisé. Les financements publics des SAFER étant passés de 80% de leur budget en 1960 à 2% en 2007, elles se financent désormais à 90% grâce aux commissions touchées lors de la vente d’une terre. Et plus les montants des transactions sont importants, plus les commissions sont juteuses. Du côté des paysans, face à cette concurrence déloyale qui oblige les plus endettés à vendre leurs terres et à devenir salariés, c’est souvent l’omerta, dans un mélange confus de honte et de précarité économique.

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Dévoiement de l’agriculture

D’ici 2030, la moitié des agriculteurs français seront partis à la retraite. Or nombre d’entre eux n’ont pas de repreneur ; et les quelques jeunes agriculteurs souhaitant s’installer en sont empêchés par la compétition perdue d’avance avec les plus gros agriculteurs – et de plus en plus les multinationales, qui contribuent à faire grimper les prix des terres.

« C’est un dévoiement de l’agriculture telle qu’elle se pratique depuis des décennies auquel nous assistons, où celles et ceux qui cultivent la terre n’ont plus aucune autonomie de décision, où les fermes sont tellement grandes qu’elles sont gérées par des drones et des machines, où des dirigeants de multinationales à col blanc choisissent ce qui va être cultivé et comment, où on peut trouver un prestataire agricole précaire en quelques clics » s’insurge l’ONG Les amis de la terre. Ce détricotage se fait sur fond de plan social agricole : 16 000 emplois par an disparaissent en raison de la concentration et de la mécanisation des terres.

L’écologie passe après le business

Le phénomène d’accaparement des terres verrouille la transition agroécologique. Il favorise en effet une agriculture conventionnelle et industrialisée, incompatible avec des pratiques paysannes respectueuses de l’environnement (diversité des cultures et des parcelles, maraîchage, absence d’intrants chimiques, présence de haies, etc.).

Cette approche de l’agriculture favorise des cultures standardisées et spécialisées, dépendantes de traitements chimiques (engrais et pesticides) qui dégradent les ressources naturelles et mettent en péril notre sécurité alimentaire et notre santé. Même lorsqu’il s’agit d’agriculture bio-industrielle, la tendance reste à la standardisation et à la spécialisation, plutôt qu’à la polyculture. Par ailleurs, l’agriculture bio-industrielle, qui s’adonne à une pression vers un label bio moins exigeant, pratique souvent la vente de produits hors saison, à des prix tirés vers le bas qui nuisent aux autres producteurs.

Certains opérateurs en s’accaparant les terres, promettent de mettre les moyens technologiques pour écologiser leur activité. Ils mettent ainsi en avant la multiplication de capteurs, drones et autres dispositifs technologiques permettant de rationaliser leur activité. En réalité, ces technologies ne font que renforcer la perte d’autonomie des paysans et la déqualification de leur savoir-faire. En outre, la fabrication de ces outils sophistiqués est extrêmement gourmande en énergie et matières rares, ce qui ne fait que déplacer les pollutions à l’autre bout de la planète au lieu de les éviter.

Une France passive

L’accaparement des terres est le résultat de la marchandisation de l’agriculture. Dans la France d’aujourd’hui, la transmission des exploitations agricoles se fait de plus en plus par l’achat de parts sociales dans la plus grande opacité. Il est quasiment impossible d’identifier, quantifier et réguler l’accaparement de terres par des firmes. Pourtant, l’Union Européenne oblige ses États membres à répertorier les propriétaires de parts sociales et les personnes travaillant en zones rurales.

« La France est donc non seulement passive face à la crise sociale paysanne en cours, mais aussi hors-la-loi » lit-on dans les éléments de campagne des Amis de la terre. Les gouvernants considèrent en effet que la terre est un bien comme un autre, qui peut être vendu au plus offrant. Or la terre est un bien commun cultivé depuis toujours par le savoir-faire paysan afin de subvenir aux besoins de la population. Elle est aussi une ressource limitée, constituant un enjeu écologique majeur.

Cette mutation souterraine du monde agricole, Lucile Leclair n’hésite pas à la qualifier de « Hold-up ». Un hold-up qui ne se traduit pas seulement par une concentration foncière toujours accrue, mais qui stimule une agriculture industrielle et chimique, visant une production maximale au détriment de la biodiversité. L’arrivée des grands propriétaires fonciers prolétarise aussi les travailleurs de la terre : les paysans deviennent des sous-traitants salariés et perdent toute autonomie. Elle pose la question essentielle :« Une transformation radicale se déroule qui signifie la fin de l’agriculture traditionnelle. Est-ce vraiment ce que nous voulons ? Il faut imaginer un autre avenir, fondé sur l’écologie, la liberté des paysans, et une maîtrise de la terre au service de l’intérêt général ».

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HélèneDIX
2 mois

On revient au moyen avec des nantis et des gueux… sans terre. A la révolution on a obtenu un partage des terres au sein du peuple. En deux générations, celles-ci sont revenues au sein de l’élite bien aidé en cela par la non rentabilité organisée de l’agriculture. Une fois que les terres seront à nouveau aux mains du grand capital, je vous fiche mon billet que cette activité va redevenir hautement rentable grace au « monopole » ainsi créé.

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