Et si la plus grande menace pour les forêts tropicales ne venait pas des gigantesques fronts de déforestation, mais de milliers de petites entailles presque invisibles ? Discrètes, souvent invisibles et largement sous-estimées, les petites clairières des forêts tropicales humides sont pourtant responsables de plus de la moitié des pertes de carbone depuis trente ans. Loin des grands incendies spectaculaires, cette dégradation diffuse, particulièrement marquée en Afrique et en Asie du Sud-Est, fragilise silencieusement l’un des principaux puits de carbone de la planète et oblige à repenser la lutte contre la déforestation. Une étude majeure révèle que ces micro-perturbations, souvent ignorées, pèsent pourtant de tout leur poids sur le climat mondial.
On les remarque à peine sur les cartes, elles échappent souvent aux radars médiatiques et aux grandes politiques climatiques. Pourtant, ces petites clairières grignotées hectare après hectare dans les forêts tropicales humides jouent un rôle décisif dans le dérèglement du climat. Une recherche publiée dans Nature (1) bouleverse les idées reçues : plus de la moitié des pertes de carbone des forêts tropicales au cours des trente dernières années proviennent de zones de déforestation inférieures à deux hectares.
Loin des images spectaculaires des grands incendies amazoniens, cette dégradation diffuse, alimentée par l’agriculture, les routes ou l’urbanisation, fragilise silencieusement l’un des principaux puits de carbone de la planète. En Afrique et en Asie du Sud-Est, où ces forêts riches en carbone sont particulièrement exposées, l’enjeu est immense. Comprendre et surveiller ces atteintes invisibles devient désormais une priorité absolue pour protéger le climat… et repenser en profondeur la lutte contre la déforestation.
Les forêts tropicales ont des stocks de carbone très élevés dans la biomasse et jouent un rôle essentiel pour lutter contre le changement climatique. Elles stockent près de la moitié du carbone forestier terrestre, mais sont gravement menacées par les activités humaines. Une récente étude menée par une équipe de chercheurs internationaux et qui intègre des données satellitaires haute résolution, montre que les petites perturbations (moins de 2 hectares, l’équivalent de 2 terrains de football) représentent seulement 5 % des zones déboisées, mais sont à l’origine de 56 % des pertes nettes de carbone. Ces pertes sont principalement dues à la conversion persistante des forêts en cultures, pâturages, routes ou zones urbaines.
« Notre étude révèle que les petites perturbations des forêts, et non seulement les grandes déforestations ou les incendies que l’on voit typiquement en Amazonie, sont à l’origine de la majorité des pertes de carbone tropicales. Protéger les jeunes forêts en régénération est aussi essentiel que prévenir la déforestation » explique Yidi Xu, chercheuse postdoctorale au LSCE et première auteure de l’étude.

Des conséquences directes pour l’action climatique
Les résultats mettent en lumière trois priorités pour protéger le climat :
- Réduire l’expansion agricole et la dégradation des forêts, notamment en Afrique et en Asie du Sud-Est, où ces perturbations représentent plus de 97 % des pertes nettes de carbone.
- Protéger les jeunes forêts en régénération, qui jouent un rôle clé dans l’absorption du CO₂ et l’atténuation du changement climatique.
- Renforcer la surveillance des zones forestières les plus vulnérables, où les forêts riches en carbone sont de plus en plus exposées.
« Notre méthode peut aider les pays à mieux suivre leurs émissions et à renforcer les programmes de conservation. En identifiant où le carbone est perdu et où les forêts repoussent, nous fournissons un outil puissant pour protéger l’un des principaux régulateurs climatiques de la planète », explique Philippe Ciais, directeur de recherche au CEA et co-auteur de l’étude.
Une méthode de pointe pour comprendre les forêts
L’étude utilise une méthode de comptabilité du carbone de la biomasse spatialement explicite avec une résolution de 30 mètres, combinant des données satellitaires et des courbes de récupération de la biomasse. Contrairement aux modèles précédents qui reposaient sur des hypothèses simplifiées ou des moyennes continentales, cette approche permet de mieux comprendre l’ampleur des différents types de perturbations (incendies, dégradation, régénération) sur le bilan carbone des forêts tropicales, grâce aux nouvelles cartes haute résolution de la biomasse fournies par l’Agence spatiale européenne.
- 15,6 ± 3,7 milliards de tonnes de carbone perdus dans les forêts tropicales humides depuis 1990, tandis que les forêts tropicales sèches sont restées globalement neutres en carbone.
- Les petites clairières (<2 ha) ne représentent que 5 % de la superficie forestière perturbée, mais sont responsables de 56 % des pertes nettes de carbone.
- Les pertes de carbone dues aux incendies dans de nombreuses régions forestières tropicales sèches sont en partie compensées par une régénération à long terme après les incendies, contrairement aux effets persistants de la déforestation à petite échelle et de la dégradation non liée aux incendies. Ces travaux ont été menés dans le cadre de l’initiative scientifique One Forest Vision financée par le Ministère français de l’Enseignement supérieur et de la Recherche et le Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères.
Cette étude rappelle une évidence trop souvent négligée : la lutte contre le changement climatique se joue aussi dans les détails. Les petites atteintes répétées aux forêts tropicales, invisibles à l’œil nu et absentes des grands récits de la déforestation, s’accumulent jusqu’à produire des effets majeurs et durables sur le climat. En révélant le poids disproportionné de ces micro-perturbations, les chercheurs invitent à changer d’échelle d’action : protéger les forêts intactes ne suffit plus, il faut aussi préserver les jeunes forêts en régénération et surveiller de près les zones les plus vulnérables. À l’heure où les forêts tropicales restent l’un des piliers de la régulation climatique mondiale, reconnaître et combattre ces pertes silencieuses devient une condition indispensable pour espérer contenir le réchauffement de la planète.
(1) Publication “Small persistent humid forest clearings drive tropical forest biomass 3 losses”, Nature, janvier 2026. DOI 10.1038/s41586-025-09870-7






