Les gestes de la révolte : De la désobéissance au soulèvement et à la révolte symptomatique
12 février à 18 h 00 min - 18 juin à 20 h 00 min
Gratuit
Le Cnam et la Chaire de philosophie à l’hôpital organisent un séminaire sur le thème « Les gestes de la révolte », réparti en six séances sur 2025.
La révolte manifeste autant le désir que la protestation. Du désir, elle présente le caractère lancinant : aux grands révoltés n’est promise que l’insatisfaction. De la protestation, elle conserve l’engagement dans le réel charriant son lot d’affects. La révolte est un désir qui proteste autant qu’une protestation qui désire. Les révoltés se font entendre et voir.
L’enfant tire la langue à sa mère ; l’adolescent fait un bras d’honneur au prof ; l’actrice se lève au beau milieu de la cérémonie, crie « C’est la honte ! » et s’en va ; le patient se lève en cours de séance, dit « Faut que je m’en aille » et claque la porte ; l’anorexique se montre à l’équipe soignante. Leur désir se manifeste par ce qu’il a de visible – dans la gamme phallique – et c’est pour dire non.
Cette dualité de la révolte n’est pas toujours explicite dans l’esprit de ses acteurs. Tantôt l’un, tantôt l’autre aspect prend le dessus, mais entre le refus en acte et la revendication désirante, la révolte ne choisit pas, elle saisit les deux.
On voudrait présenter ici la révolte dans ses aspects à la fois cliniques et politiques. La révolte a des implications sur le collectif, y compris le collectif soignant. Si dans l’institution l’on pense d’abord à la non-adhésion de patients au programme de soin, à leur rejet de traitements médicamenteux, la révolte peut devenir celle des soignants contre des conditions de travail… révoltantes.
Image de gauche : Egon Schiele, Tote Mutter I (Dead Mother I), 1910. Leopold Museum, Wien (Vienna). Image du milieu : Image de la Commune : la barricade du boulevard Puebla. 1871. Auteur inconnu. Lieu de conservation : musée d’Art et d’Histoire Paul-Éluard (Saint-Denis). Image de droite : L’écrivain Franz Kafka posant devant le palais Kinsky, sur la place de la vieille ville de Prague, en République tchèque. (Photo de Keystone-France/Gamma-Keystone via Getty Images).
Séquence 1 : 15 janvier – Dualité de la révolte Elle est désir et refus. Elle se montre et se dit. Elle s’oppose pour affirmer. Comment construire une clinique de la révolte ? Il faut la percevoir dans sa globalité : la regarder pour la voir, l’écouter pour l’entendre. N’en saisir qu’une partie c’est passer à côté. Cette séquence propose une entrée en matière pour construire l’objet, montrer ses continuités entre l’engagement politique et l’institution. Visionner le replay de cette première séance
Séquence 2 : 12 février – Invité : Pr Maurice Corcos
« De la désobéissance au soulèvement et à la révolte symptomatique. »
Pr Maurice Corcos est professeur de psychiatrie, chef du service de psychiatrie infanto-juvénile de l’Institut Mutualiste Montsouris. Ses recherches portent sur la psychopathologie des expériences du corps, notamment à l’adolescence, et sur les troubles du comportement alimentaire. Il est l’auteur de La terreur d’exister (Dunod, 2013), Le corps absent (Dunod, 2010), L’homme selon le DSM, le nouvel ordre psychiatrique (Albin Michel, 2011) et Abécédaire de l’anorexie (Odile Jacob, 2020).
On a vu que la paradoxalité était constitutive de la révolte et il y a bien révolte « paradoxale » de l’anorexique à l’endroit de ses parents (ou plus généralement de l’autorité) : le sujet anorexique semble autant tendre vers l’affirmation d’une autonomie précoce et radicale – il y a une autogenèse du sujet (il n’a pas besoin de ses parents, il se fait tout seul ; il se donne la vie) –, que demander, voire engager d’âpres négociations avec l’autorité parentale (le risque de mort étant un moyen de pression, et un appel à ce que les parents expriment un désir de vie pour l’enfant). Jusqu’où le sujet anorexique peut-il se donner la vie ? La demande et l’appel à l’autre l’emportent-ils sur la revendication d’autonomie ? Autre thème à aborder : la subversion possible de la féminité hétérosexuelle chez le sujet anorexique. Est-ce un retour, une réactivation de la situation préœdipienne où la petite fille aime sa mère ? Vers quelle(s) féminité(s) ?
Hikikomori désigne en japonais une forme de retrait social extrême, principalement de garçons de 15 à 35 ans, avec un pic de prévalence à la vingtaine. L’ampleur du phénomène (entre 200 000 et 700 000 cas au Japon) a fait réagir les pouvoirs publics (sociaux, médicaux, mais aussi l’opinion). Depuis 20 ans, des analyses l’ont étudié, en anthropologie, en sociologie, en psychiatrie, mais aussi en psychanalyse et enfin dans les arts (littérature, cinéma, manga). Que nous apprend une lecture développementale de ce que le psychiatre Tamaki Saito a appelé une « adolescence sans fin » ? S’agit-il d’une révolte contre « l’enfer du regard » (Mita Munesuke) urbain d’une génération refusant les exigences socio-culturelles de la vie adulte japonaise de leurs aînés, et notamment son rapport au travail, qui on le sait peut aller jusqu’au « suicide au travail » (Junko Kitanaka) ? La réclusion de ces « techno-ermites » de fauteuil est-elle un refus, une démission, une révolte, tout cela à la fois ? Un réinvestissement du désir, ailleurs ? Dans une chambre « électrique », un terrier hautement technologique, « à la Kafka », 2.0 ?
Raphaël Ezratty est psychiatre, pédopsychiatre & doctorant (École Doctorale de Santé Publique, Université Paris Saclay, direction de thèse : Bruno Falissard).
Séquence 5 : 14 mai – Kafka révolté. Portrait de l’artiste en jeûneur
Kafka était loin d’être ce personnage pâle, hésitant, que l’on nous présente encore parfois. C’est plutôt la révolte qui l’animait, ce dont témoigne son existence. Ses biographes ne s’y sont pas trompés. En nous appuyant sur de multiples sources, notamment psychanalytiques, on proposera une lecture à deux voix de sa nouvelle « Un artiste de la faim ». C’est moins une topique du désespoir qu’une politique de l’institution qui pourrait s’en dégager.
Séquence 6 : 18 juin – Synthèse et conclusion du séminaire
Les gestes de la révolte tels que, dans ce séminaire, nous les avons problématisés dessinent une figure dont les côtés sont le politique, la clinique et la littérature. On fera retour sur les enseignements qui en découlent : que cela nous apprend-il sur la révolte elle-même, tantôt singulière et tantôt collective, tantôt publique et tantôt intime ?
Ce séminaire est animé par Margaux Goldminc (Mérand) et Benjamin Lévy. Il a lieu un mercredi par mois, à l’hôpital Sainte-Anne, entre 18h et 20h :
Margaux Goldminc est psychanalyste, docteure en psychopathologie et philosophie. Elle a publié en 2023 un essai sur l’anorexie mentale, La maladie du faux soi, aux éditions Hermann. Ses recherches portent sur les troubles des conduites alimentaires, la dépression, et, plus récemment, la théorie et la pratique psychanalytiques.
Benjamin Lévy exerce à Paris comme psychologue et psychanalyste. Traducteur, il est également chargé d’enseignements à l’École des psychologues praticiens. Parmi ses publications figure L’Ère de la revendication paru en 2022 aux éditions Flammarion.