Déjà inscrit ou abonné ?
Je me connecte

rejoignez gratuitement le cercle des lecteurs de UP’

Et si la jeunesse ne voulait plus hériter de notre monde ?

La démocratie libérale a-t-elle épuisé sa promesse d'avenir ?

Photo Radio France

« La fin de l’époque contemporaine. » Derrière ce slogan d’un mouvement lycéen, l’historien Patrick Boucheron entrevoit une rupture vertigineuse : le refus d’une jeunesse d’hériter d’un monde dont les institutions, les modèles économiques et les promesses de progrès semblent avoir conduit à une impasse écologique, sociale et démocratique. Des lycéens dans la rue, des manifestations qui se multiplient en France et dans plusieurs pays européens, des colères qui débordent parfois en affrontements violents : quelque chose semble se fissurer dans notre rapport à la politique et à l’avenir. Au cœur de cette contestation, cette formule m’a profondément troublée. Et si nous avions fini par rendre l’avenir indésirable ? Et si la démocratie libérale, que nous pensions être l’aboutissement de notre modernité politique, ne suffisait plus à répondre aux aspirations de ceux qui viennent après nous ? Faut-il craindre la fin d’une époque ou y voir l’occasion d’en inventer une autre ? Une question s’impose, inconfortable : qu’avons-nous réellement à transmettre à notre jeunesse, et surtout, qu’est-elle encore prête à recevoir ?

C’est en lisant, dans Libération du 31 octobre 2026, un entretien avec l’historien Patrick Boucheron, réalisé par Matthieu Écoiffier et Adrien Naselli, que je me suis arrêtée sur une phrase. Une phrase qui, depuis, ne me quitte plus : « La fin de l’époque contemporaine. »
C’est le slogan d’un mouvement lycéen de quelques mots, presque une provocation. Mais Boucheron y voit quelque chose de bien plus profond : le cri d’une jeunesse qui ne veut plus se reconnaître héritière d’institutions et de modes de vie ayant conduit le monde à la catastrophe politique et environnementale. Et il avance cette hypothèse troublante : le cycle historique de la démocratie libérale serait peut-être épuisé.

J’ai relu ce passage plusieurs fois, car ce qui m’a frappée, ce n’est pas tant l’idée de la fin d’une époque. Après tout, l’histoire n’est faite que de mondes qui disparaissent et d’autres qui leur succèdent. C’est le refus d’hériter qui m’a saisie. Et si nos enfants ne voulaient tout simplement plus du monde que nous leur laissons ?

Je ne parle pas seulement du climat qui se dérègle, de la biodiversité qui s’effondre, des guerres qui se rapprochent, des inégalités qui se creusent ou des démocraties qui vacillent. Je parle de quelque chose de plus difficile à admettre : la possibilité que ce que nous avons longtemps considéré comme un « progrès », parfois même comme une réussite collective, soit devenu, aux yeux de ceux qui viennent après nous, un héritage encombrant. Peut-être même un héritage dont ils voudraient se libérer.
Et je me suis posé une question assez inconfortable : qu’avons-nous donc fait de l’avenir pour que ceux à qui il appartient aient envie de rompre avec notre présent ?

Nous avons grandi, pour beaucoup d’entre nous, avec la conviction que demain serait meilleur qu’aujourd’hui. Que la science, l’éducation, la démocratie et le développement économique finiraient par faire reculer les injustices, les violences et les privations. Nous avons cru, parfois naïvement, que le progrès avait un sens, une direction et que cette direction était la bonne. Bien sûr, nous avons aussi contesté le monde de nos parents. Nous avons manifesté, rêvé d’autres sociétés, dénoncé les pouvoirs établis, mais nos révoltes portaient encore, le plus souvent, une promesse d’émancipation. Nous voulions changer le monde parce que nous pensions qu’il pouvait devenir meilleur.

Aujourd’hui, quelque chose semble s’être déplacé. Une partie de la jeunesse ne conteste plus seulement la manière dont le monde est gouverné. Elle interroge la possibilité même de continuer à vivre selon les principes qui l’ont façonné. Alors une autre question surgit, plus dérangeante encore : et si nous avions confondu, pendant trop longtemps, la défense de la démocratie avec celle d’un modèle économique, social et politique devenu incapable de tenir ses promesses ?

Je ne crois pas que la démocratie soit une idée épuisée. Je ne veux pas le croire. Mais je me demande si nous n’avons pas trop facilement accepté qu’elle se réduise à des élections, à des alternances de gouvernements et à une succession de décisions sur lesquelles les citoyens ont finalement si peu de prise. Ce qui m’inquiète, ce n’est pas que la jeunesse remette en cause notre héritage. C’est qu’elle puisse finir par penser qu’il n’existe plus d’autre issue que de tout rejeter.

Car l’histoire nous enseigne aussi une chose terrible : lorsqu’une société ne croit plus à la possibilité de transformer démocratiquement son avenir, d’autres se chargent de lui en promettre un. Et cet avenir-là peut avoir le visage de l’autoritarisme. C’est d’ailleurs précisément ce que suggère l’avertissement de Patrick Boucheron lorsqu’il décrit notre situation historique non comme « pré-révolutionnaire », mais comme « pré-autoritaire ».

Alors, plutôt que de nous demander comment convaincre les jeunes de continuer à croire en notre monde, peut-être faudrait-il enfin nous poser la question inverse : qu’est-ce qui, dans ce monde, mérite encore leur confiance ? Et surtout, que sommes-nous prêts à changer pour la retrouver ?

Quand l’avenir cesse d’être une promesse

L’historien François Hartog a consacré une grande partie de ses travaux à notre rapport au temps. Dans Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps (Seuil, 2003), il décrit ce qu’il appelle le « présentisme » : une situation dans laquelle le présent envahit tout, au point de rendre le passé difficile à transmettre et l’avenir difficile à imaginer.

Cette notion me paraît particulièrement éclairante. Nous vivons dans une société qui ne cesse de parler du futur: futur de l’intelligence artificielle, futur de l’énergie, futur du travail, futur de la planète. Jamais nous n’avons autant produit de scénarios, de prévisions et de projections. Et pourtant, rarement l’avenir aura semblé aussi peu ouvert. Il apparaît désormais comme une succession de risques à anticiper, de catastrophes à éviter, de contraintes auxquelles il faudra s’adapter. Nous demandons aux jeunes de préparer leur avenir, mais nous leur décrivons sans cesse les menaces qui l’attendent.

Comment leur reprocher, dans ces conditions, de ne pas partager notre enthousiasme pour le monde que nous leur proposons ?

Le paradoxe est cruel. Nous disposons de connaissances scientifiques et de capacités techniques sans précédent. Nous savons explorer l’espace, modifier le vivant, concevoir des machines capables de produire des raisonnements complexes. Mais nous semblons incapables de garantir à nos enfants quelque chose d’aussi élémentaire qu’un environnement habitable, une existence digne et la possibilité de décider de leur propre destin. Ce n’est pas seulement une crise de confiance. C’est une crise de la promesse démocratique. Car la démocratie ne repose pas uniquement sur des institutions. Elle suppose aussi la conviction que les citoyens peuvent agir ensemble pour améliorer leur condition.

Que reste-t-il de cette conviction lorsque l’avenir semble déjà confisqué ?

Avons-nous confondu démocratie et adaptation au marché ?

Il y a quelque chose qui me gêne depuis longtemps dans notre manière de parler de démocratie. Nous la défendons comme un bien précieux, et nous avons raison. Mais nous semblons avoir oublié de nous demander ce qu’elle permet encore réellement de décider car, oui, nous votons, oui, nous débattons, et oui, nous protestons. Et pourtant, sur tant de sujets essentiels, nous avons le sentiment que les grandes orientations sont déjà fixées, que les contraintes économiques s’imposent comme des lois naturelles et que notre rôle consiste surtout à nous y adapter.

C’est précisément cette idée d’adaptation que la philosophe Barbara Stiegler interroge dans Il faut s’adapter – Sur un nouvel impératif politique (Gallimard, 2019). Elle montre comment le néolibéralisme a progressivement imposé une représentation du monde dans laquelle les individus et les sociétés seraient toujours en retard sur les transformations économiques et technologiques. Il faudrait donc accélérer, se réformer, devenir plus compétitif, accepter les mutations. Mais qui décide du sens de ces mutations ? Qui choisit la direction dans laquelle nous devons évoluer ?
Dans un entretien accordé au Monde en juillet 2019, Barbara Stiegler souligne que le néolibéralisme peut conjuguer les apparences du consentement démocratique avec une conception profondément autoritaire du pouvoir, dans laquelle les experts et les dirigeants prétendent savoir à l’avance ce qui est nécessaire à la société.

Cette analyse m’a frappée parce qu’elle met des mots sur une impression diffuse : celle d’une démocratie dans laquelle nous pouvons encore choisir nos gouvernants, mais de moins en moins les orientations fondamentales de notre existence.

Il faut ici éviter une confusion essentielle. La démocratie libérale et le néolibéralisme ne sont pas une seule et même chose. La première repose sur les libertés individuelles, le pluralisme, la séparation des pouvoirs et l’État de droit. Le second privilégie une organisation de la société fondée sur la concurrence et les mécanismes du marché.

Le problème surgit lorsque les choix économiques deviennent si dominants qu’ils réduisent progressivement le champ des décisions politiques.

Lorsque la rentabilité s’impose comme critère majeur de l’action publique, lorsque les services essentiels sont évalués principalement à l’aune de leur coût, lorsque les décisions industrielles et financières échappent largement au contrôle des citoyens, que reste-t-il de notre souveraineté collective ?

Je ne suis pas certaine que nous ayons suffisamment mesuré les conséquences de cette évolution. Nous avons fini par considérer comme raisonnable ce qui était économiquement rentable, et comme irréaliste ce qui relevait pourtant de l’intérêt général. Et nous nous étonnons aujourd’hui que la jeunesse ne se reconnaisse plus dans les institutions qui organisent ce monde.

Une démocratie qui détruit les conditions de la vie peut-elle encore tenir ses promesses ?

Il existe une autre contradiction, plus vertigineuse encore ; celle où nos démocraties modernes se sont développées avec la conviction que l’accroissement des richesses matérielles permettrait d’améliorer continuellement les conditions de vie. Cette promesse n’était pas entièrement illusoire. Elle a accompagné des progrès considérables en matière de santé, d’éducation, de protection sociale et de libertés. Mais nous savons désormais que ce développement s’est aussi construit sur une exploitation des ressources naturelles dont les conséquences menacent les équilibres écologiques. Comment continuer à parler de progrès lorsque certaines de ses manifestations compromettent les conditions mêmes de la vie future ?

Dans Où atterrir ? Comment s’orienter en politique (La Découverte, 2017), Bruno Latour proposait de déplacer profondément notre manière de penser la politique. Il ne suffisait plus, selon lui, d’opposer les partisans de la mondialisation à ceux du repli national. Il fallait reconnaître l’irruption d’une réalité que nos catégories politiques avaient trop longtemps négligée : la Terre elle-même, avec ses limites, ses interdépendances et ses réactions à nos activités.
Son interrogation, « Où atterrir ? », reste d’une actualité saisissante. Sur quelle Terre voulons-nous vivre ? Avec quelles ressources ? Selon quelles règles de partage ? Et surtout, qui aura le pouvoir de répondre à ces questions ? Car la crise écologique n’est pas seulement une crise de l’environnement. Elle révèle les limites de notre manière d’organiser la décision collective.

Nous avons construit des institutions capables de discuter des budgets annuels, des politiques économiques et des échéances électorales. Mais nous peinons à prendre des décisions dont les bénéfices ne seront visibles que dans vingt, cinquante ou cent ans. Nous savons pourtant que les choix d’aujourd’hui détermineront durablement les conditions de vie des générations futures.

Et c’est peut-être ici que notre responsabilité devient la plus difficile à regarder en face. Nous ne pouvons plus dire que nous ignorions les conséquences de nos actes. Les scientifiques alertent depuis des décennies. Les connaissances existent. Les scénarios sont documentés. Les solutions, au moins en partie, sont connues.

Mais nous continuons à différer, négocier, contourner, repousser.

Je ne prétends pas que les décisions soient simples. Les transitions écologiques soulèvent de véritables conflits sociaux, économiques et territoriaux. Elles exigent des arbitrages difficiles et une répartition juste des efforts. Mais cette complexité ne peut plus servir d’excuse à l’immobilisme. Une démocratie qui ne parvient pas à protéger les conditions de vie de ceux qui lui succéderont doit au moins accepter de remettre en question son fonctionnement.

Le piège de la tentation autoritaire

C’est pourtant à ce moment précis qu’il faut se méfier des solutions trop faciles. Patrick Boucheron nous avertit que notre situation historique pourrait être davantage pré-autoritaire que pré-révolutionnaire. Cette distinction est fondamentale.

Nous aimons parfois imaginer que les crises profondes annoncent nécessairement des transformations émancipatrices. Mais l’histoire ne fonctionne pas ainsi. L’effondrement de la confiance dans les institutions peut aussi ouvrir la voie à des pouvoirs qui promettent de restaurer l’ordre, de simplifier les décisions et de faire taire les conflits.
Une fois encore, l’incontournable Hannah Arendt l’avait montré dans Les Origines du totalitarisme (1951) : l’isolement des individus, la désagrégation des liens politiques et la disparition d’un monde commun peuvent créer un terrain favorable à des formes extrêmes de domination.

Il serait abusif de prétendre que nous revivons les années 1930. Mais il serait tout aussi imprudent d’ignorer les mécanismes qui permettent à l’autoritarisme de prospérer sur les déceptions démocratiques.

La promesse autoritaire possède une redoutable efficacité : elle transforme des problèmes complexes en récits simples, désigne des coupables et propose de remplacer la délibération par la décision, séduisant d’autant plus facilement les citoyens qu’ils ont le sentiment que les institutions démocratiques ne les entendent plus.

La crise écologique pourrait elle-même nourrir cette tentation. Devant l’urgence, certains pourraient considérer que la démocratie est trop lente, trop hésitante, trop soumise aux intérêts particuliers pour prendre les décisions nécessaires.

Mais quel avenir construirions-nous en sacrifiant les libertés au nom de la survie ? Une transition écologique imposée sans justice sociale, sans débat public et sans participation citoyenne risquerait de reproduire les rapports de domination qu’elle prétend dépasser.

C’est pourquoi je ne crois pas qu’il faille souhaiter la disparition de la démocratie libérale si cela signifie abandonner l’État de droit, les libertés fondamentales, la protection des minorités et la possibilité de contester le pouvoir. Ces conquêtes sont trop précieuses pour être livrées à ceux qui promettent l’efficacité en échange de notre liberté. En revanche, nous devons avoir le courage de reconnaître que leur existence ne suffit plus. Il ne s’agit pas de sortir de la démocratie, mais de sortir de son impuissance.

Et si la démocratie était encore à inventer ?

Cette idée rejoint les travaux de Pierre Rosanvallon, qui rappelle depuis longtemps que la démocratie n’est jamais un état définitivement acquis. Dans La Démocratie inachevée. Histoire de la souveraineté du peuple en France (Gallimard, 2000), il montre combien la souveraineté populaire demeure une construction complexe, traversée de contradictions et toujours susceptible d’être approfondie.
Dans un entretien publié par la revue Cité, il formule cette idée essentielle : « La démocratie est à la fois une évidence et un problème. » L’évidence, c’est que le pouvoir appartient au peuple. Le problème, c’est de savoir comment ce peuple peut réellement l’exercer. Cette distinction change profondément notre manière de regarder la crise actuelle.

Peut-être avons-nous trop longtemps considéré la démocratie comme un patrimoine institutionnel à défendre, plutôt que comme une expérience collective à renouveler. Nous avons protégé ses procédures, mais avons-nous suffisamment développé ses possibilités ?

L’élection reste indispensable. Mais elle ne peut constituer l’unique forme d’expression de la souveraineté populaire. Une démocratie vivante devrait permettre aux citoyens de participer davantage à la définition des problèmes, à l’élaboration des décisions et à l’évaluation des politiques publiques. Elle devrait aussi rendre les pouvoirs économiques plus transparents et plus responsables devant la collectivité. Car il serait naïf de croire qu’il suffit de multiplier les consultations citoyennes pour transformer profondément la démocratie.

La question du pouvoir reste entière : qui décide réellement de l’avenir énergétique d’un territoire ? De l’implantation d’une industrie ? De l’utilisation des données personnelles ? Des orientations de l’intelligence artificielle ? De la fermeture d’un hôpital ou de la disparition d’un service public ? Les citoyens peuvent-ils encore peser sur ces décisions lorsque celles-ci sont largement déterminées par des impératifs financiers, des stratégies industrielles ou des choix technologiques élaborés ailleurs ?

Et si nous voulons véritablement redonner du sens à la démocratie, ne devons-nous pas commencer par lui rendre une prise sur ces réalités ? Je crois que c’est l’une des questions les plus urgentes de notre époque. Nous ne pouvons pas demander aux jeunes de croire au pouvoir du peuple si nous acceptons que les décisions qui déterminent leur avenir échappent progressivement à ce pouvoir.

Donner une voix à ceux qui ne sont pas encore nés

Il est une injustice démocratique dont nous parlons encore trop peu : celle que nous faisons subir aux générations futures. Je me demande parfois ce que nous répondrons à ceux qui viendront après nous lorsqu’ils nous demanderont pourquoi nous n’avons pas agi plus tôt. Nous ne pourrons pas prétendre que nous ne savions pas.

Mais ce qui me frappe aujourd’hui, c’est que cette contradiction n’est pas seulement morale. Elle est profondément politique.

Ceux qui vivront demain avec les conséquences de nos décisions disposent aujourd’hui d’un pouvoir limité pour les influencer. Quant aux générations qui ne sont pas encore nées, elles n’ont évidemment aucune voix. Quelle étrange conception de la démocratie que celle qui laisse si peu de place à ceux dont l’avenir est en jeu…

Dans The Good Ancestor (2020), le philosophe Roman Krznaric nous invite à devenir de « bons ancêtres » ou l’art de la pensée à long terme, notamment l’importance de développer une imagination empathique. Quelle expression simple, presque désarmante ! Elle renverse pourtant notre manière habituelle de penser la responsabilité.
Nous nous demandons souvent ce que nos prédécesseurs nous ont transmis. Mais nous interrogeons beaucoup moins ce que ceux qui nous succéderont penseront de nos décisions. Serons-nous considérés comme une génération qui a su préserver les conditions de la vie ? Ou comme celle qui, parfaitement informée des risques, a préféré ne pas bouleverser ses habitudes ? Cette question ne devrait pas rester cantonnée à la philosophie morale. Elle pourrait devenir un principe d’organisation démocratique.

Pourquoi ne pas instituer des mécanismes capables de défendre les intérêts des générations futures ? Pourquoi ne pas donner davantage de place aux jeunes dans les grandes décisions qui engagent le long terme ? Pourquoi ne pas évaluer systématiquement les politiques publiques à l’aune de leurs conséquences écologiques, sociales et intergénérationnelles ?

Ces propositions ne relèvent pas toutes de l’utopie. Regardons du côté du pays de Galles : une loi pionnière, adoptée en 2015, oblige les pouvoirs publics à prendre en compte les conséquences à long terme de leurs décisions. Baptisée Well-being of Future Generations Act (« loi sur le bien-être des générations futures »), elle fixe sept objectifs, parmi lesquels la protection de l’environnement, la santé, la réduction des inégalités et la cohésion sociale. Les administrations doivent définir des engagements concrets, rendre compte de leurs progrès et veiller à ne pas compromettre les besoins des générations à venir. Un commissaire indépendant, véritable défenseur des citoyens de demain, peut examiner leurs politiques et formuler des recommandations. Il ne dispose pas d’un droit de veto, mais contribue à inscrire l’intérêt des générations futures dans les décisions publiques. Une idée presque révolutionnaire dans nos démocraties gouvernées par l’urgence : faire en sorte que ceux qui ne sont pas encore nés comptent enfin dans les choix de ceux qui décident aujourd’hui.

Mais il faudrait aller plus loin. Une démocratie digne de ce nom devrait être capable de représenter non seulement les intérêts des citoyens présents, mais aussi ceux des êtres humains qui habiteront demain le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui. Et peut-être même apprendre à mieux prendre en compte les autres formes de vie dont dépend notre propre existence.

Retrouver le désir de faire monde ensemble

Mais au fond, que voulons-nous vraiment pour nos enfants ? Qu’ils trouvent un bon emploi, gagnent correctement leur vie, aient un toit, puissent se soigner, bien sûr. Rien de plus légitime. Mais est-ce suffisant pour leur donner envie de l’avenir ?

Nous vivons dans un monde où il faut toujours aller plus vite, être plus efficace, plus compétitif, plus performant. Il faut s’adapter, se former, se réinventer, rester dans la course. Et si possible, avec le sourire. À force, on finit par se demander où nous courons, et surtout pourquoi. Car enfin, une vie réussie, est-ce seulement un bon salaire, une carrière sans accroc et quelques objets connectés pour nous faciliter l’existence ? Est-ce vraiment cela que nous voulons transmettre ?

Le sociologue allemand Hartmut Rosa pose cette question à sa manière dans son livre Résonance. Une sociologie de la relation au monde (La Découverte, 2018). Il explique que nous avons tellement pris l’habitude de vouloir tout maîtriser, tout accélérer, tout rendre disponible, que nous risquons de perdre ce qui fait le sel de la vie : les rencontres, les émotions, les surprises, les liens avec les autres, la nature, la culture. Il appelle cela la « résonance ». Le mot peut sembler savant, mais l’idée est toute simple. C’est ce qui se passe lorsqu’une conversation nous fait changer d’avis, lorsqu’une musique nous bouleverse, lorsqu’un paysage nous arrête net ou lorsqu’un projet partagé nous donne le sentiment d’être utiles. Ces moments où nous nous sentons pleinement vivants, parce que quelque chose nous relie au monde et aux autres.

Et si c’était aussi cela qui manquait à notre démocratie ?

Nous parlons beaucoup de pouvoir d’achat, de croissance, de productivité, de compétitivité. Ce sont des sujets importants, évidemment. Mais nous parlons beaucoup moins de ce qui nous donne envie de nous lever le matin, de rencontrer nos voisins, de nous engager dans une association, de défendre un lieu que nous aimons, de faire quelque chose ensemble.

Je ne crois pas qu’on puisse redonner confiance à la jeunesse en lui promettant simplement davantage de technologies, quelques points de croissance supplémentaires ou une meilleure place dans la compétition mondiale. Il lui faut aussi des raisons d’aimer le monde dans lequel elle va vivre. Des raisons d’y trouver sa place, de s’y sentir écoutée, d’y être utile, d’y inventer quelque chose.
Cela passe par des choses parfois très simples : une école qui donne envie d’apprendre plutôt que la peur d’échouer, des lieux où l’on peut se rencontrer sans avoir à consommer, une vie culturelle accessible à tous, des quartiers et des villages où l’on se connaît encore, des espaces naturels que l’on prend plaisir à protéger. Et surtout, la possibilité de participer aux décisions qui changent notre quotidien.

Il ne s’agit pas de rêver d’un monde où tout le monde serait d’accord et où chacun aimerait son voisin. Ce serait bien trop beau, et probablement assez ennuyeux ! La démocratie, c’est aussi le droit de ne pas être d’accord, de discuter vivement, de se disputer parfois, mais de continuer à chercher ce que nous pouvons faire ensemble. C’est peut-être cela, finalement, « faire monde ensemble » : ne pas seulement vivre les uns à côté des autres, mais avoir encore quelque chose à partager, à défendre et à construire.

Parce qu’un avenir ne devient pas désirable simplement parce qu’on nous promet qu’il sera plus riche ou plus moderne. Il le devient lorsqu’on a le sentiment qu’on pourra y vivre pleinement, avec les autres, et qu’on aura notre mot à dire sur ce qu’il sera.

Mais qui s’occupe encore de préparer l’avenir ?

Il y a tout de même une question qui me taraude. À quoi servent nos responsables politiques si ce n’est à réfléchir à l’avenir du pays et à préparer les décisions qui permettront de le construire ?

Quand je regarde la vie politique actuelle, je vois surtout des affrontements, des invectives, des postures, des petites phrases reprises en boucle sur les plateaux de télévision. Des responsables qui semblent parfois davantage préoccupés par leur prochaine apparition médiatique ou leur prochain rendez-vous électoral que par les problèmes qu’ils sont censés résoudre.

Je sais bien que ce tableau est injuste pour ceux qui travaillent sérieusement, dans les assemblées, les collectivités ou les administrations, souvent loin des caméras. Mais pourquoi les entend-on si peu ? Pourquoi les propositions de fond sont-elles si vite étouffées par le bruit des querelles partisanes ?

Nous avons pourtant besoin de politiques capables de penser à vingt ou trente ans, pas seulement à la prochaine élection. Des femmes et des hommes qui prennent le temps d’écouter les chercheurs, les enseignants, les soignants, les entrepreneurs, les associations, les citoyens. Qui acceptent de confronter leurs idées, de reconnaître leurs erreurs et, parfois, de travailler avec ceux qui ne pensent pas comme eux. Est-ce vraiment trop demander ?

Nous ne manquons ni de compétences, ni de connaissances, ni même de propositions. Sur l’école, la santé, le climat, le logement, l’énergie ou les transformations du travail, des rapports sont publiés, des expériences sont menées, des solutions sont discutées. Mais combien de ces travaux nourrissent réellement une vision politique cohérente, suivie dans le temps et expliquée aux citoyens ?

À force de transformer la politique en compétition permanente pour conquérir ou conserver le pouvoir, nous risquons d’en oublier sa raison d’être : faire des choix pour la collectivité et en assumer les conséquences. Car la démocratie ne peut pas reposer uniquement sur la bonne volonté des citoyens. Elle a besoin d’institutions solides, de responsables compétents, de débats exigeants et de décisions courageuses. Elle a besoin de femmes et d’hommes politiques qui ne se contentent pas de commenter les crises, mais travaillent à les résoudre. Et surtout, elle a besoin qu’on lui redonne une direction.
On ne demande pas à nos élus de nous promettre un avenir radieux. On leur demande quelque chose de beaucoup plus simple, et peut-être de plus difficile : nous dire honnêtement où nous allons, quels choix cela suppose, ce qu’ils coûteront, à qui ils demanderont des efforts et comment ils comptent les partager équitablement. Et accepter que les citoyens puissent discuter ces choix, les contester et contribuer à les construire.

Comment demander à la jeunesse de croire en la démocratie si ceux qui sont chargés de la faire vivre donnent si souvent l’impression de ne plus savoir quoi en faire ? Il faut exiger de ceux qui exercent le pouvoir qu’ils fassent leur métier : penser, décider, expliquer, rendre des comptes et préparer l’avenir, c’est-à-dire anticiper. le problème n’est peut-être pas seulement que les citoyens se désintéressent de la politique ; c’est aussi que la politique, telle qu’elle se donne aujourd’hui en spectacle, semble parfois s’être désintéressée de ce qui préoccupe réellement les citoyens.

Vers une démocratie de l’habitabilité

À mesure que j’avançais dans cette réflexion, une conviction s’est imposée : nous ne retrouverons pas le sens de l’avenir sans modifier profondément ce que nous considérons comme une réussite collective. Nous avons longtemps mesuré le progrès à l’accroissement des richesses, à la puissance industrielle, aux performances technologiques et à la consommation. Ces critères ne sont pas dénués de pertinence. Mais ils ne peuvent plus suffire.

Une société peut produire davantage de richesses tout en détruisant ses écosystèmes. Elle peut multiplier les innovations tout en aggravant les inégalités. Elle peut afficher une croissance économique satisfaisante tout en laissant se dégrader ses services publics, ses relations sociales et la confiance de ses citoyens.

Alors, que signifie réellement progresser ? Je serais tentée de défendre une autre ambition : une démocratie de l’habitabilité.

Une démocratie dont l’objectif central ne serait plus seulement de produire et de répartir des richesses, mais de garantir les conditions d’une vie digne, libre et soutenable. Une démocratie qui mesurerait aussi sa réussite à la qualité de l’air et de l’eau, à la santé des écosystèmes, à l’accès à l’éducation et aux soins, à la réduction des inégalités, à la qualité des relations humaines et à la capacité des citoyens de participer aux décisions.

Il ne s’agirait pas nécessairement de renoncer à toute croissance économique, mais de distinguer ce qui améliore véritablement les conditions de vie de ce qui les compromet. Cela supposerait des choix politiques courageux.

Réorienter les investissements vers les activités essentielles. Reconnaître la valeur sociale des métiers du soin, de l’éducation et de la préservation du vivant. Encadrer les puissances économiques lorsqu’elles menacent l’intérêt général. Donner aux citoyens davantage de prise sur les transformations industrielles, numériques et territoriales. Et surtout, ne plus traiter la justice sociale et la transition écologique comme deux objectifs concurrents. Car une société écologiquement soutenable mais profondément inégalitaire ne constituerait pas un horizon désirable. Pas davantage qu’une société plus égalitaire qui continuerait à détruire les conditions de sa propre existence.

Ce projet ne serait pas la négation de la démocratie libérale, mais son approfondissement. Il conserverait les libertés et les garanties de l’État de droit, tout en redonnant une portée concrète à la souveraineté populaire.

Bien sûr, cette perspective soulève des questions difficiles. Qui déciderait des limites à respecter ? Comment arbitrer entre des intérêts divergents ? Comment éviter qu’une politique menée au nom des générations futures ne devienne une nouvelle forme de pouvoir technocratique ? Ces interrogations ne doivent pas être éludées. Elles sont précisément la matière du débat démocratique. Mais elles ne devraient pas nous empêcher d’imaginer autre chose.

Après tout, la démocratie elle-même est née de la conviction que les sociétés humaines n’étaient pas condamnées à reproduire indéfiniment les formes de pouvoir héritées du passé. Pourquoi aurions-nous perdu cette audace ?

Et si c’était à nous de changer ?

En refermant l’entretien de Patrick Boucheron, je me suis demandé si nous n’étions pas en train de nous tromper de question. Nous nous inquiétons de la défiance des jeunes envers les institutions, de leur désenchantement, de leur colère, parfois de leur radicalité. Nous voudrions qu’ils retrouvent confiance, qu’ils participent davantage, qu’ils croient à nouveau aux vertus de la démocratie. Mais pourquoi leur demandons-nous toujours de faire cet effort ? Pourquoi serait-ce à eux de s’adapter à un monde dont nous reconnaissons nous-mêmes les impasses ? Pourquoi leur demander de croire en un avenir que nous ne parvenons plus à leur rendre désirable ?

Il y a quelque chose de profondément injuste à faire peser sur la jeunesse la responsabilité de réparer ce que les générations précédentes ont contribué à abîmer. Et je m’inclus dans ce « nous ».

Nous avons profité des libertés démocratiques, des progrès scientifiques, de l’amélioration des conditions de vie. Nous avons aussi, collectivement, accepté bien des renoncements. Nous avons laissé les logiques économiques prendre une place démesurée dans nos choix politiques. Nous avons appris à vivre avec les alertes écologiques, les inégalités persistantes et l’affaiblissement des services publics, comme si tout cela relevait d’une fatalité contre laquelle nous ne pouvions pas grand-chose.

Bien sûr, les responsabilités ne sont pas égales. Certains ont décidé, d’autres ont subi. Certains ont résisté, d’autres ont détourné le regard. Et il serait injuste de réduire toute une génération à ses erreurs, comme il serait absurde de prétendre que tous les jeunes partagent aujourd’hui la même vision du monde. D’ailleurs, beaucoup d’entre eux n’ont pas attendu nos réflexions pour agir. Ils inventent de nouvelles formes de solidarité, d’engagement écologique, de mobilisation sociale, de création et de participation politique. Leur refus de certains héritages n’est pas nécessairement un renoncement. Il peut être une formidable affirmation de liberté. Mais cela ne nous exonère pas de notre responsabilité.

Alors, faut-il souhaiter la fin de la démocratie libérale ?

Je ne le crois pas, si cela signifie renoncer aux libertés fondamentales, à l’État de droit, au pluralisme, à la protection des minorités et à la possibilité de contester le pouvoir. Ces conquêtes sont trop précieuses, trop fragiles aussi, pour être abandonnées à ceux qui promettent de restaurer l’ordre en réduisant les libertés.

Mais si la question est de savoir si nous devons en finir avec une démocratie devenue trop souvent impuissante face aux puissances économiques, prisonnière du court terme et incapable d’intégrer les limites écologiques, alors oui. Il est temps d’imaginer autre chose. Non pas moins de démocratie. Beaucoup plus de démocratie.

Une démocratie qui ne se contente pas de représenter les citoyens, mais leur redonne un pouvoir réel sur les décisions qui engagent leur existence. Une démocratie qui ne mesure plus exclusivement sa réussite à l’accumulation des richesses, mais à la qualité du monde qu’elle rend possible. Une démocratie qui accepte enfin de faire une place à ceux qui ne votent pas encore, à ceux qui ne sont pas nés et au vivant dont nous dépendons.

Je ne sais pas si cela suffirait à réconcilier la jeunesse avec l’avenir. Personne ne peut le garantir. Mais je suis convaincue d’une chose : nous ne lui redonnerons pas confiance avec des discours sur l’espoir, ni avec des promesses que nous savons déjà difficiles à tenir. Il faudra des actes, des renoncements aussi. Et probablement le courage de remettre en cause certaines de nos propres certitudes.

Au fond, ce qui m’a bouleversée dans cette phrase, « la fin de l’époque contemporaine », c’est qu’elle ressemble moins à un slogan qu’à une sommation adressée à ceux qui ont précédé. On a appris que la démocratie était le pouvoir du peuple. Alors pourquoi avons-nous si peu de pouvoir sur notre avenir ?

Je ne sais pas si cette jeunesse souhaite réellement tourner la page de notre époque. Mais je comprends qu’elle n’ait guère envie de poursuivre une histoire dont nous lui présentons chaque jour les impasses. Alors, plutôt que de lui reprocher son désenchantement, nous ferions mieux de nous demander ce que nous sommes prêts à changer, nous, dès maintenant. Car ce n’est pas aux jeunes de retrouver confiance dans un monde qui les inquiète. C’est à nous de leur donner de bonnes raisons d’y croire, et surtout les moyens de le transformer.

0 Commentaires
Les plus anciens
Les plus récents Le plus de votes
Inline Feedbacks
View all comments
Article précédent

COP : ce qui se négocie vraiment derrière les portes closes

Derniers articles de Analyses

REJOIGNEZ

LE CERCLE DE CEUX QUI VEULENT COMPRENDRE NOTRE EPOQUE DE TRANSITION, REGARDER LE MONDE AVEC LES YEUX OUVERTS. ET AGIR.
logo-UP-menu150

Déjà inscrit ? Je me connecte

Inscrivez-vous et lisez trois articles gratuitement. Recevez aussi notre newsletter pour être informé des dernières infos publiées.

→ Inscrivez-vous gratuitement pour poursuivre votre lecture.

REJOIGNEZ

LE CERCLE DE CEUX QUI VEULENT COMPRENDRE NOTRE EPOQUE DE TRANSITION, REGARDER LE MONDE AVEC LES YEUX OUVERTS ET AGIR. 

Vous avez bénéficié de 3 articles gratuits pour découvrir UP’.

Profitez d'un accès illimité à nos contenus !