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COP : ce qui se négocie vraiment derrière les portes closes

À propos du livre "Négocier le climat. Géopolitique des COP", de Géraldine Pflieger

Les coulisses des négociations climat lors des COP internationales, entre diplomatie, alliances et rapports de force. - Montage UP' Magazine

Que se passe-t-il réellement derrière les portes closes des conférences internationales sur le climat ? Qui rédige les compromis, qui impose ses lignes rouges, qui négocie dans l’ombre et qui finit par céder ? Alors que la COP17 sur la biodiversité s’achève à Erevan et que la COP31 sur le climat s’apprête à ouvrir ses portes en Turquie, Géraldine Pflieger nous entraîne dans les coulisses d’une diplomatie aussi discrète que décisive. Avec Négocier le climat. Géopolitique des COP, elle révèle les rapports de force, les alliances mouvantes et les stratégies d’influence qui déterminent l’avenir de la planète. Une enquête sur les mécanismes du pouvoir mondial, où chaque mot compte, chaque silence aussi, et où sauver le climat ne signifie pas nécessairement défendre les mêmes intérêts.

Bienvenue dans les coulisses de la diplomatie climatique

Imaginez un immense centre de conférences, avec des milliers de délégués, des badges de toutes les couleurs, des couloirs interminables, des réunions qui s’éternisent jusqu’au petit matin. Les caméras filment les poignées de main, les discours solennels, les déclarations d’intention. Mais l’essentiel se joue souvent ailleurs.

Dans une salle secondaire, quelques négociateurs discutent d’une virgule. Dans un couloir, deux délégations cherchent un terrain d’entente. Ailleurs, un pays menace de bloquer un accord si une formulation jugée trop contraignante n’est pas supprimée. Les textes circulent, se corrigent, s’édulcorent. Des coalitions se forment, d’autres se défont. Et derrière les grands principes universels se dessinent des intérêts économiques, énergétiques et géopolitiques parfaitement nationaux.

Ce n’est pas le scénario d’un roman d’espionnage. C’est le fonctionnement ordinaire des négociations internationales sur le climat. Et c’est précisément cet univers que Géraldine Pflieger entreprend de décrypter dans Négocier le climat. Géopolitique des COP (1). 

Professeure en politiques urbaines et de l’environnement à l’Université de Genève et auteure principale du GIEC dans le cadre de son septième cycle d’évaluation, elle connaît les institutions et les mécanismes qu’elle étudie. Son approche croise deux disciplines rarement aussi étroitement associées dans le débat public : l’écologie politique et les relations internationales.
Son ambition est moins de raconter une nouvelle fois l’histoire des conférences climatiques que d’en dévoiler la mécanique : comprendre comment se fabriquent les compromis, pourquoi certaines décisions aboutissent et pourquoi d’autres, pourtant scientifiquement indispensables, demeurent politiquement impossibles.

Le livre invite ainsi à changer de regard car une COP n’est pas seulement un sommet environnemental ; c’est une arène diplomatique où se négocient des rapports de puissance, des modèles de développement et, finalement, une certaine répartition du droit à exploiter les ressources de la planète.

Première révélation : personne ne négocie seulement pour le climat

L’un des principaux intérêts de l’ouvrage tient à cette contradiction fondamentale : les États prétendent défendre un intérêt commun, la stabilité climatique, mais ils arrivent à la table des négociations avec des intérêts profondément divergents.

Les pays producteurs d’hydrocarbures ne regardent pas la transition énergétique comme les États insulaires menacés par la montée des eaux. Les économies industrialisées, historiquement responsables d’une grande partie des émissions accumulées, n’abordent pas la question des efforts à fournir de la même manière que les pays émergents, soucieux de préserver leur développement.

Quant aux pays les plus vulnérables, ils demandent non seulement des engagements de réduction des émissions, mais aussi des financements pour s’adapter à des bouleversements auxquels ils ont souvent peu contribué.

Tout le monde parle du climat, mais personne ne parle exactement de la même chose. Le mérite de l’auteure est de replacer ces divergences au cœur du processus diplomatique. La question climatique devient alors une question de pouvoir : qui doit agir en premier ? Qui doit payer ? Qui peut encore se développer grâce aux énergies fossiles ? Qui peut imposer aux autres des contraintes qu’il n’est pas toujours prêt à accepter lui-même ?

Ce déplacement du regard est essentiel car il permet de comprendre pourquoi l’accumulation des preuves scientifiques ne suffit pas à produire des décisions politiques à la hauteur des enjeux.

La science peut établir ce qu’il faudrait faire, mais elle ne décide ni de la répartition des sacrifices, ni du partage des coûts, ni des concessions que chaque gouvernement est prêt à consentir.

Deuxième révélation : les alliances ne sont jamais celles que l’on croit

On imagine volontiers les négociations climatiques comme un affrontement entre le Nord et le Sud, les riches et les pauvres, les pollueurs et les victimes. La réalité est beaucoup plus subtile : les coalitions évoluent selon les sujets. Un pays peut s’allier à un autre sur les financements climatiques, puis s’y opposer sur les énergies fossiles, alors que des États aux économies très différentes peuvent défendre une position commune sur la justice climatique, tout en poursuivant des stratégies énergétiques incompatibles.

La géopolitique des COP ne se résume donc pas à quelques blocs figés. Elle fonctionne par rapprochements tactiques, compromis provisoires et intérêts parfois contradictoires. C’est l’une des clés de lecture proposées par l’ouvrage : ne pas seulement observer les déclarations officielles, mais comprendre la configuration des forces qui rend certaines décisions possibles. Cette approche permet également de relativiser la domination apparente des grandes puissances et les petits États ne sont pas nécessairement condamnés à l’impuissance. En construisant des coalitions, en mobilisant leur légitimité morale ou en utilisant les règles du processus multilatéral, ils peuvent peser sur les débats.

Le pouvoir diplomatique ne se mesure pas uniquement à la puissance économique ou militaire. Il dépend aussi de la capacité à fédérer, à proposer une formulation acceptable et, parfois, à empêcher qu’un consensus se forme. Dans cette diplomatie particulière, savoir bloquer peut devenir une manière de se faire entendre.

Troisième révélation : une bataille peut se gagner sur quelques mots

C’est sans doute l’aspect le plus fascinant de ces négociations : l’importance politique du langage. Entre « réduire » et « éliminer progressivement », entre « encourager » et « s’engager à », entre une obligation explicite et une simple invitation, les conséquences peuvent être considérables. En effet, un accord international n’est pas seulement un texte destiné à exprimer une volonté commune ; il constitue aussi un assemblage minutieux de formulations que chaque gouvernement doit pouvoir accepter, interpréter et défendre devant ses propres institutions. Cette recherche du consensus est à la fois la force et la faiblesse du système. Sa force, parce qu’elle permet à des États profondément divisés de maintenir un cadre de coopération. Sa faiblesse, parce qu’elle favorise parfois des compromis si prudents qu’ils repoussent les véritables décisions.

L’Accord de Paris de 2015 illustre cette tension. Il a instauré un cadre universel de mobilisation climatique, mais repose largement sur des contributions déterminées au niveau national, dont l’ambition et la mise en œuvre dépendent des États. D’où une question qui traverse l’analyse de Géraldine Pflieger : faut-il juger les COP à l’aune des accords qu’elles produisent, ou des transformations qu’elles parviennent réellement à déclencher ? Car une déclaration diplomatique peut constituer une victoire dans une salle de négociation sans se traduire immédiatement par une baisse des émissions.
Et inversement, un compromis apparemment modeste peut contribuer à installer des règles, des mécanismes de suivi ou des normes qui pèseront durablement sur les politiques nationales. Toute la difficulté consiste à distinguer les avancées réelles des succès d’affichage.

À Erevan, la biodiversité entre à son tour dans le jeu des puissances

L’actualité donne au livre une résonance particulière.

Du 19 au 30 octobre 2026, la COP17 sur la biodiversité se tient à Erevan, en Arménie. Son objectif est d’établir un premier bilan mondial du cadre de Kunming-Montréal, adopté en 2022, qui prévoit notamment de protéger 30 % des terres et des mers d’ici 2030.

Mais derrière cet objectif apparemment consensuel se profilent des questions autrement conflictuelles : qui financera la protection des écosystèmes ? Comment concilier conservation de la nature, agriculture, exploitation minière et développement économique ? Quelle place accorder aux peuples autochtones ? Et comment réduire les subventions publiques qui contribuent à la destruction de la biodiversité ?

L’accord de Kunming-Montréal prévoit notamment la mobilisation de 200 milliards de dollars par an pour la biodiversité d’ici 2030 et la réduction d’au moins 500 milliards de dollars par an des subventions qui lui sont dommageables. Ces objectifs révèlent à quel point les négociations environnementales touchent aux choix économiques les plus sensibles.
Il faut ici apporter une précision : l’ouvrage de Géraldine Pflieger porte sur les COP climatiques, et non spécifiquement sur les négociations relatives à la biodiversité. Mais ses outils d’analyse permettent d’éclairer les mécanismes politiques qui traversent ces deux processus.

À Erevan comme dans les conférences climatiques, les États doivent arbitrer entre protection d’un bien commun mondial et défense de leurs intérêts nationaux. La question du financement, celle des responsabilités historiques et celle de la souveraineté sur les ressources naturelles y occupent une place centrale.

Et une interrogation devient particulièrement sensible : peut-on demander à certains pays de préserver des forêts, des territoires ou des ressources naturelles dont bénéficie l’ensemble de l’humanité, sans leur garantir les moyens économiques de cette protection ? La biodiversité n’échappe pas à la géopolitique. Elle en devient même un nouveau terrain d’affrontement.

Antalya : une COP31 sous haute surveillance diplomatique

À peine les négociations d’Erevan achevées, les délégations se retrouveront du 9 au 20 novembre 2026 à Antalya, en Turquie, pour la COP31 sur le climat. Cette conférence présente une singularité révélatrice des équilibres diplomatiques internationaux : la Turquie en assurera la présidence, tandis que l’Australie dirigera les négociations. Une répartition des responsabilités issue de difficiles tractations entre pays candidats.

La COP31 doit notamment se concentrer sur la mise en œuvre des engagements climatiques, la transition énergétique, l’adaptation et les financements. La présidence turque a fait de l’électrification l’un de ses axes majeurs.
À Antalya, les questions analysées par Géraldine Pflieger retrouveront donc toute leur actualité : Comment accélérer la sortie de la dépendance aux énergies fossiles lorsque celles-ci restent au cœur des stratégies économiques et géopolitiques de nombreux États ? Comment obtenir des engagements financiers crédibles dans un contexte de tensions budgétaires et de rivalités commerciales ? Comment faire progresser la coopération climatique alors que les rapports de force internationaux se durcissent ? L’enjeu dépasse largement la rédaction d’un communiqué final.
Il s’agit de savoir si le système multilatéral peut encore organiser une réponse collective à une crise dont les conséquences sont mondiales, mais dont les responsabilités, les moyens d’action et les coûts sont profondément inégaux.

L’intérêt du livre est précisément de nous préparer à lire cette conférence autrement. Ne pas seulement attendre la déclaration finale, mais observer les coalitions qui se constituent, les sujets qui disparaissent des discussions, les concessions obtenues et les engagements dont la portée réelle reste à vérifier. Soit regarder non seulement ce qui est annoncé, mais aussi ce qui a dû être abandonné pour parvenir à l’annoncer.

Les COP ne sont pas inutiles, mais elles ne sont pas toutes-puissantes

Il serait tentant, devant la lenteur des progrès climatiques, de conclure à l’inutilité des COP puisqu’après plus de trente années de négociations internationales, les émissions mondiales demeurent considérables et la trajectoire climatique reste préoccupante. Mais cette conclusion serait trop simple.

L’architecture même de l’ouvrage de Géraldine Pflieger invite à une lecture plus nuancée. Après avoir examiné les intérêts stratégiques et les mécanismes internes des conférences, l’auteure s’intéresse aux effets des négociations et aux difficultés rencontrées pour accélérer les politiques climatiques. C’est un point important. Les COP ne disposent pas d’un gouvernement mondial capable d’imposer des décisions à tous les États. Leur pouvoir réside davantage dans la construction de règles communes, la définition d’objectifs, l’organisation du suivi des engagements et la pression politique que ces dispositifs peuvent exercer. Elles peuvent contribuer à transformer les attentes, les normes et les politiques publiques. Mais elles ne remplacent ni les décisions nationales, ni les investissements, ni les changements économiques indispensables.
Cette distinction permet de dépasser l’alternative habituelle entre célébration diplomatique et désillusion écologique.

Le problème n’est pas seulement de savoir si les COP réussissent ou échouent ; il est de comprendre ce qu’elles peuvent réellement produire dans un monde où aucun État ne souhaite renoncer à sa souveraineté, mais où aucun ne peut résoudre seul la crise climatique.

Savoir lire entre les lignes

Selon nous, ce qui fait l’intérêt de Négocier le climat, est qu’il donne aux lecteurx une grille d’interprétation politique d’événements trop souvent présentés sous leur seul angle environnemental.

L’ouvrage permet de mieux comprendre pourquoi certaines revendications, pourtant parfaitement fondées sur le plan scientifique, se heurtent à des résistances diplomatiques. Pourquoi des coalitions improbables se forment. Pourquoi les questions financières deviennent si souvent le point de cristallisation des désaccords. Et pourquoi un accord peut être salué comme historique tout en laissant ouvertes les questions les plus difficiles.

On peut prolonger cette réflexion par une interrogation que soulève la lecture : le système des COP est-il suffisamment armé pour affronter des intérêts économiques qui bénéficient précisément du maintien du modèle qu’il cherche à transformer ?

La diplomatie climatique repose sur la coopération entre des États dont certains tirent une part essentielle de leur puissance de l’exploitation des énergies fossiles. Elle leur demande de négocier collectivement les conditions d’une transformation susceptible de bouleverser leurs propres avantages économiques et stratégiques. La contradiction est vertigineuse.

Et pourtant, abandonner ce cadre multilatéral reviendrait à laisser les rapports de force internationaux se déployer sans véritable espace commun de négociation. C’est dans cette tension que réside toute la complexité de la gouvernance climatique contemporaine.

Le véritable secret des COP

Dans un roman d’espionnage, le lecteur cherche généralement à découvrir qui tire les ficelles. Mais dans la diplomatie climatique, la réponse est plus troublante : personne ne les tient toutes. Les grandes puissances disposent de moyens considérables, les intérêts industriels pèsent sur les positions nationales, les pays vulnérables tentent de faire entendre leur voix, les scientifiques alertent et les diplomates cherchent des formulations susceptibles de maintenir tout ce monde autour d’une même table.

Il n’existe pas nécessairement de grand complot derrière les portes closes. Il existe quelque chose de plus complexe, et peut-être de plus inquiétant : un système dans lequel chacun peut défendre rationnellement ses intérêts particuliers tout en contribuant collectivement à une impasse.

C’est ce paradoxe que Négocier le climat aide à comprendre, de manière rigoureuse et accessible offrant des clés indispensables pour saisir les dynamiques géopolitiques et les enjeux stratégiques qui façonnent la gouvernance climatique contemporaine. 
À l’heure où la biodiversité se négocie et se clôt à Erevan et où le climat s’apprête à revenir au centre des discussions à Antalya, le livre arrive à point nommé. Il rappelle que les conférences internationales ne sont ni de simples cérémonies diplomatiques ni des machines miraculeuses à sauver la planète. Elles sont le reflet de notre organisation politique mondiale, avec ses rivalités, ses contradictions, ses possibilités de coopération et ses limites.

Et si le véritable secret des COP n’était pas ce qui se négocie derrière les portes closes, mais ce que les États savent parfaitement devoir accomplir et qu’ils ne parviennent toujours pas à décider ensemble ?

(1) Livre Négocier le climat – Géopolitique des COP, de Géraldine Pflieger – Editions Armand Colin/ Collection Objectif monde, 14 octobre 2026 – 224 pages

Lire un extrait du livre

Géraldine Pflieger est professeure en politiques urbaines et de l’environnement à l’Université de Genève (Département de science politique et relations internationales, Faculté des sciences de la société et Institut des sciences de l’environnement). Elle est auteure principale du GIEC dans le cadre du septième cycle d’évaluation (2024-2029).

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