Est-on capable en France et en Europe de se réinventer et d’en débattre ? Chiche Monsieur le Président !

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Réinventer, refonder : on semble n’avoir dans les hautes sphères que cela à la bouche. Et tant mieux. C’est le reflet d’une prise de conscience des impasses dans lesquelles nous nous trouvons avec notre conception de l’économie, de la gouvernance, du droit, des relations entre les sociétés, prise de conscience dont les élections municipales de ce printemps ont été un révélateur. Mais on en reste aux déclarations. Un peu comme ces doctes colloques d’économistes qui se concluent par un « il faut changer de paradigme » en se gardant bien de dire ce que serait le nouveau.

Il serait quand même temps de passer aux choses sérieuses, de débattre effectivement de réponses à apporter à notre crise systémique au lieu de les appeler de nos vœux de façon incantatoire. Mais dans notre pays, il suffit de lire les journaux pour s’en apercevoir, on préfère les analyses savantes de ce qui ne va pas à l’aventure de propositions vraiment nouvelles, toujours discutables bien sûr. Eh bien, discutons-en. Et prenons nos dirigeants au mot.

Refondation ? Réinvention ? de l’économie, de la gouvernance : chiche Monsieur le Président, chiche Monsieur le Premier Ministre, chiche Mesdames et Messieurs les députés ! On organise un débat de fond, on confronte les solutions. C’est le sens de la tribune ci-dessous qu’avec quelques autres j’ai publié dans l’édition du Monde du 12 août dernier (1).

La croissance écologique : nouvel oxymore ou refondation de l’économie ?

Dans sa déclaration de politique générale à l’Assemblée nationale, le premier ministre Jean Castex a souhaité que la France s’engage dans la voie de la « croissance écologique », terme préféré à celui de « décroissance ». Emmanuel Macron et Bruno Le Maire nous invitent à refonder notre modèle économique. Mais aucun des trois ne propose de moyen concret de le faire. La « croissance écologique » rejoindra-t-elle « croissance verte », « agriculture raisonnée » et « développement durable » dans le grand bazar des oxymores forgés depuis trente ans pour concilier l’inconciliable : continuer sur la lancée de la croissance et ne pas détruire la planète ?

Plus que jamais, écoutons Kenneth Boulding : « Celui qui croit qu’une croissance exponentielle peut continuer indéfiniment dans un monde fini est soit un fou soit… un économiste ». C’est bien en effet du côté des dogmes de l’économie qu’il faut chercher la source de la folie : l’illusion que tout est commensurable avec tout par le truchement d’une unique unité de compte, la monnaie. Jean Pierre Dupuy, dans les colonnes du Monde, ne disait pas autre chose à propos de la valeur de la mort.

Seule évidence qui puisse donner consistance au concept de croissance écologique : il faut découpler le développement des relations humaines essentielles à notre bien-être, dans lesquelles le travail demeure pour longtemps un élément structurant, d’avec la consommation d’énergie fossile et de matières premières non renouvelables, à la source de la destruction programmée de la planète. Le défi du XXIe siècle est d’assurer le bien-être de tous dans le respect de la biosphère, en mobilisant pour cela tout le travail et toute la créativité humaine. C’est littéralement la définition que donnait au XVIIIe siècle le grand botaniste Carl von Linné de « l’oeconomie » : les règles (nomoï) de gestion de notre espace domestique (oïkos).

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Tant qu’on utilise la même unité de compte et le même moyen de paiement pour ce qu’il faut développer, l’échange humain et le travail, et ce qu’il faut réduire, la consommation d’énergie fossile, notre véhicule économique a une seule pédale pour le frein et l’accélérateur. On peut invoquer l’innovation, la géo-ingénierie, les miracles présumés de la science et de la technique, ça ne marchera jamais. Depuis trente ans qu’on tire le signal d’alarme, seules les crises économiques – crise financière de 2008 ou pandémie de 2020 -, freinent la consommation d’énergie fossile au niveau mondial. Belle illustration du couplage parfait entre « croissance » et « destruction de la planète ». Et si, depuis qu’on en dénonce les défauts, – et que l’on cherche à promouvoir de nouveaux indicateurs de richesse -, le PIB ne s’est jamais aussi bien porté, c’est qu’il reflète parfaitement l’aporie de la pensée économique actuelle.

Pour que la « croissance écologique » ait un sens, il faut donc rompre avec ce dogme. Comment ?  C’est l’œuf de Colomb. Pour respecter nos engagements internationaux vis à vis du réchauffement climatique il faut que « l’empreinte carbone totale » associée à notre mode de vie soit plafonnée et que ce plafond s’abaisse de 6 à 7 % par an. Il faut donc gérer le rationnement de l’énergie fossile. La seule manière équitable de le faire en laissant à chacun la responsabilité de ses choix de vie est d’allouer des quotas d’émission de dioxyde de carbone égaux pour tous, diminuant de 6 à 7 % par an. Des quotas que chacun peut librement vendre ou acheter aux autres, donnant un avantage économique majeur aux comportements frugaux. L’existence de quotas négociables fait de l’énergie fossile une monnaie à part entière. Voilà ce qu’est la croissance écologique.

Jean Castex met à juste titre l’accent sur le rôle des territoires, propose de généraliser des contrats de transition écologique entre l’État et les territoires. Oui ! Le territoire est le lieu majeur de gestion des relations : entre les personnes, entre la société et la biosphère ; entre les sociétés elles-mêmes. C’est la première échelle à laquelle élaborer un budget carbone donnant une visibilité à l’empreinte carbone totale de ses habitants, la première échelle à laquelle organiser le marché des quotas carbone. Et c’est aussi dans le cadre de ces contrats territoriaux de transition écologique qu’il faut mobiliser subventions et prêts du Plan de relance européen.

Le territoire est l’acteur essentiel des politiques de l’habitat, de la mobilité, des systèmes agro-alimentaires, de l’eau, des déchets, de l’économie circulaire. Il est au cœur de l’évolution des modes de vie. Avec la raréfaction programmée de l’énergie fossile par le système des quotas, il sera aussi au cœur du développement de l’énergie renouvelable, de la relocalisation des filières de production, de l’économie de la fonctionnalité.

Croissance écologique, territoires : chiche, Monsieur le Premier Ministre !

Cette tribune du 12 août a fait quelques remous. L’idée en particulier que des fourmis frugales puissent vendre à des cigales dispendieuses une partie de leur quota choque certains. Je pense que c’est faute d’avoir approfondi la question en assimilant cette possibilité à celle qui est offerte aux grandes entreprises dans le cadre du marché carbone européen. D’autres doutent de la faisabilité d’une traçabilité de l’empreinte carbone pour l’ensemble des acteurs. Je pense avoir répondu dans la plaquette publiée en janvier sur le compte carbone.

Mais l’essentiel n’est pas que j’aie raison ou tort. L’essentiel est qu’on puisse en débattre sérieusement en partant de notre obligation de résultat de réduire de 6 à 7% par an l’empreinte carbone totale des Français. Ce débat aurait pu avoir lieu à l’occasion de la Convention citoyenne sur le climat. J’ai expliqué dans un précédent billet blog pourquoi cette occasion a été manquée. Eh bien, créons-en d’autres. Un vaste débat public organisé conjointement par le Parlement, quelques universités et think tanks, et des médias ? Pourquoi pas ?

Quant au rôle des territoires dans la conception et la conduite de la transition, il pose les questions fondamentales de la gouvernance à multi-niveaux et de la capacité de l’Etat à sortir de ses postures descendantes. Il ne se passe pas de mois sans la création d’une procédure ou d’un programme « à destination des territoires » mais concoctés entre le VIe et le VIIe arrondissement à Paris. Un peu court, non ?

Je me suis impliqué dans l’émergence d’un réseau d’acteurs porteurs de l’idée que le territoire est au cœur des mutations à venir : la Fabrique des transitions. Passer d’une démarche descendante à l’idée d’apprentissage mutuel, de communauté apprenante. Construire ensemble la stratégie territoriale de transition. Inviter l’Etat, pour une fois, à accompagner ce développement en lui en donnant les moyens, car il continue à gérer la grande majorité de la masse fiscale, de l’argent des citoyens. On pourrait là commencer à parler de refondation de la gouvernance.

C’est au pied du mur qu’on voit le maçon. Monsieur le Président, Monsieur le Premier Ministre, à votre truelle.

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(1) Signataires de la tribune : Pierre Calame (ingénieur, auteur de Petit traité d’oeconomie), Dominique Méda (sociologue, auteure de La Mystique de la croissance), Michèle Rivasi, députée européenne, Mathilde Szuba (politiste, co-auteur de Gouverner la décroissance), Christian Mouchet, président de la FPH, Armel Prieur (Président de l’association « Emploi zéro carbone ») et un collectif de personnes militant pour le compte carbone.

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opdlm@orange.fr
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Scott Fitzgerald

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