Cette fois, le divorce est consommé. Après des années de tensions et de revirements politiques, les États-Unis ont officiellement quitté l’Organisation mondiale de la santé, tournant le dos à l’instance centrale de coordination sanitaire mondiale. Un retrait aux conséquences potentiellement lourdes : affaiblissement de la coopération scientifique, perte d’influence diplomatique pour Washington et champ libre laissé à d’autres puissances comme la Chine. Décryptage d’une décision qui pourrait redessiner l’équilibre de la santé mondiale.
Les États-Unis ont adhéré à l’OMS par une loi commune du Congrès en 1948. Les États-Unis tournaient jusqu’ici la page de plus de soixante-quinze ans d’engagements au cœur de la gouvernance sanitaire mondiale. Malgré les tentatives du Congrès pour freiner la décision et d’intenses efforts diplomatiques pour maintenir Washington dans le jeu, Trump a acté la rupture avec l’agence onusienne. Depuis fin janvier 2026, les États-Unis ne font plus partie de l’OMS — une exception parmi les nations de l’ONU, partagée seulement avec le Liechtenstein — un retrait lourd de conséquences pour l’équilibre de la santé mondiale.
Quelles sont les conséquences d’un retrait des États-Unis pour l’OMS ?
Les conséquences pourraient être dramatiques. Au-delà de leurs cotisations, qui s’élèvent à environ 110 millions de dollars par an, les États-Unis sont l’un des principaux donateurs volontaires de l’OMS, avec une contribution de 1,1 milliard de dollars en 2022 et en 2023. Au total, le pays fournit environ un cinquième du budget de l’OMS. D’autres membres pourraient combler une partie de la différence, comme ils l’ont fait lorsque Trump réduisait les contributions des États-Unis au cours de son premier mandat. Mais les pays européens sont confrontés à d’autres défis, tels que la stagnation des économies et la pression pour augmenter les dépenses de défense, explique Ilona Kickbusch, experte en santé mondiale à l’Institut universitaire de hautes études internationales et du développement. Les voix sceptiques à l’égard de l’OMS se multiplient également au sein de l’Union européenne, dit-elle, et pourraient être encouragées à réduire le financement si les États-Unis quittent l’organisation.
Le départ des États-Unis rompt également les liens de l’OMS avec des agences américaines de premier plan, telles que les Centers for Disease Control and Prevention (CDC) et la Food and Drug Administration (FDA), qui fournissent actuellement des conseils à l’OMS sur toute une série de sujets et reçoivent en retour des informations cruciales. Le fait de quitter l’OMS « isolera le CDC d’un grand nombre d’informations cruciales pour notre sécurité mondiale », explique la virologue Marion Koopmans, experte en maladies infectieuses émergentes au Centre médical Erasmus, aux Pays-Bas.
Comment les États-Unis pourraient-ils être affectés ?
Ces dernières années, une grande partie de l’argent versé par les États-Unis a servi à répondre aux épidémies et à d’autres situations d’urgence. La perte de ces fonds risque de limiter la capacité de l’OMS à réagir rapidement, explique Jeremy Konyndyk, président de Refugees International, qui a conseillé l’OMS sur son système de réponse d’urgence après l’épidémie d’Ebola de 2014-16 en Afrique de l’Ouest. C’est une mauvaise affaire pour les États-Unis, dit-il, car l’OMS fait un travail qu’aucune autre organisation ne fait actuellement. Il y a eu plusieurs épidémies d’Ebola pendant le premier mandat de Trump, note M. Konyndyk, et parce que l’OMS a activé sa réponse d’urgence, « nous n’avons pas eu besoin de déployer l’armée américaine. Nous n’avons pas eu besoin de dépenser un milliard de dollars de fonds américains pour maîtriser la situation ». M. Koopmans reconnaît que ce départ rend les États-Unis plus vulnérables : « Notre meilleure défense est la collaboration mondiale et le partage des données. »
Quelles sont les conséquences de cette séparation pour les Américains qui travaillent pour ou avec l’OMS ?
Quand les États-Unis se retirent de l’Organisation mondiale de la santé, les conséquences ne sont pas seulement diplomatiques ou financières : elles touchent très concrètement les personnes qui, au quotidien, travaillaient avec l’organisation.
Pour les fonctionnaires et experts américains officiellement détachés auprès de l’OMS, la première conséquence est administrative : ils sont généralement rappelés ou réaffectés à d’autres postes au sein de leur administration d’origine. Autrement dit, ils ne peuvent plus représenter leur pays ni participer aux comités, groupes techniques ou missions sur le terrain sous mandat américain. Les contrats liés directement à la participation du gouvernement des États-Unis sont souvent interrompus ou non renouvelés, ce qui peut signifier une fin de mission anticipée ou une recherche d’emploi ailleurs.
Pour ceux qui collaborent de manière plus indirecte — chercheurs universitaires, ONG, consultants, laboratoires ou partenaires de projets financés par des fonds américains — l’impact est plus diffus mais bien réel. La fin des contributions financières américaines à l’OMS réduit le nombre de programmes conjoints et de subventions, ce qui peut fragiliser certains projets de recherche ou de terrain. Beaucoup peuvent continuer à coopérer à titre individuel ou via des institutions non gouvernementales, mais sans l’accès privilégié, les réseaux et la stabilité budgétaire qu’offrait un soutien officiel.
Il y a aussi un effet moins visible mais important sur le plan professionnel et scientifique. Les échanges d’informations, les groupes d’experts et les processus de décision mondiaux deviennent moins accessibles aux Américains. Cela complique la participation aux grandes orientations sanitaires internationales et réduit les opportunités de carrière dans les structures multilatérales. En pratique, cela signifie moins d’influence sur les normes, moins de coordination formelle et parfois davantage d’obstacles pour collaborer rapidement lors de crises sanitaires.
En résumé, au-delà du symbole politique, ce retrait se traduit pour les personnes concernées par des missions écourtées, des financements plus incertains et un accès plus limité aux réseaux internationaux de santé publique. Pour beaucoup de professionnels, c’est moins une rupture brutale qu’un rétrécissement progressif des possibilités de travail et de coopération à l’échelle mondiale.
Quelles sont les conséquences de la décision de Trump sur l’influence des États-Unis en matière de santé mondiale ?
Cette décision va modifier en profondeur la place du pays autour de la table où se décident les grandes règles de la santé mondiale.
D’abord, il y a une perte d’influence directe. Tant qu’ils étaient membres actifs, les États-Unis participaient aux votes, finançaient une part importante du budget et plaçaient des experts dans les comités techniques. Cela leur donnait un poids réel pour orienter les priorités — qu’il s’agisse des pandémies, des vaccins, de la surveillance épidémiologique ou des normes sanitaires internationales. En se retirant, Washington renonce en grande partie à cette capacité de façonner les décisions de l’intérieur. Les règles continuent d’être écrites… mais sans eux.
Ensuite, il y a un effet de vide stratégique. Quand un acteur majeur se retire, d’autres prennent naturellement plus de place. Des puissances comme l’Union européenne ou la Chine gagnent alors en influence dans les négociations, le financement et la définition des standards. À long terme, cela signifie que les priorités de santé mondiale peuvent refléter moins souvent les intérêts scientifiques, économiques ou géopolitiques américains.
Il y a aussi un impact plus subtil mais très concret sur la crédibilité. La santé mondiale repose énormément sur la coopération et la confiance. En quittant l’OMS, les États-Unis envoient le signal qu’ils préfèrent agir seuls plutôt qu’en coordination multilatérale. Pour des partenaires étrangers, cela peut rendre les collaborations plus incertaines, ralentir le partage d’informations en cas de crise et compliquer les alliances scientifiques. Même les agences américaines très respectées, comme les CDC ou les grandes universités, peuvent se retrouver moins intégrées aux réseaux internationaux.
Enfin, cela peut réduire la capacité d’anticipation. L’OMS sert aussi de carrefour d’alertes sanitaires, de données et d’expertise. Être moins connecté à ces circuits signifie potentiellement réagir plus tard aux menaces émergentes — ce qui, paradoxalement, affaiblit aussi la protection sanitaire intérieure des États-Unis.
En clair, le retrait ne fait pas disparaître la puissance scientifique américaine, mais il transforme cette puissance en influence plus fragmentée et moins institutionnelle. Les États-Unis passent d’un rôle de chef d’orchestre à celui d’acteur… mais assis un peu plus loin de la scène principale.
Selon M. Konyndyk, la Chine jouerait probablement aussi un rôle beaucoup plus important : « Si votre véritable préoccupation est que l’OMS soit capturée par la Chine, alors le retrait des États-Unis de l’équation ne fait que sceller l’affaire.«
Le Congrès américain aurait-il pu bloquer ce retrait ?
Oui — le Congrès américain avait théoriquement la possibilité de bloquer ou de contester le retrait des États-Unis de l’OMS, mais dans la pratique ce n’est ni simple ni automatique.
Sur le plan juridique, l’adhésion des États-Unis à l’OMS remonte à une résolution conjointe adoptée par le Congrès en 1948, qui a autorisé l’État américain à devenir membre de l’organisation tout en préservant un droit de retrait à condition de respecter un préavis d’un an et de s’acquitter de ses obligations financières courantes. Cela signifie que, même si le président peut notifier son intention de se retirer, cette décision n’est pas totalement libre de conditions : elle est encadrée par un cadre statutaire que le Congrès a lui-même fixé.
Dans ce contexte, le Congrès pouvait intervenir de plusieurs manières. Il pouvait décider de modifier ou de renforcer la loi existante pour exiger son propre vote — par exemple une résolution ou une loi claire — avant qu’un retrait soit réputé valide, ou imposer des conditions supplémentaires (comme l’approbation du Congrès). Il pouvait aussi bloquer ou retarder le financement nécessaire pour honorer le préavis de retrait, ce qui rendait la sortie de l’OMS plus difficile à mettre en œuvre.
Cependant, ces possibilités restent théoriques et dépendent fortement du contexte politique américain. Pour qu’une telle intervention ait lieu, il aurait fallu qu’une majorité suffisante des élus — au Sénat et à la Chambre des représentants — accepte de s’opposer à la volonté du président. Dans le climat politique actuel, où les majorités dans les deux chambres sont souvent étroites et polarisées, obtenir un tel rassemblement n’était pas garanti, même si quelques élus de la majorité présidentielle s’opposaient à la ligne de la Maison-Blanche.
En résumé, le Congrès pouvait juridiquement freiner ou encadrer le retrait des États-Unis de l’OMS en s’appuyant sur la loi de 1948 et en adoptant de nouvelles mesures, mais ce n’était ni automatique ni forcément facile à réaliser politiquement. La question reste donc ouverte tant sur le plan légal que sur celui de la stratégie politique au sein du Parlement américain.
Comment réagit l’Europe ?
Les principaux groupes politiques du Parlement européen ont été unanimes dans leur condamnation de la décision de Trump. Globalement, cettte réaction a été rapide et assez claire : combler le vide et défendre le multilatéralisme sanitaire plutôt que suivre les États-Unis dans leur retrait.
Du côté de l’Union européenne, le discours dominant est que la santé mondiale ne peut pas fonctionner sans coopération internationale. Les institutions européennes ont donc réaffirmé publiquement leur soutien à l’OMS, en insistant sur le fait que les pandémies, les virus émergents ou les pénuries de vaccins ne respectent pas les frontières. En clair : partir, c’est se fragiliser collectivement.
Concrètement, plusieurs États membres ont cherché à renforcer leur rôle financier et politique au sein de l’OMS. Certains gouvernements ont augmenté leurs contributions volontaires pour éviter que l’organisation ne se retrouve trop dépendante d’un seul grand donateur et pour compenser, au moins en partie, la baisse américaine. L’idée est double : maintenir les programmes essentiels (vaccination, surveillance épidémiologique, aide aux pays fragiles) et gagner davantage de poids dans les décisions.
Il y a aussi une dimension stratégique. Le retrait américain est perçu à Bruxelles comme une opportunité pour l’Europe d’exister davantage comme leader normatif. Cela passe par la promotion de standards communs sur la préparation aux pandémies, le partage des données sanitaires, la production de vaccins ou la régulation des produits de santé. Autrement dit, l’Europe essaie de devenir la voix la plus stable autour de la table.
Mais tout n’est pas simple. Beaucoup d’Européens reconnaissent que l’absence américaine affaiblit quand même le système mondial. Les États-Unis restent une puissance scientifique et financière majeure ; sans eux, la coordination est moins fluide et certaines initiatives perdent en efficacité. Donc l’Europe soutient l’OMS… tout en espérant, à terme, un retour des Américains dans le jeu.
En résumé, là où Washington se retire, l’Europe choisit de s’ancrer davantage : plus d’engagement, plus de financement, plus d’influence — avec l’objectif de garder le système de santé mondiale debout malgré ce départ.
La coopération scientifique mondiale est-elle mise en danger ?
Honnêtement ? Oui, il y a un vrai risque — pas un effondrement brutal, mais une érosion progressive de la coopération scientifique mondiale.
La santé publique mondiale repose sur quelque chose de très concret : le partage rapide de données, d’échantillons biologiques, de séquences virales, d’alertes épidémiologiques et d’expertise technique. L’Organisation mondiale de la santé sert justement de carrefour pour tout ça. Quand les États-Unis se retirent, ils ne quittent pas seulement une organisation administrative : ils s’éloignent d’un réseau d’information et de coordination qui fait gagner du temps précieux pendant les crises.
Beaucoup d’acteurs de la santé mondiale s’inquiètent. La coopération internationale est même jugée essentielle. Comme le rappelle Marc Suzman, directeur général de la Fondation Gates, elle est « vitale pour lutter contre les menaces sanitaires qui touchent tout le monde, y compris les Américains ». Le problème, c’est qu’en pratique il est peu probable que Bruxelles dispose des moyens financiers suffisants pour combler le trou laissé par Washington, d’autant que les États membres ont cherché à réduire le programme de financement santé de l’UE pour 2025.
Politiquement, les réactions européennes sont partagées. Pour l’eurodéputé allemand Tiemo Wölken, la décision de Donald Trump est « imprudente » et reflète, selon lui, un manque de considération pour les faits scientifiques. Dans cette lecture, le retrait affaiblit tout le monde, car la science fonctionne mieux quand les grandes puissances collaborent.
Mais d’autres y voient une carte à jouer. Laurent Castillo, du Parti populaire européen, considère au contraire cette situation comme « une opportunité » pour le continent. Si certaines agences ou entreprises pharmaceutiques américaines perdent un accès fluide aux données sanitaires internationales — nécessaires par exemple pour développer des vaccins saisonniers comme celui contre la grippe — l’Europe pourrait attirer davantage de recherche, d’investissements et d’innovation. En gros : transformer une faiblesse géopolitique américaine en levier d’attractivité européen.
Donc le tableau est nuancé. La coopération mondiale n’est pas condamnée, mais elle devient plus fragmentée, plus politisée, et potentiellement moins rapide, ce qui est problématique face à des virus qui, eux, se moquent des frontières. La science continue d’avancer, bien sûr — universités, ONG et laboratoires collaborent toujours — mais sans le cadre institutionnel fort de l’OMS, la coordination ressemble plus à un puzzle qu’à un orchestre.






