Il est des œuvres qui murmurent plus qu’elles ne proclament. Avec Au cœur du silence, la Galerie Lelong consacre une exposition aux œuvres sur papier d’Etel Adnan, réalisées entre 1960 et 2021. Feuilles fragiles, couleurs ardentes, lignes souveraines : pendant plus de soixante ans, l’artiste libano-américaine a fait du papier un territoire d’intimité et d’infini, où la montagne dialogue avec le cosmos et où le silence devient lumière.
C’est peut-être en raison de mes premières études en littérature, et de mon intense intérêt pour la poésie, que j’ai toujours été attirée, dans le domaine de l’art, par les dessins, aquarelles et œuvres sur papier. Je dirais même qu’il y a un certain mystère lié à l’apparente fragilité d’un support qui peut traduire de fortes fulgurances de l’esprit. »
Etel Adnan
Aux origines d’un geste
L’histoire commence en Californie, à l’automne 1959. Sur de petites chutes de papiers divers, avec des restes de pastels et de crayons de couleur, Etel Adnan trace ses premières formes. Rien d’officiel encore, rien de prémédité. Son amie Ann O’Hanlon, professeure d’art au Dominican College de San Rafael, l’a presque sommée de s’y mettre si elle voulait continuer d’enseigner l’esthétique.
Face aux premiers dessins, Ann se tait puis admire. Elle comprend qu’elle n’a rien à transmettre à son amie : Etel peut commencer sa vie d’artiste.
Ce geste inaugural, modeste et déterminé, ne cessera plus.
Le papier comme monde
Pendant soixante ans, Etel Adnan travaille sur papier avec une fidélité inlassable. Encre de Chine, crayons, pastel gras, aquarelle, gouache : chaque technique devient une langue nouvelle. Les supports varient — feuilles blanches ou colorées, papiers d’Asie, leporellos qui se déploient comme des paysages portatifs.
Les montagnes apparaissent, évidentes et souveraines. Mais aussi des abstractions cosmiques, des coupes de fruits, des fleurs, des horizons vibrants, des collages géométriques. Le monde tient dans quelques centimètres de couleur pure.
Ces œuvres sur papier constituent une part essentielle de son travail, longtemps demeurée plus discrète, en particulier celles réalisées lors de son premier séjour américain. Ici, elles se donnent à voir dans toute leur amplitude sensible.
La couleur chez Adnan n’illustre pas : elle affirme. Elle pose un soleil rouge sur un ciel turquoise, une montagne violette sous une bande d’orange. Le paysage devient signe. Le signe devient espace intérieur.

Tisser le silence
L’exposition réunit également deux tapisseries. Il faut se souvenir que ces œuvres textiles naissent d’un « carton » exécuté sur papier par l’artiste, préalable au tissage réalisé par des artisans. Là encore, le papier est matrice, origine silencieuse d’une œuvre qui prendra corps dans la laine.
Tout part de la feuille.
Un carré, une ligne, un éclat.
Une reconnaissance mondiale tardive
Née à Beyrouth en 1925, artiste, poète et essayiste, Etel Adnan a longtemps traversé les territoires et les langues. Ce n’est qu’avec la Documenta13 en 2012 que son œuvre picturale acquiert une reconnaissance internationale majeure.
Depuis, ses travaux ont rejoint de prestigieuses collections : le MNAM – Centre Pompidou à Paris, le Mathaf à Doha, le MoMA et le Solomon R. Guggenheim Museum à New York, le M+ à Hong Kong, la Tate et le British Museum à Londres, le SFMOMA à San Francisco, le Sursock Museum à Beyrouth, l’Institut du monde arabe à Paris, le National Museum for Women in the Arts à Washington D.C., et bien d’autres encore.
À l’occasion du centenaire de sa naissance, la Galerie Lelong de New York a présenté l’an dernier la première rétrospective de son œuvre sur papier aux États-Unis. L’exposition parisienne permet aujourd’hui de découvrir, pour la première fois, certaines œuvres demeurées inédites.
Au cœur du silence
Ce qui frappe, face à ces feuilles, c’est leur intensité contenue. Rien d’ostentatoire. Tout est là, pourtant : la lumière du Liban, la topographie intérieure de la Californie, la mémoire des guerres, l’éclat des jours paisibles.
Au cœur du silence n’est pas une rétrospective monumentale. C’est une écoute. Une invitation à approcher ces paysages miniatures où l’immensité tient dans la paume de la main.
Chez Etel Adnan, le silence n’est jamais absence : il est espace d’émergence. Une montagne s’y lève, un horizon s’y dessine, et le monde recommence.
Exposition Etel Adnan « Au coeur du silence », du 19 mars au 7 mai 2026 – Galerie Lelong, 38, avenue Matignon – Paris 8e
Photo d’en-tête : Etel Adnan, Sans titre, 1960’s – Gouache sur papier 27 × 35,5 cm © The Estate of Etel Adnan / Courtesy Galerie Lelong







