Oléoduc géant Total en Tanzanie : la nouvelle bombe climatique

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Les Amis de la Terre France et Survie publient aujourd’hui, 5 octobre 2022, le rapport « EACOP, la voie du désastre », issu d’une enquête de terrain inédite sur le projet d’oléoduc géant de Total en Tanzanie. De nouveaux témoignages font état des mêmes violations des droits humains qu’en Ouganda, mais exacerbées sur certains aspects. Alors qu’une audience sur le fond aura lieu le 12 octobre au tribunal judiciaire de Paris dans le cadre du recours de ces associations contre Total, sur le fondement de la loi sur le devoir de vigilance, ce rapport a été versé au dossier judiciaire. Il apporte en effet de nouvelles preuves inédites des coûts humains, climatiques et environnementaux inacceptables de ce mégaprojet pétrolier.

La major pétrolière française TotalEnergies développe un mégaprojet pétrolier en Afrique de l’Est : elle prévoit de construire le plus long oléoduc chauffé au monde, l’East African Crude Oil Pipeline (EACOP) qui parcourra 1 443 kilomètres à travers l’Ouganda et la Tanzanie, associé à deux projets d’exploitation de pétrole en Ouganda (Tilenga et Kingfisher, ce dernier étant opéré par la compagnie chinoise CNOOC). 
L’EACOP traversera également des réserves et aires naturelles protégées, mettant en danger des écosystèmes uniques et très fragiles, qui abritent de nombreuses espèces protégées dont certaines menacées d’extinction. L’oléoduc menace aussi le plus grand bassin d’eau douce d’Afrique sur 460 kilomètres, le bassin du lac Victoria, dont plus de 40 millions de personnes dépendent. Enfin, le risque de marée noire au niveau de la côte tanzanienne, sujette à des tsunamis du fait d’une importante activité sismique dans la région, est très élevé. En effet, le gazoduc traversera également la vallée du Rift, l’une des régions les plus actives du monde sur le plan géologique. Plus de 300 événements sismiques d’une magnitude supérieure à 4,5 ont été enregistrés dans la région au cours des vingt dernières années, selon le US Geological Survey Earthquake Hazards Program.

Alors que les ravages environnementaux et humains du projet EACOP ont déjà été largement documentés en Ouganda, il est presque impossible pour des associations ou des journalistes d’enquêter en Tanzanie tant les pressions des autorités sont fortes.  
" Les associations et les médias sont totalement entravés dans leur travail d’investigation et de documentation du projet EACOP en Tanzanie, du fait d’un important système de surveillance mis en place par les autorités, ce qui a rendu les conditions de cette enquête très difficiles. Cette dernière démontre que loin des regards, les pratiques de Total sont encore plus éloignées des recommandations et des standards internationaux que ce qui a déjà été documenté en Ouganda. Des bords du lac Victoria à l’océan Indien, dans toutes les régions impactées par ce futur oléoduc, les populations affectées font part de leurs sentiments d’impuissance et d’injustice face aux pratiques des promoteurs pétroliers qui bafouent leurs droits les plus fondamentaux » rapporte Thomas Bart, auteur du rapport qui a réalisé l’enquête de terrain.

Le plus long oléoduc chauffé au monde : 34 millions de tonnes de CO2 rejetés par an

D’une longueur de 1 443 kilomètres, l’East African Crude Oil Pipeline (EACOP) sera le plus long oléoduc chauffé au monde s’il voit le jour. Il commencera sa route dans le district d’Hoima, au bord du lac Albert dans l’ouest de l’Ouganda, qu’il parcourra sur 296 kilomètres jusqu’à la frontière tanzanienne. Il traversera 178 villages ougandais, impliquant l’expropriation de près de 25 000 personnes. En Tanzanie, l’oléoduc parcourra 1 147 kilomètres pour rejoindre l’océan Indien au niveau du port de Tanga. Il impactera les terres de près de 62 000 personnes provenant de 231 villages, et menacera plus de 2 000 kilomètres carrés de réserves naturelles (1). Couplé au projet d’exploitation pétrolière Tilenga, qui provoque l’expropriation de près de 32 000 personnes, ce projet pétrolier est déjà une vraie catastrophe pour environ 118 000 personnes. Le projet d’oléoduc est porté par un consortium d’entreprises qui ont formé la société « East African Crude Oil Pipeline (EACOP) Limited », dont TotalEnergies, qui dirige de fait le projet, contrôle 62 % des parts. La société EACOP est d’ailleurs enregistrée à Londres, à la même adresse que d’autres filiales de Total, et la plupart de ses dirigeants clés proviennent du groupe Total. Les autres entreprises du consortium EACOP sont la compagnie publique chinoise CNOOC (China National Offshore Oil Corporation, 8 % des parts) ainsi que les compagnies pétrolières nationales ougandaise (Uganda National Oil Company – UNOC, 15 % des parts) et tanzanienne (Tanzania Petroleum Development Corporation – TPDC, 15 % des parts). Au total, le dénommé « projet de développement du lac Albert », comprenant EACOP, Tilenga et Kingfisher, nécessite plus de 10 milliards de dollars US d’investissement. Chauffé à 50°C tout du long, du fait de la nature très visqueuse du pétrole brut ougandais, l’oléoduc transportera environ 216 000 barils de pétrole par jour, qui seront par la suite exportés sur le marché international. En comptant les émissions causées par le transport, le raffinage et surtout l’utilisation de ce pétrole, cela engendrera l’émission dans l’atmosphère de jusqu’à 34 millions de tonnes de CO2 par an (2), soit bien plus que les émissions de gaz à effet de serre combinées de l’Ouganda et de la Tanzanie. 

Les études d’impact environnemental du projet ont été validées par les autorités des deux pays concernés, mais ne prennent en compte uniquement que la construction et la mise en exploitation de l’oléoduc. Or The Guardian relaie une étude publiée par le Climate Accountability Institute (CAI) dans laquelle ces deux phases représentent à peine 2 % des émissions de gaz à effet de serre du projet.
En réalité, en prenant en compte également le transport maritime, le raffinage et la combustion du pétrole par les pays consommateurs (Europe et Chine) pendant les 25 années de fonctionnement (jusqu’à épuisement des gisements), le bilan grimperait à 379 millions de tonnes de gaz à effet de serre – soit l’équivalent de 25 fois les émissions annuelles combinées de la Tanzanie et de l’Ouganda.

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Un rapport inédit

Pourtant, les deux-tiers du tracé de cet immense oléoduc chauffé doivent traverser ce pays, pour acheminer le pétrole brut extrait en Ouganda jusqu’au port de Tanga en Tanzanie, d’où il sera exporté. Le rapport « EACOP, la voie du désastre » par les Amis de la Terre France et Survie est donc inédit. Il vient s’ajouter aux multiples voix qui dénoncent déjà le mégaprojet pétrolier de Total et réclament son abandon : les communautés directement impactées en Ouganda ; la société civile en Afrique de l’Est, mais aussi partout dans le monde, unie sous la bannière de la coalition #StopEacop. Le 15 septembre, le Parlement européen a adopté une résolution d’urgence condamnant également ce projet. 

La société civile est pratiquement inexistante en Tanzanie et les voix dissidentes sont muselées par le régime. Dans ce contexte, le projet EACOP se développe grâce à l’accaparement systématique des terres des communautés tanzaniennes se trouvant sur le tracé de l’oléoduc : dans ce pays, les terres de près de 62 000 personnes sont touchées. La terre étant leur principal moyen de subsistance, les impacts humains sont dramatiques.

De nombreux témoignages compilés dans ce rapport décrivent les étapes de cet accaparement : des communautés non consultées et mal informées, des terres cédées sous la contrainte à un prix injuste, l’interdiction de cultiver librement leurs terres avant même le versement des compensations, lesquelles se font attendre depuis plus de trois, voire quatre ans.

L’environnement menacé

Cette enquête sur la section tanzanienne de l’EACOP met en lumière les menaces que ce projet fait peser sur l’environnement, en particulier au niveau de la côte de l’océan Indien où l’oléoduc terminera son tracé. Total prévoit d’y construire les infrastructures d’exportation du pétrole depuis lesquelles se chargeront les tankers pétroliers. L’océan Indien étant fortement sujet aux risques de tsunami et de cyclones, et ce de façon accrue avec le réchauffement climatique, les risques d’accident pétrolier majeur, affectant irrémédiablement la très riche biodiversité des aires marines protégées de cette zone, sont extrêmement élevés. L’oléoduc EACOP traversera des régions riches en biodiversité, passant par plusieurs zones protégées et corridors fauniques, et aura des impacts environnementaux désastreux sur la faune et la flore.

Pour Juliette Renaud, responsable de campagne sur la Régulation des multinationales aux Amis de la Terre France, « Plus encore que l’Ouganda, qui est également sous un régime autoritaire, la Tanzanie est l’exemple même de pays où les multinationales comme Total ne devraient pas s’implanter pour des projets d’une telle envergure, car ils vont irrémédiablement causer de nombreuses violations des droits humains. En plus d’amorcer une bombe climatique, développer ce mégaprojet, c’est créer des risques majeurs de marée noire dans l’océan Indien, et Total n’a prévu aucune mesure adéquate pour les éviter ! C’est tout simplement inacceptable : le projet doit être abandonné et les communautés impactées doivent recevoir une réparation ".

De graves menaces pèsent sur une faune exceptionnelle. L’écologiste américain renommé Bill Mc Kibben écrivait en 2020 à propos de l’EACOP, dans une tribune publiée dans The New Yorker : « L’itinéraire proposé semble presque dessiné pour mettre en danger le plus grand nombre d’animaux possible : les plateformes de forage se trouvent dans le parc national de Murchison Falls, en Ouganda, et l’oléoduc traverse la réserve forestière de Taala et empiète sur la forêt de Bugoma (qui abrite de grands groupes de chimpanzés) avant de traverser la Tanzanie et la réserve de Biharamulo, où vivent des lions, des buffles, des élans, des petits koudous, des impalas, des hippopotames, des girafes, des zèbres, des antilopes rouannes, des sitatungas, des sables, des oryctéropes et le singe colobe rouge. L’oléoduc parvient également à traverser la steppe de Wembere, un paradis saisonnier pour les oiseaux, et des centaines de kilomètres carrés d’habitat pour les éléphants. […] Et, une fois l’oléoduc arrivé en Tanzanie, des navires pétroliers de la longueur de trois terrains de football tenteront de transporter le pétrole à travers les mangroves et sur les récifs coralliens, dans des eaux grouillantes de dugongs et de tortues de mer ».

Différentes espèces sont menacées par le projet EACOP, comme les chimpanzés, les tortues de mer et les dugongs. De plus, la fragmentation des habitats et aires protégées risque d’avoir un impact particulièrement négatif sur les « corridors pourtant essentiels pour la faune sauvage et les voies de migration utilisées par les éléphants d’Afrique, les zèbres, les gnous, les gazelles, entre autres espèces de la région » (3).

Un terminal de stockage maritime, qui servira pour l’exportation du pétrole acheminé par l’EACOP, va être construit sur la péninsule de Chongoleani, dans le district de Tanga sur la côte tanzanienne. Un embarcadère reliera le terminal de stockage maritime à la jetée, tandis qu’un réseau d’oléoducs transportera le pétrole brut stocké dans les tanks flottants jusqu’aux tanks pétroliers. Selon l’étude d’impact social et environnemental de Total, la jetée de chargement sera construite dans un site offshore, en eaux profondes. Jusqu’à un million de tonnes de pétrole pourra être exporté via cette jetée en vingt-quatre heures (4).

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Ces infrastructures se trouveront près de zones marines d’importance biologique ou écologique, qui abritent plusieurs aires protégées d’une extrême fragilité. Le Parc Marin des Coelacanthe Tanga est une aire marine protégée d’environ 55 000 hectares. Riche en biodiversité, on y trouve notamment la présence de coelacanthes, une des espèces de poissons les plus rares au monde. Quant à la réserve de Pemba-Shimoni-Kisite, au nord de Tanga, elle est également une aire marine protégée, qui abrite 50 % du massif corallien tanzanien, à la frontière avec le Kenya. En plus des récifs coralliens, on y trouve des forêts de mangrove et des prairies sous-marines, ainsi qu’une vie marine diverse composée notamment de tortues, de dauphins et de dugongs. Quant au massif corallien qui se trouve sur l’île de Pemba de l’archipel de Zanzibar, il est considéré comme l’un des plus beaux au monde. Le 9 décembre 2021, le directeur général de TotalEnergies E&P Uganda, Philippe Groueix reconnaissait lui-même qu’« une seule erreur d’opération peut causer une catastrophe ». Au niveau de cette zone maritime protégée et fragile, les risques de fuite de pétrole sont particulièrement élevés : une fuite pourrait provenir de l’oléoduc reliant le terminal de stockage maritime de pétrole à la jetée de chargement, intervenir entre cette dernière et les tankers pétroliers, être causée par une collision entre tankers, ou encore par une collision entre les tankers et la jetée de chargement.

Analysant l’étude d’impact social et environnementale développée par Total, le groupe d’experts E-Tech, spécialisé dans les impacts environnementaux des industries extractives, explique que « des fuites de pétrole vont avoir lieu au long de la durée de vie du projet » (5), ajoutant que celles-ci ont un caractère « incontrôlable », puisqu’elles surviennent même dans des pays où les règles et la législation sont plus strictes qu’en Tanzanie et en Ouganda, et où les écosystèmes sont moins fragiles.

En plus de la forte probabilité d’un déversement de pétrole lié à des fuites et des infiltrations au niveau du bassin du lac Victoria, un rapport des Amis de la Terre États-Unis interpelle aussi sur les procédures de nettoyage de l’oléoduc qui génèrent des déchets dangereux contenant notamment du benzène (6). D’après son étude d’impact (7), Total considère le risque de fuites de pétrole comme « faible ». Pourtant, Oxfam rappelle que des déversements de pétrole se sont déjà produits en Ouganda dans la région pétrolière. En avril 2020, le principal journal ougandais titrait ainsi : « Une fuite de pétrole sème la panique dans le district de Hoima ». Certains des résidents ont témoigné que « l’un des puits qui étaient en train d’être forés a explosé, laissant échapper un mélange cireux contenant du pétrole brut et sentant l’essence ".

La crainte de dommages environnementaux, impactant les conditions de vie actuelles et celles des générations futures, ne concerne pas uniquement les personnes affectées par le projet (PAP) qui perdent leur terre, mais plus largement les communautés avoisinant l’EACOP et celles qui vivent au niveau des rivages du lac Victoria et de l’océan Indien. En effet, les images de marée noire, ou encore de régions entières détruites par les fuites de pétrole, comme au Nigeria, sont présentes dans la tête de nombreuses personnes. Les risques élevés de catastrophes et d’atteintes environnementales liées au projet EACOP ont d’ailleurs été largement documentés ces dernières années.

Une bombe climatique que Total cherche à minimiser

Dans sa communication, Total tente de minimiser les émissions de gaz à effet de serre qui seront provoquées, en affirmant que les émissions générées par les projets Tilenga et EACOP « sont estimées à 0,8 million de tonnes de CO2 équivalent par an pendant la durée du plateau de production. Sur 20 ans, la quantité d’émissions générée par les projets Tilenga et EACOP (Scope 1 et 2) est estimée à 13,5 millions de tonnes et non pas à 33 millions de tonnes ".

Uniquement sur l’EACOP, Total indique dans son étude d’impact que les émissions liées à la construction de l’oléoduc puis à son exploitation pendant la durée entière du projet s’élèveront à 6,79 millions de tonnes de CO2.

Richard Heede, du Climate Accountability Institute, a publié ses calculs des émissions complètes du projet EACOP, de la construction de l’oléoduc pour la partie ougandaise à l’utilisation du pétrole extrait et transporté, ainsi que les émissions de CO2 liées au transport maritime et au raffinage (8). R. Heede explique que les études d’impact réalisées par Total ne comportent aucune information sur les émissions de gaz à effet de serre pendant la phase de construction de l’EACOP en Tanzanie, ni pour celles liées au projet Tilenga (pour sa construction puis pendant la phase d’exploitation du pétrole). Ces émissions n’ont donc pas été incluses dans les calculs de R. Heede. Il arrive pourtant à des émissions de 30,7 millions de tonnes de CO2 par an lors du plateau de production, et de 379 millions de tonnes de CO2 pour la durée totale du projet.

De son côté, le Stockholm Environment Institute, qui inclut les émissions du projet Tilenga dans ses calculs, a évalué que ce mégaprojet provoquerait l’émission de 33 millions de tonnes de CO2 par an pendant le plateau de production (8).

Enfin, le réseau ELAW (Environmental Law Alliance Worldwide), regroupant principalement des avocats et experts environnementaux, estime que les émissions liées au mégaprojet pétrolier seront « d’environ 34 millions de tonnes de CO2 » (9) pendant la phase du plateau de production. La différence entre les chiffres indiqués par Total et ces différents cabinets d’expertise s’explique par le fait que la major française ne prend pas en compte la majorité des phases d’opération, et exclut de ses calculs les émissions liées au transport maritime du brut, au raffinage, et surtout à l’utilisation du pétrole.

Un impact climatique totalement sous-évalué par Total

Ce niveau d’émissions de gaz à effet de serre est totalement incompatible avec les objectifs de l’Accord de Paris, ainsi qu’avec les conclusions publiées par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) en avril 2022. Pour limiter le réchauffement climatique à 1,5°C, les experts du GIEC expliquent qu’il ne faut plus lancer de nouveau projet d’exploitation d’énergies fossiles. De la même manière, dans son dernier rapport, l’Agence internationale de l’énergie est sans équivoque : l’exploitation et le développement de nouveaux gisements de pétrole et de gaz doivent cesser pour atteindre l’objectif de zéro émission nette d’ici 2050. L’agence affirme aussi qu’aucun projet dont la décision finale d’investissement n’était encore intervenue fin 2021 ne devrait voir le jour, ce qui s’applique aux projets Tilenga et EACOP.

Total persiste à vouloir développer ce mégaprojet : l’EACOP, s’il est construit, émettra jusqu’à 34,3 millions de tonnes de CO² par an, soit bien plus que les émissions de l’Ouganda et de la Tanzanie réunies.

Une résistance internationale constamment entravée

Du fait de ses conséquences désastreuses sur le plan humain, environnemental et climatique, ce projet fait face à de fortes résistances, tant au niveau local qu’international. En première ligne, ce sont les communautés directement affectées qui se mobilisent. Elles sont soutenues par des associations locales qui dénoncent les violations des droits humains et les risques d’atteinte à l’environnement. Mais elles font face à d’importantes représailles : plusieurs leaders communautaires et membres d’ONG ont subi des menaces et des arrestations ; des associations ont été fermées ; certaines personnes sont traquées et doivent aujourd’hui se cacher du fait de leur opposition au projet porté par Total.

En juin 2019, s’appuyant sur la nouvelle loi française relative au devoir de vigilance, six associations ont mis en demeure la multinationale TotalEnergies pour son mégaprojet pétrolier en Ouganda et Tanzanie : deux associations françaises, les Amis de la Terre France et Survie, et quatre ougandaises, AFIEGO, CRED, NAPE/Amis de la Terre Ouganda et NAVODA. Elles considéraient que l’entreprise française ne respectait pas ses obligations légales de prévenir les violations des droits humains et les dommages environnementaux causés par les activités de ses filiales et sous-traitants en Ouganda et Tanzanie. Total rejetant en bloc ces accusations, les six organisations l’ont alors assigné en justice en octobre 2019 devant les tribunaux français. La multinationale a contesté la compétence du tribunal judiciaire initialement saisi pour juger cette affaire, souhaitant que cette dernière soit jugée par un tribunal de commerce. Si la Cour de Cassation a finalement donné raison aux ONG sur ce point en décembre 2021, cela a considérablement allongé les délais judiciaires : l’affaire ne sera examinée sur le fond, sauf nouvelle question de procédure, qu’à l’automne 2022, soit trois ans après l’assignation en justice de Total.

D’autres recours judiciaires contre ce projet sont aussi en cours. Celui devant la Cour de Justice d’Afrique de l’Est est aussi ralenti par des questions de procédure qui ne font que repousser une audience sur le fond. Quant aux multiples actions en justice en Ouganda intentées par différentes ONG locales, les audiences sont sans cesse repoussées.

De nombreuses organisations de la société civile ont documenté les violations des droits humains ainsi que les impacts et risques d’impacts environnementaux des projets EACOP, Tilenga, et des autres projets associés, les rapports se multipliant depuis 2017 (10). D’autres rapports comme ceux produits par la Commission néerlandaise pour l’évaluation environnementale ou par le cabinet d’expertise E-Tech pointent du doigt les risques d’atteintes à l’environnement (11). Enfin, des reportages de journalistes internationaux ont aussi corroboré les enquêtes des associations, rapportant de nombreuses violations des droits humains (12).

La quasi-totalité des enquêtes de terrain, qu’elles aient été réalisées par des ONG ou des journalistes, a eu lieu en Ouganda (à l’exception du rapport d’Oxfam en 2020 qui couvre également la Tanzanie).

Face aux différentes dénonciations qui la visent, Total s’est souvent cachée derrière de prétendus problèmes de communication ou de supposées incompréhensions, de la part des communautés locales, des directives de ses équipes et/ou de celles de ses sous-traitants. Elle a pu souvent aussi rejeter la faute sur les autorités locales ou nationales ougandaises.

Des associations locales et internationales, dont les Amis de la Terre France et Survie, se sont rassemblées au sein d’une coalition internationale : la coalition #StopEACOP. Elle regroupe aujourd’hui plusieurs centaines d’organisations à travers le monde, et est soutenue par plus d’un million de personnes. Suite à une importante campagne de ses membres, une vingtaine de banques, traditionnelles financeuses de Total et de ses partenaires, ainsi que plus d’une douzaine d’assurances mondiales, ont annoncé leur refus de s’associer à cette nouvelle bombe climatique. De la même manière, plusieurs États, notamment européens, ont annoncé ne pas souhaiter soutenir ce projet au travers de leurs agences de crédit à l’exportation.

Pauline Tétillon, co-présidente de Survie, explique que « La mobilisation citoyenne dans le monde entier grandit chaque jour contre l’exploitation pétrolière de Total en Ouganda et l’oléoduc EACOP, de nombreuses banques ont renoncé à financer ce projet honteux, le Parlement européen a même demandé sa suspension… Mais pendant ce  temps, la situation sur place empire dramatiquement, comme cette enquête en Tanzanie le montre. La bataille judiciaire engagée il y a trois ans doit nous permettre de mettre fin à ces violations et empêcher un désastre environnemental ".

Accaparement de terres pour le projet EACOP

La porte ouverte à d’autres projets pétroliers dans la région

Le projet EACOP pourrait ouvrir la voie à d’autres projets d’exploitation de pétrole, tant en Ouganda et en Tanzanie que dans d’autres pays de la région. Le gouvernement ougandais a d’ailleurs ouvert de nouveaux appels d’offres pour différents blocs pétroliers. L’un de ces permis se situe au niveau du Parc National Queen Elizabeth, le second plus grand parc naturel d’Ouganda, et premier parc touristique du pays. Ce permis couvre aussi une partie du bassin du lac Edouard, dont la rive congolaise se situe au sein du Parc National des Virunga. Ce dernier est le plus vieux parc naturel d’Afrique et est considéré comme la zone protégée la plus riche en biodiversité du continent, abritant plus d’un millier d’espèces de mammifères, d’oiseaux ainsi qu’un tiers des gorilles de montagne menacés d’extinction dans le monde.

Il y a quelques années, suite à des campagnes internationales de la société civile, Total avait finalement abandonné son projet d’extraction de pétrole au sein du parc des Virunga. De son côté, la RDC vient de lancer un appel d’offres pour 30 permis d’exploration pétrolière (13), dont plusieurs dans des aires et parcs naturels, comme celui de l’Upemba au Sud-est du pays. Le ministre congolais des Hydrocarbures, Didier Budimbu, a assuré que « TotalEnergies, […] figur[ai]ent parmi les pétroliers à avoir manifesté un intérêt pour l’acquisition des blocs mis aux enchères ». (14)

Le site officiel du projet EACOP évoque sans détour la possibilité qu’il puisse servir à d’autres champs pétroliers en Ouganda, en RDC, en Tanzanie ou encore au Sud-Soudan, et ce même dans plus de trois décennies, donc bien après 2050. Cela semble en contradiction totale avec les engagements de Patrick Pouyanné, le PDG de Total, d’un objectif de « zéro émission nette à l’horizon 2050 ».

Trois années de mobilisation pour contrer EACOP

Ce nouveau rapport, fruit d’une enquête de terrain réalisée dans les huit régions impactées par le projet EACOP en Tanzanie montre que les pratiques de Total et de ses sous-traitants sont tout aussi problématiques dans ce pays que celles documentées en Ouganda. Plus encore, ces pratiques sont sur certains points encore plus éloignées des recommandations et des standards internationaux auxquels la major pétrolière française déclare pourtant se conformer.

Cela fait maintenant trois ans que les Amis de la Terre France, Survie et quatre associations ougandaises – AFIEGO, CRED, NAPE/Amis de la Terre Ouganda et NAVODA – ont assigné Total en justice en France. Pendant ces trois dernières années, la mobilisation citoyenne n’a cessé de croître, que ce soit en Ouganda et en Tanzanie, ou plus largement en Afrique de l’Est, en Europe et dans le monde entier, sous l’impulsion de la coalition internationale #StopEACOP. Pendant ces trois dernières années, de nouvelles études d’experts environnementaux et climatiques ont été réalisées, mettant chaque fois davantage en évidence non seulement les risques de dommages irréversibles pour des écosystèmes uniques et pour le climat, mais aussi l’insuffisance voire l’absence totale de mesures élaborées par l’entreprise face à ces risques immenses. Pendant ces trois dernières années, le harcèlement, les pressions et les intimidations se sont également intensifiés, visant les membres des associations locales ou des communautés affectées qui osent critiquer ces projets et défendre leurs droits.

Malgré cela, Total et ses partenaires continuent de développer à marche forcée ce projet titanesque. Une campagne « pro-EACOP » a été développée sur les réseaux sociaux pour essayer de convaincre des soi-disants bienfaits du projet, et pour dénigrer les opposants. Total tente vainement de redorer son image avec des opérations « transparence », par exemple sur son site internet début 2021, ou en organisant des voyages de presse en Ouganda en 2022. Mais en Tanzanie, les restrictions et risques sont tels qu’aucun journaliste n’a encore réussi à y aller pour couvrir la réalité entourant cet oléoduc géant.

Alors que les enquêtes de terrain et les reportages s’étaient concentrés en Ouganda, le présent rapport se fonde sur une enquête inédite réalisée en Tanzanie. On y constate malheureusement les mêmes violations des droits des populations affectées qu’en Ouganda, même exacerbées sur certains aspects. La parole des personnes affectées est encore plus contrôlée, la liberté d’opération des associations est inexistante. Plus encore que l’Ouganda, qui est également sous un régime autoritaire, la Tanzanie est l’exemple même de pays où les multinationales comme Total ne devraient pas s’implanter pour des projets d’une telle envergure, car ils vont irrémédiablement causer de nombreuses violations des droits humains.

Par ailleurs, cette enquête sur la section tanzanienne de l’EACOP met en lumière les menaces que ce projet fait peser sur l’environnement, en particulier dans la zone du port de Tanga où l’oléoduc terminera son tracé. Total prévoit d’y construire, au large des côtes, comme nous l’avons expliqué plus haut, les infrastructures d’exportation du pétrole depuis lesquelles se chargeront les tankers pétroliers. L’océan Indien étant fortement sujet aux risques de tsunami et de cyclones, et ce de façon accrue avec le réchauffement climatique, les risques d’accident pétrolier majeur, affectant irrémédiablement la très riche biodiversité des aires marines protégées de cette zone, sont extrêmement élevés. La marée noire survenue au Pérou début 2022, causée par un tsunami pourtant déclenché à l’autre bout du Pacifique, nous en donne un avant-goût très concret.

Pour Les Amis de la Terre et Survie, il est difficile d’arriver à une conclusion différente de celle de la précédente enquête en Ouganda en 2020, car l’équation reste inchangée : les coûts humains, climatiques et environnementaux du mégaprojet pétrolier de Total sont tout simplement inacceptables. C’est la raison pour laquelle les députés européens ont condamné le programme de forage ce 15 septembre 2022 : « Le Parlement exprime sa profonde préoccupation face aux arrestations, aux actes d’intimidation et au harcèlement judiciaire contre les défenseurs des droits humains et les organisations non gouvernementales qui travaillent dans le secteur du gaz et du pétrole en Ouganda, et appelle les autorités à relâcher immédiatement tous ceux qui ont été arbitrairement arrêtés », peut-on lire dans le news release du Parlement européen, tout en demandant au groupe TotalEnergies de revoir sa copie sur un nouvel itinéraire pour préserver les écosystèmes sensibles, au plus tard dans un an. Une première victoire pour le mouvement #StopEACOP.

Source : Rapport Amis de la Terre, octobre 2022

(1)Rapport WWF
(2) Rapport IDI et al, op Cit., p.6.
(3) Rapport des Amis de la Terre États-Unis, op. Cit. p. 38
(4) ESIA EACOP Tanzanie, p. 1423, 2-2, 2-18 à 2-19, 2-32
(5) Étude E-Tech ESIA EACOP, op. Cit
(6) Rapport des Amis de la Terre Etats-Unis, op. Cit. p.38.
(7) Étude d’impact environnemental et social (ESIA) de l’EACOP – Ouganda, 9-23 ; ESIA Tanzanie, op. Cit. 9-28.
(8) Richard Heede, Climate Accountability Institute, East Africa Crude Oil Pipeline : EACOP lifetime emissions from pipeline construction and operations, and crude oil shipping, refining, and end use, 27 Juillet 2022. p. 34.
(9) Stockholm Environment Institute, op. Cit., p.1.
(10) WWF and Civil Society Coalition on Oil and Gas in Uganda, Safeguarding people & nature in the East Africa crude oil pipeline project, 2017 (ci-après « Rapport WWF »). Les Amis de la Terre France et Survie, Manquements graves à la loi sur le devoir de vigilance : le cas TOTAL en Ouganda, octobre 2019 (ci-après « Rapport Amis de la Terre et Survie 2019 »), et Un cauchemar nommé Total, octobre 2020 (ci-après « Rapport Amis de la Terre et Survie 2020 »). Les Amis de la Terre France, l’Observatoire des multinationales et Survie, Comment l’État français fait le jeu de Total en Ouganda, octobre 2021. Fédération Internationale pour les Droits Humains (FIDH) and co. New Oil, Same Business? At a Crossroads to Avert Catastrophe in Uganda, septembre 2020. Oxfam America and co. Empty Promises Down the Line ? A Human Rights Impact Assessment of the East African Crude Oil Pipeline, septembre 2020 (ci-après « Rapport Oxfam »). Inclusive Development International (IDI), Bancktrack et AFIEGO Assessment of East African Crude Oil Pipeline (EACOP) and Associated Facilities’ Compliance with Equator Principles and IFC Performance Standards, juillet 2022 (ci-après « Rapport IDI et al. »).
(11) Netherlands Commission for Environmental Assessment Review of the Environmental and Social Impact Assessment (ESIA) Report for the Tilenga Project, juillet 2018. Tilenga Project – Review of Adequacy of Mitigation in Environmental and Social Impact Assessment by Total Exploration and Production B.V. Uganda, 8 décembre 2019 (ci-après « Etude E-Tech ESIA Tilenga »). E-Tech, Review of Adequacy of Environmental Mitigation in the ESIA for the Tanzania Section of the East Africa Crude Oil Pipeline – Commissioned by Oxfam, 25 juin 2019 (ci-après « Étude E-Tech ESIA EACOP »).
(12) « Ouganda : Total dans le piège de l’or noir », La Croix, 23 avril 2021 ; « En Ouganda, le pétrole de Total impose le silence et la peur », Le Monde, 26 novembre 2021 ; « Uganda’s First Oil (Short Documentary) », Infonile, 28 mai 2021.
(13) Étude d’impact environnemental et social (ESIA) de l’EACOP – Tanzanie, août 2019, ci-après « ESIA Tanzanie » ; Étude d’impact environnemental et social (ESIA) de Tilenga, p.1-2 (p.66), ci-après « ESIA Tilenga » ; et Étude d’impact environnemental et social (ESIA) de Kingfisher, Non Technical Summary Final, p. 10.
(14) Jeune Afrique, op. Cit.

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Dès sa création, il y a plus de dix ans,  nous avons pris l’engagement que UP’ Magazine accordera au dérèglement climatique, à l’extinction des espèces sauvages, à la pollution, à la qualité de notre alimentation et à la transition écologique l’attention et l’importance urgentes que ces défis exigent. Cet engagement s’est traduit, en 2020, par le partenariat de UP’ Magazine avec Covering Climate Now, une collaboration mondiale de 300 médias sélectionnés pour renforcer la couverture journalistique des enjeux climatiques. En septembre 2022, UP’ Magazine a adhéré à la Charte pour un journalisme à la hauteur de l’urgence écologique.

Nous promettons de vous tenir informés des mesures que nous prenons pour nous responsabiliser à ce moment décisif de notre vie. La désinformation sur le climat étant monnaie courante, et jamais plus dangereuse qu’aujourd’hui, il est essentiel que UP’ Magazine publie des rapports précis et relaye des informations faisant autorité – et nous ne resterons pas silencieux.

Notre indépendance éditoriale signifie que nous sommes libres d’enquêter et de contester l’inaction de ceux qui sont au pouvoir. Nous informerons nos lecteurs des menaces qui pèsent sur l’environnement en nous fondant sur des faits scientifiques et non sur des intérêts commerciaux ou politiques. Et nous avons apporté plusieurs modifications importantes à notre expression éditoriale pour que le langage que nous utilisons reflète fidèlement, mais sans catastrophisme, l’urgence écologique.

UP’ Magazine estime que les problèmes auxquels nous sommes confrontés dans le cadre de la crise climatique sont systémiques et qu’un changement sociétal fondamental est nécessaire. Nous continuerons à rendre compte des efforts des individus et des communautés du monde entier qui prennent courageusement position pour les générations futures et la préservation de la vie humaine sur terre. Nous voulons que leurs histoires inspirent l’espoir.

Nous espérons que vous envisagerez de nous soutenir aujourd’hui. Nous avons besoin de votre soutien pour continuer à offrir un journalisme de qualité, ouvert et indépendant. Chaque abonnement des lecteurs, quelle que soit sa taille, est précieux. Soutenez UP’ Magazine à partir d’1.90 € par semaine seulement – et cela ne prend qu’une minute. Merci de votre soutien.

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