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Misère du gouvernement par la peur et la disproportion

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À la suite de Jean-François Toussaint, qui a commencé dans ce même magazine à dénoncer les dégâts collatéraux d’un confinement aveugle au lieu de cibler, et d’Alessandro Baricco qui a osé l’iconoclaste mot de « disproportion » pour caractériser les mesures anti-coronavirus, gardons l’espoir qu’il est encore possible que la peur cède le pas à son contraire, qui n’est pas le courage mais la lucidité, mère de toute sagesse.

Cette gestion mondiale de l’épidémie se targue d’être rationnelle, scientifiquement informée, et de nous piloter par des raisons statistiques. Il n’est pas impossible pourtant que sous ses dehors de tête froide, cette belle assurance soit mue par l’angoisse la plus irrationnelle, vite maquillée en certains chiffres qui en taisent d’autres. Au petit jeu macabre des mesures justifiées par les courbes mathématiques dont il faut aplanir les pics pour des raisons d’intendance hospitalière, nous répète-t-on à longueur d’alertes publiques, on pourra en opposer un autre lui aussi fait de chiffres macabres, racontant la même histoire mais avec d’autres héros venus du sud global, d’autres douleurs et d’autres issues. Il commence par un conte :

Il était une fois un laboureur qui suait sur son champ à quelques lieues de Bagdad. Vint à passer devant lui un homme hideux et inquiétant, vêtu de noir et de mauvais présages. « Qui es-tu étranger ? Où vas-tu ? Que fais-tu ? » lui demande le paysan. D’une voix étonnamment douce et aimable, l’être sombre lui répond : « Je suis la peste, et m’en vais à Bagdad où je tuerai 500 personnes ». Quelques temps plus tard, s’étant instruit sur les ravages de l’épidémie dans la capitale, le laboureur devise tout à coup l’homme en noir de retour sur le chemin. « Eh, menteur ! Pourquoi m’as tu dit que tu allais en tuer 500 à Bagdad, si l’on déplore plus de 5000 morts ? ». Du même ton doux, la peste lui répond : « Je ne t’ai pas menti, et ce n’est pas ma faute. Moi, je n’en ai tué que 500. Les autres sont morts de peur ».

Passées les premières semaines étourdies par la vitalité de la crise virale, il est temps de reprendre nos esprits Et d’admettre que ce premier arrêt pandémique mondial, cette irruption soudaine d’une société globale de l’urgence sanitaire, ne constituent ni une rupture, ni une révolution, mais un approfondissement d’une tendance que, dès 1986, le sociologue allemand Ulrich Beck théorisait comme l’avènement d’une seconde modernité : À une logique droite-gauche de la première modernité qui s’affrontait sur la répartition des richesses, les avancées technoscientifiques rajoutent (sans rien régler par ailleurs au problème de l’équité) une logique haut-bas, ou centre-périphérie, qui s’affronte sur la répartition des risques. Les périphéries payent au prix fort les sordides calculs statistiques des centres de pouvoir pour externaliser les dangers le plus possible vers leurs marges.

Car ces risques sont devenus globaux, invisibles, systémiques, donc difficiles à éviter même pour les riches. Du nucléaire au changement climatique, en passant par les pathologies induites de la société de surproduction et surconsommation, les risques ne sont plus des accidents ponctuels et malchanceux contre lesquels se prémunir et s’assurer, ils structurent notre agir collectif, notre avenir, notre symbolique émotionnelle. Et c’est aux mêmes pouvoirs techno-scientifico-économiques qui opèrent le Big Data (économico-informationnel) et la High Fear Technology (nano-chimio-atomico-génétique) que l’on demande à la fois des comptes et des protections, car l’action politique citoyenne se sent plutôt dans l’impossibilité de riposte face à des impacts trop grands pour la petitesse de ses actes (la fonte des pôles, les pandémies, l’écroulement de la biodiversité…). D’où l’absurdité actuelle, hélas inévitable, de demander aux mêmes entreprises, gouvernements et scientifiques qui opèrent cette montée en ligne des problèmes globaux la solution à ces mêmes problèmes. Le résultat en est l’accélération. Avec elle augmente le règne de la peur et de ses deux petites sœurs : la compulsion de sécurité et le besoin d’évasion. Toujours plus de contrôle, toujours plus de virtualité, toujours moins de sagesse.

Car enfin la sagesse nous répète depuis toujours que rien ne sert de fuir la mort, sauf à mourir de peur avant l’heure, et que le roi lui-même est nu devant la faux. Il est assez remarquable que nous ayons dû attendre le « coup de gueule » public d’un philosophe, André Comte-Sponville, pour récupérer un peu de jugeote face à l’hystérie collective actuelle entretenue par les scientifiques : « Ne pas attraper le Covid-19 n’est pas un but suffisant dans l’existence » ; « il vaut mieux se préoccuper de l’avenir de nos enfants que pour notre santé de septuagénaire » nous dit en résumé le philosophe. Trivial, et pourtant curieusement intempestif, frisant le scandaleux.

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Effectivement, la santé ne doit pas être la raison suprême de l’existence et un gouvernement par les médecins n’annonce rien de bon, n’en déplaise. Tous les morts du Covid-19 seraient finalement morts d’autre chose, peut-être même cette année (la plupart sont des personnes âgées statistiquement dans la norme des proches candidats au grand voyage final) et ils auraient pu au moins, dans des circonstances normales, bénéficier d’un ultime adieu embrassé et d’un enterrement familial décent au lieu d’un traumatique catimini imposé.

Tout le monde peut par ailleurs accéder aux chiffres de l’INED sur le nombre de morts par an en France (plus de 600.000) où dans quelques temps les décès dus au Coronavirus feront bien pâle figure statistique face aux victimes du cancer (150.000 par an). Sans compter que, malgré tous les efforts du virus, il ne se hissera sans doute jamais au niveau des 48.000 français morts chaque année à cause de la pollution de l’air. Qui plus est, certains avancent que la baisse spectaculaire d’émissions de CO2 durant le confinement aura peut-être finalement un effet positif sur la mortalité cette année. Décidément, l’argument statistique de dangerosité pour justifier les mesures de confinement absolu n’est pas si solide qu’il en a l’air, même pour le seul cas de l’hexagone. Il s’écroule complètement dès que l’on aborde les vrais problèmes de mortalité du globe, comme ces enfants qui meurent toutes les minutes de diarrhée dans le monde.

Mais voilà, si la mort des lointains peut nous affliger, la nôtre toute proche nous fait peur, et de plus en plus, à mesure que l’individualisme sans transcendance émerveillé par les « prouesses de la science » nous évade vers le monde chimérique de l’immortalité médicalement assistée et que « les mesures rationnelles du gouvernement » nous assurent un accès aux soins avec la garantie des meilleures technologies du moment. Du moins dans les pays nantis, on ne veut plus entendre parler de la camarde, et à la peur du citoyen répond en écho la peur du gouvernement de voir posté sur un quelconque réseau social la vidéo de l’agonie d’un contribuable devant la porte d’un hôpital public débordé par un afflux inusuel. Dans la répartition des risques de notre « seconde modernité », nous avons en Europe occidentale le beau rôle de pouvoir céder à la panique et nous payer un confinement de plusieurs mois avec arrêt quasi complet de l’économie afin de « lisser la courbe épidémique » pour maintenir la pleine capacité de notre système de soin. Mais à quelles conséquences pour le reste du monde ?

C’est là que l’ère de la répartition des risques devient aussi sordide que celle de la lutte des classes pour l’accès à la richesse.. Où donc compter les morts que nos mesures de confinement vont produire ? Dans les pays pauvres bien sûr ! L’arrêt économique est déjà dur pour les pays riches, il est insupportable pour les pays du sud global. Prenons un seul exemple : Une toute récente étude péruvienne sur les impacts du confinement met à jour ce qui pourra bien être le mot final de cette crise globale du coronavirus : les mesures sociales de lutte contre l’épidémie risquent, pour parer au risque, d’être plus mortelles que le virus. D’où notre conte de départ.

Le Pérou, bon élève obéissant aux sages injonctions du Nord, a déclaré l’Etat d’urgence le 15 mars et confiné toute sa population depuis. Ce pays, leader mondial de la gastronomie depuis 2012, n’a plus un restaurant d’ouvert, ni aucun touriste pour y manger. Or, si 75% des foyers aisés péruviens ont pu conserver leur travail et plus de 55% pratiquent maintenant le télétravail, au contraire, plus de la moitié des foyers pauvres ont perdu tout travail et revenu, et 100% puisent déjà dans les maigres économies qui leur dureront environ deux semaines. Ces économies, par ailleurs, n’existent même pas pour les 860.000 réfugiés vénézuéliens au Pérou, dont 85% vivent au jour le jour dans et de la rue, travailleurs informels, sous-payés, sans bénéfices sociaux de par leur statut, et envoyant pourtant une bonne part de leurs avoirs à leur famille au Venezuela. Ces réfugiés ne peuvent pas prétendre, par ailleurs, à la petite aide financière que le gouvernement péruvien s’efforce de faire parvenir actuellement aux familles les plus pauvres. Allez leur dire qu’ils souffrent car on doit lisser la courbe du pic d’épidémie.

Non, vraiment, personne ne peut se confiner dans son confinement en pensant agir pour le bien de tous, et fermer la porte à un monde « inséparé » par nature, ou la sécurité des uns fait l’insécurité des autres.Non, vraiment, personne ne peut se confiner dans son confinement en pensant agir pour le bien de tous, et fermer la porte à un monde « inséparé » par nature, ou la sécurité des uns fait l’insécurité des autres. Cette gestion partielle des risques a des effets totaux où le médecin des riches (les patients sédentaires, obèses, diabétiques, de sexe masculin et de plus de 60 ans) a plus droit de cité que le médecin des pauvres.

On ne relèvera la tête de la dignité politique humaine que lorsqu’on se mettra vraiment à affronter ensemble avec la même radicalité toutes les pandémies, toutes : celles écologiques et celles de la pauvreté, celles de la diarrhée infantile et de la malaria tout autant que celles qui atteignent les ministres et font peur aux rois.

On aura donc compris la morale de cette histoire : un gouvernement de crise mobilisé par la peur aura toujours tendance à prendre des mesures disproportionnées de sécurité, cédant au mirage du « risque zéro » que son électorat nanti lui réclamera et que sa caste de savants lui aura fait croire. De ce fait même, il externalisera ses risques vers les plus fragiles, les plus marginalisés, qui ne pourront jamais se payer le luxe des mesures drastiques ouvertes aux riches. Forts des statistiques des « vies sauvées » grâce au confinement, ne doutons pas que les gouvernements européens déclareront après que « le pire aura été évité ». Il faudra plusieurs mois ou même années de recherches pour calculer toutes les vies perdues au Sud à cause du confinement du Nord, et ces chiffres tards venus n’intéresseront peut-être plus personne. Chacun voit midi à sa porte même dans un monde global. Espérons seulement que ces réflexions sur la disproportion de la peur permettront, lors de la prochaine pandémie qui ne manquera pas de revenir dans une cité heureuse, de prendre des décisions plus ciblées, moins radicales, en un mot, plus sages.

François Vallaeys, Chroniqueur invité de UP’ Magazine, philosophe – professeur universitaire fondateur et directeur de l’Union de Responsabilité Sociale Universitaire Latino-américaine (URSULA) au Pérou / qui promeut une éducation supérieure responsable. Auteur « Pour une vraie responsabilité sociale. Clarifications, propositions » PUF, 2013

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