À peine les municipales terminées, la machine politique française s’emballe déjà pour la présidentielle. Mais derrière le ballet des candidats et des alliances, une question essentielle reste sans réponse : quel projet pour la France ? Et si, au lieu de commenter la surface, on prenait enfin le temps de repenser le fond ? Dans cette analyse, Pierre Calame propose de quitter les jeux d’appareil pour revenir à l’essentiel. Face aux crises écologiques, sociales et démocratiques, cet article propose une autre voie : un « socle programmatique 2027 » pour imaginer concrètement le monde de demain — plus juste, plus durable et plus démocratique.
Les récentes élections municipales, avec un taux d’abstention record, confirment la profondeur de la crise politique et de la désaffection à l’égard de la démocratie. Elles traduisent le sentiment que le vote n’y changera pas grand-chose car les différents partis ne sont pas en mesure de répondre aux graves défis que chacun pressent. La discussion qui bat déjà son plein sur les alliances et candidats possibles en vue des élections présidentielles ne fait que conforter ce scepticisme tant des considérations tactiques et les postures semblent prévaloir sur la réflexion programmatique.
Cette pauvreté des programmes politiques reflète une réalité fondamentale : nous vivons un véritable changement d’ère, avec les menaces sur l’intégrité de la biosphère, la mondialisation irréversible des interdépendances, les bouleversements technologiques dont l’Intelligence artificielle est la plus récente expression, mais nos systèmes de pensée et nos systèmes institutionnels évoluent au contraire très lentement : notre manière de penser l’économie est héritée de théories vieilles de plusieurs siècles, nos systèmes juridiques demeurent essentiellement nationaux, notre cadre institutionnel reste l’héritage de la Révolution, notre conception de la justice sociale s’est construite au sein d’économies nationales relativement fermées où l’enjeu était de parvenir à un juste partage des revenus du capital et du travail.
Comment surmonter ce hiatus entre les réalités et nos modes d’action ? Deux tentations se font jour. La première est de retourner à un passé largement fantasmé, en niant la réalité des interdépendances, des menaces à la biosphère, des bouleversements démographiques. C’est, en gros la tendance de Donald Trump et de ses imitateurs : repli sur la souveraineté nationale, volontés impériales de subordonner le monde aux intérêts de la société américaine, négation des menaces sur la biosphère, nostalgie d’une nation blanche qui n’a jamais vraiment existé.
La seconde est de tenter de « mettre du vin nouveau dans les vieilles outres » en prenant en compte les questions nouvelles, tant écologiques que sociales, mais en restant dans un système de pensée et un cadre institutionnel hérités du passé. C’est peu ou prou la tendance des partis sociaux-démocrates et des partis écologistes et l’on voit aujourd’hui leurs difficultés à
proposer une alternative crédible.
Selon moi, la seule solution viable est d’oser remettre en cause les cadres de pensée hérités du passé et de jeter les bases d’un système de pensée et d’un système institutionnel prenant en considération la réalité de notre monde et des défis qu’il doit impérativement relever sous peine de voir disparaître progressivement les conditions de notre bien-être, voire de notre survie. Dans cette réflexion programmatique, je me concentre sur deux questions : la nécessité de penser simultanément et non de façon juxtaposée la question sociale et la question écologique, pour donner naissance à ce que certains appellent la social-écologie et d’autres un monde responsable et solidaire ; la nécessité de penser de façon cohérente à différentes échelles, celle des territoires, celle de la nation, celle de l’Europe et celle du monde.
Repenser le « social » et l’« écologique ». Inventer la Seconde modernité
Concilier le social et l’écologique, une exigence éternelle
Loin de s’opposer, les exigences sociales et écologiques sont inséparables. Ce n’est pas une idée nouvelle. C’est, plutôt une exigence millénaire reflétant les objectifs éternels de la gouvernance, à savoir la cohésion interne, la capacité à se défendre contre des agressions extérieures et le maintien d’un équilibre à long terme entre la société et son environnement naturel. Mais une exigence millénaire que nous avons perdu de vue au cours de la révolution industrielle du fait que les premières nations industrialisées ont pu mobiliser à leur profit les ressources du monde entier et celles qui, à l’instar de l’énergie fossile, s’étaient stockées pendant des millions d’années, donnant l’illusion que les limites de la biosphère n’existaient pas. Il y a trois cents ans, le grand botaniste suédois Karl von Linné faisait de cette prise en compte simultanée du social et de l’écologique la définition de l’œconomie, qui était selon lui l’art de gouverner par excellence : « assurer le bien être de tous les membres de la communauté tout en respectant la limite des ressources naturelles à notre disposition ». En parlant d’économie et non plus d’œconomie (qui rappelait de façon transparente l’étymologie : les règles de gestion du foyer domestique) et en fondant l’économie sur la compétition nous avons oublié cette exigence première. C’est elle qu’il faut retrouver.
C’est quoi le social ? C’est quoi l’écologique ?
A force d’en parler, de prendre leur définition pour des évidences, on risque de les vider de tout contenu, de réduire le « social » au pouvoir d’achat ou l’« écologie » au vélo ou à la protection des oiseaux.
C’est quoi le social ?
C’est d’abord la justice sociale, la capacité à partager justement la richesse et les ressources . Le marché seul n’y parvient pas. On voit aujourd’hui dans tous les pays la richesse se concentrer aux mains de quelques uns et les plus riches en mesure de s’octroyer une part extravagante des ressources naturelles, notamment parce que ces ressources sont traitées comme des biens vendus sur un marché. Et cette concentration de richesse est largement due à la privatisation de biens qui au contraire devraient se multiplier en se partageant, comme les connaissances et les savoirs faire.
C’est ensuite le lien social. Tout le monde sait qu’une fois satisfaits les besoins élémentaires, le bonheur, le bien être, le sentiment de sécurité ne dépendent pas d’un surcroît de consommation mais du sentiment de participer à une communauté, de la richesse des liens de confiance tissés entre ses différents membres, du sentiment que la solidarité qui en découle préservera de la solitude, des agressions et des coups durs de la vie. Est-ce un hasard si beaucoup de gens ont le sentiment que leur travail n’a pas de sens ? Est-ce un hasard si on assiste à une épidémie de solitude ? Est-ce un hasard si les nouvelles méthodes de management sont aussi toxiques en opposant les gens entre eux quand la véritable efficacité économique et sociale résulte de leur coopération autour d’un but commun ? Est-ce un hasard si l’on ne tient aucun compte dans l’évaluation de la richesse d’une communauté de toutes les contributions non marchandes à
la prospérité commune, qu’il s’agisse d’élever des enfants, de prendre soin des vieux ou de développer des activités bénévoles au service de la communauté ? Est-ce un hasard si chacun s’enferme dans un face à face mortifère avec son écran de téléphone ? Est-ce un hasard si l’on craint en cas d’agression que personne ne vienne à son secours ? Est-ce un hasard si la natalité s’effondre parce que le seul modèle que l’on propose aux futures mères et aux familles fait du maternage un obstacle à la carrière professionnelle, seule valorisée au moment justement où tant de gens cherchent à se reconvertir en constatant le non sens de leur travail salarié ?
Le lien social qui est au cœur du bonheur individuel et collectif est le grand absent de nos politiques et de notre économie et cela vaut même pour notre conception du service public qui a
remplacé la conscience vécue de la solidarité et de la coopération par des « ayant droit » . C’est enfin le contrat social. Appartenir à une communauté, c’est reconnaître que nous devons assumer
l’impact de nos actes sur l’ensemble de la communauté (humaine et non humaine, c’est à dire prenant en compte l’ensemble de la biosphère). Cette prise en compte a un nom : la responsabilité ; Le contrat social c’est de reconnaître qu’en contrepartie de nos droits individuels nous avons des responsabilités à assumer, chacun en proportion de son savoir et de son pouvoir. Il n’y a pas de société qui repose seulement sur une addition de droits. Car le droit isole, c’est la responsabilité qui réunit. Et cela vaut bien sûr tout particulièrement pour les entreprises (la liberté d’entreprendre et en contrepartie le devoir d’assumer des responsabilités à l’égard des salariés, de l’environnement, des territoires d’implantation, pas seulement les devoirs de rentabilité à court terme vis à vis des actionnaires), pour les institutions financières, pour les institutions scientifiques…
C’est quoi l’écologie ?
Ce n’est pas seulement une addition de mesures sectorielles. C’est d’abord la conscience de l’humanité de faire partie intégrante d’une vaste, complexe et fragile biosphère dont la sauvegarde conditionne notre avenir. Une biosphère tissée d’un nombre infini de liens qu’il faut entretenir amoureusement. Une biosphère limitée, créant les conditions de bien être de l’humanité et que l’on menace de destruction en s’affranchissant de ses multiples limites physiques.
De toute éternité, comme l’attestent toutes les civilisations, l’humanité s’est à la fois pensée comme une des composantes de la biosphère, reliée aux autres par des relations de coopération, de solidarité et de compassion, et comme un élément éminent de la biosphère tirant d’elle ses ressources. Cet équilibre a été rompu avec la Première modernité, au moment de la Renaissance puis de la Révolution industrielle : la biosphère a été réduite à des « ressources naturelles » à disposition de nos désirs et de nos appétits (Gandhi disait « enough for human needs not enough for human greeds » : assez pour satisfaire nos besoins, pas assez pour satisfaire nos féroces appétits). Notre modèle économique actuel qui ne trouve sa stabilité que dans la croissance sans fin des
consommations de ressources « naturelles », à commencer par l’énergie fossile, accumulée au fil de smillions d’années, nous conduit maintenant à opposer prospérité économique et sauvegarde de la biosphère. Il est temps de revenir à Karl von Linné et d’inventer les moyens concrets de rendre compatibles bien être de tous et intégrité de la biosphère. Le terme de « décroissance » ne nous aide pas à penser cette compatibilité car il donne l’impression qu’il faut choisir entre bien être d’aujourd’hui et préservation de l’avenir et qu’il est inévitable de sacrifier le bien être du plus grand nombre (les plus riches y échappent toujours) au nom de la sauvegarde de la biosphère. Non, il faut simplement découpler croissance du bien être et consommation -pour mieux dire consumation- de richesses naturelles qui sont limitées par nature.
Le point commun au social et à l’écologie : la gestion des relations
C’est sur la richesse des relations et sur la capacité à les gérer harmonieusement que repose à la fois le bien être social et la préservation de la biosphère. Or notre société actuelle se caractérise par une gigantesque crise des relations. La crise politique, la perte de confiance de la société à l’égard de la démocratie que nous vivons en France et dans beaucoup de pays, n’en est qu’une des expressions. Crise des relations entre les personnes, crise des relations entre humanité et biosphère, crise des relations entre les sociétés qui ne nous permet pas d’assumer les interdépendances à l’échelle mondiale. Cette crise généralisée est le résultat direct de la Première modernité qui a tiré son efficacité opérationnelle de la séparation, de la segmentation, des oppositions publique-privé, nature-culture, raison-sentiments, opposition des intérêts nationaux…La social-écologie c’est l’invention d’une Seconde modernité qui dans tous les domaines construit et reconstruit les relations.
Le compte carbone, symbole et levier de la social écologie (1)
Depuis quarante ans nous nous révélons incapables d’assumer nos responsabilités vis à vis du climat, tant à l’échelle française qu’à l’échelle européenne et mondiale. Les efforts et les engagements ont pourtant été nombreux. La réduction des émissions de dioxyde de carbone sur notre territoire est réelle mais sans rapport avec l’exigence admise par tous les pays d’arriver à une neutralité carbone en 2050. L’engagement international pris lors de l’accord de Paris en 2015, de maintenir l’élévation moyenne des températures très en dessous de deux degrés, a révélé dès l’origine une étonnante schizophrénie puisque la somme des engagements nationaux, à supposer qu’ils soient respectés, conduisait, elle, à plus de trois degrés. Puis le Pacte vert européen a montré à son tour la volonté de l’Union européenne d’être exemplaire en matière de décarbonation de l’économie et du mode de vie, mais sa conception même, fondée sur un mélange de taxation, de droits d’émission des grandes entreprises et de normes environnementales, le condamnait à l’échec : il ne fallait pas moins de dix sept paquets législatifs pour le rendre effectif ! Or toutes ces mesures avaient pour caractéristique commune de faire peser les efforts sur les épaules des plus modestes.
La contradiction entre justice sociale et transition écologique était évidente et on n’a pas tardé à assister à un retour de bâton, à un détricotage du Pacte Vert, certes animé dans les différents pays par la droite et l’extrême droite mais en écho à un sentiment d’injustice plus largement partagé résumé par l’expression « écologie punitive » devenue le nouvel étendard du statu quo. C’est donc par excellence le domaine où la social écologie doit faire la différence et adopter un tout autre mode d’approche rendant inséparables la recherche de justice sociale et la volonté d’assumer nos responsabilités à l’égard du climat.
Pour y parvenir il faut partir d’une évidence : c’est à tort que l’énergie fossile a été traitée comme un bien de marché ordinaire et de ce fait relevant de mesures économiques classiques, comme l’augmentation du prix de l’offre, par la taxation principalement, pour provoquer une réduction de la demande. Car dès lors que nous devons réduire chaque année le volume des émissions de GES pour préserver le climat, l’énergie fossile devient un bien qui se divise en se partageant (le volume des émissions est partagée entre tous) mais dont la quantité doit être limitée. Sa consommation relève donc par nature d’une logique de plafonnement et on n’échappe pas à définir une règle de partage entre tous des émissions permises.
Encore faut-il préciser de quelles émissions il s’agit. Là encore, le fait que les négociations internationales restent enfermées dans des principes hérités de la « première modernité », ceux de la souveraineté absolue des États, a conduit à estimer que les engagements portaient sur les émissions de GES depuis chaque territoire national, conduisant à distinguer les émissions des ménages, celles des entreprises et celles des administrations et impliquant autant de mesures sectorielles. C’est se cacher notre responsabilité réelle : elle porte sur les émissions associées à notre mode de vie où que ces émissions se produisent, ce que l’on appelle notre « empreinte écologique ». Et ce n’est pas du tout pareil ! On estime qu’entre le tiers et la moitié de cette empreinte est faite d’émissions hors de notre territoire. Et de nombreuses mesures prises à l’échelle française ou européenne pour réduire nos émissions territoriales ont eu pour effet de renchérir la production dans nos pays en nous rendant de plus en plus dépendants des importations et en ruinant au passage le système industriel européen. On va encore rapidement le voir avec la guerre au Moyen Orient.
Pour ne prendre qu’un exemple, celui de l’agriculture, dans toutes les filières de la « grande culture » et de l’élevage les intrants importés, essentiellement dépendants de l’énergie fossile, engrais, pesticides, carburants représentent les deux tiers du chiffre d’affaires avant subventions européennes. Il suffit de l’attaque sur les gisements de gaz au Qatar pour mettre le secteur en crise. Le système n’est donc viable ni socialement, ni écologiquement, ni économiquement.
Sur quels critères asseoir la social écologie dans ce domaine ? Les Assises du climat organisées au printemps 2021 en France ont, à l’issue d’échanges d’une grande profondeur, mis en évidence cinq critères : : prendre en compte la totalité de l’empreinte écologique (ce qui rend inévitable la traçabilité des émissions sur l’ensemble de la chaîne de valeur, quel que soit le dispositif retenu pour lutter contre le réchauffement climatique) ; s’imposer une obligation annuelle de réduction de 6% de cette empreinte (là où depuis quarante ans on se borne à des « engagements » pluriannuels qui dans les faits n’engagent personne) ; respecter l’exigence de justice sociale (ce qui implique une répartition égale entre tous des autorisations d’émission) ; avoir un effet d’entraînement de tous les acteurs (là où l’approche actuelle segmente les mesures entre les différents types d’acteurs) ; satisfaire enfin au principe de moindre contrainte (pour donner la plus grande liberté de choix aux citoyens en lieu et place de l’addiction normative actuelle). Il est facile de voir que le Plan vert européen et la stratégie française ne respectent aucun des cinq.
La politique à promouvoir , d’abord au niveau français puis par contamination rapide au niveau européen, en découle : des quotas d’émission égaux pour tous et se réduisant de 6 % par an (dans le cas de la France) pour respecter nos engagements internationaux. Dans cette logique fondée sur l’empreinte écologique, qui découle de nos consommations, entreprises tant publiques que privées et administrations ne se voient allouer aucun quota d’émission, sinon au démarrage : elles déboursent des unités de carbone pour organiser leur processus de production et doivent incorporer ces unités dans leur prix de vente ou dans les impôts (dans le cas des administrations). Le système est vertueux à tout point de vue : avec la réduction annuelle des quotas, les consommateurs privilégient les entreprises qui ont le plus rapidement décarboné leur processus de production ; les électeurs deviennent de plus en plus exigeants à l’égard du « contenu carbone » des politiques et services publics (à l’heure actuelle on estime que l’empreinte carbone des administrations et services publics représente à elle seule 80 % des émissions totales qui feront l’objet de quotas en 2050!) ; les entreprises importatrices ne bénéficient plus indûment de l’écart de compétitivité due à une réglementation plus accommodante et un mouvement de relocalisation des
activités productives s’opère, recréant de l’emploi et du pouvoir d’achat ; l’économie circulaire et le recyclage s’imposent ; les consommations immatérielles, souvent associées à la coopération sur un territoire viennent se substituer aux consommations matérielles, renforçant le lien social . Chaque bien et service se trouve payé en deux « monnaies », pouvant se gérer par le même support numérique : l’euro d’un côté, la monnaie carbone de l’autre : on sort de l’illusion d’une « monnaie unique » pour payer ce qu’il faut développer – la créativité humaine, le travail, le lien social…- et ce qu’il faut au contraire économiser -les émissions qui détruisent la biosphère- ce qui fait dire que notre économie actuelle est comme un véhicule dont l’accélérateur et le frein ont une seule pédale, ce qui est le meilleur moyen d’aller dans le mur !
Conformément au cinquième critère, ceux qui ont la volonté ou la nécessité d’être particulièrement sobres ont la possibilité de vendre une partie de leur quota sur un marché organisé successivement au niveau des territoires, des États et de l’Union européenne. Très vite le « point carbone » va se renchérir puisque la quantité totale diminue de 6 % par an et même pour les très riches la sobriété ne sera plus une option mais une obligation. Pourquoi un marché des points carbone organisé à ces trois niveaux ? Parce que la sobriété n’est pas qu’un choix personnel, c’est aussi le résultat de politiques collectives conçues et conduites d’abord au niveau territorial -pensons à l’organisation de la mobilité, au développement des énergies renouvelables, à la conception des quartiers, au développement de services de proximité, aux systèmes agroalimentaires territoriaux, aux stratégies territoriales pensées avec les habitants-, puis au niveau national et il est donc juste que territoires et États tirent une partie des bénéfices de la sobriété.
Les territoires, acteurs pivot de la social écologie (2)
Il peut sembler paradoxal de promouvoir les « territoires », c’est à dire les bassins de vie comme des acteurs centraux de la social écologie alors qu’historiquement ces échelons locaux de gestion de la société et de l’économie ont perdu de l’influence au fil des siècles au profit des États nationaux et des grandes entreprises. La raison en est simple et se vérifie partout dans le monde : dès lors que la Seconde modernité repose sur le développement et la gestion des relations de tous ordres, entre les personnes, entre les acteurs publics et privés, entre l’humanité et la biosphère, elle doit s’appuyer sur des acteurs et des institutions capables d’organiser toutes ces relations. Le territoire a de ce point de vue un avantage comparatif incroyable. Toutes les questions qui semblent philosophiques au niveau national -les relations société environnement, les circuits courts, l’économie du soin, l’empreinte écologique de la société, la promotion collective de la sobriété, la récréation du lien social, la valorisation de l’économie non marchande, l’économie circulaire, la sécurité, la valorisation du capital immatériel des sociétés, l’approche préventive et globale de la santé, la gestion des sols et la reconversion du système agro-industriel…- sont à l’échelle d’un bassin de vie des questions très concrètes pouvant faire l’objet d’une réflexion collective citoyenne parce qu’elles sont immédiatement tangibles. C’est également vrai pour le renouveau de la démocratie. Car chaque territoire, aussi éloigné qu’il paraisse des grandes transformations des sociétés, est touché de plein fouet par toutes les évolutions mondiales. Penser « à partir du local » ce n’est pas « penser petit » c’est penser le monde à travers ses manifestations concrètes ! La social écologie doit dont être porteuse d’une pensée sur les territoires « briques de base de la gouvernance au 21e siècle » et de propositions fortes sur une nouvelle étape, décisive, de décentralisation,
après les errements des lois qui se sont succédé depuis 1982-1983 et ont abouti à un système illisible pour les citoyens et profondément inefficace, avec un État qui a perdu sa compétence territoriale et continue à gérer de loin une société qu’il connaît et comprend de moins en moins. Cette nouvelle étape ne peut se limiter à la redistribution de compétences entre différents échelons de gouvernance.
Pour répondre aux défis de réconciliation du social et de l’écologie la décentralisation doit être le reflet de trois ruptures : une nouvelle conception du pouvoir ; l’inauguration d’une « seconde modernité » où la gestion des relations est devenue centrale ; la nécessité de faire coopérer les différents échelons de la gouvernance à la production du bien commun. Ces ruptures montrent bien que le débat doit impliquer l’ensemble de la société et ne pas se limiter à un échange entre détenteurs actuels du pouvoir politique et administratif aux différents échelons de la gouvernance.
a. La décentralisation doit refléter une nouvelle conception du pouvoir
Si elle ne faisait que renforcer les féodalités locales elle aurait des effets négatifs susceptibles de contrebalancer l’effet positif d’une plus grande proximité des citoyens au pouvoir. Il existe deux
conceptions du pouvoir, celle, féodale, qui le considère comme un gâteau à se partager, de sorte que ce que gagne l’un l’autre le perd, et celle qui s’intéresse au pouvoir « créateur », celui qui permet d’agir en commun face à des défis partagés. C’est évidemment la seconde conception que doit promouvoir une réelle décentralisation. Elle décrit la gouvernance comme l’art d’élaborer des politiques, elle met l’accent sur les processus collectifs, sur la co-construction du bien public avec l’ensemble des acteurs.
b. La décentralisation doit reposer sur une vision claire du rôle des territoires au 21e siècle et inaugurer le passage à la « seconde modernité » C’est évidemment le cœur de la question et on n’y revient pas
c. La décentralisation doit privilégier l’idée de gouvernance à multi-niveaux
La gouvernance à multi-niveaux part du constat qu’aucun problème réel de la société ne peut se traiter à une seule échelle. Il suffit pour s’en convaincre de penser à la sécurité, à l’éducation, à la santé, à l’intégration des immigrés, à l’action économique, à la transition énergétique, à l’organisation des transports, au réseau électrique, à la gestion de l’eau…. Le principe de la gouvernance à multi-niveaux est consacré au niveau européen mais est ignoré en France car il est contraire aux croyances de la pensée politique française qui est la source des errements actuels de la décentralisation. De ce constat découle un important corollaire : ce qui doit être pensé et mis au cœur de la loi ce sont les modalités de coopération entre niveaux, faute de quoi cette coopération inévitable est contrecarrée par l’attribution de compétences exclusives à chacun des niveaux de gouvernance. Ces modalités de coopération sont définies par le principe de subsidiarité active selon lequel le niveau « du dessus » doit s’abstenir de fixer au niveau « du dessous » des obligations de moyens mais des obligations de résultat définis comme les principes directeurs qui se sont révélés à l’expérience les conditions de réussite d’une politique. Il y a bien « subsidiarité » car on donne la liberté, au plus bas niveau, d’inventer les moyens concrets de satisfaire à ces principes directeurs, mais subsidiarité « active » car des principes directeurs communs assurent la cohérence de l’ensemble.
Utopie ? Pas du tout. La décentralisation doit s’accompagner d’un partage systématique des expériences territoriales, telle que la banque d’expériences de Citego, Cités, territoires, gouvernance, et l’application de l’IA à un tel corpus très structuré permet sur d’innombrables sujets de dégager en temps réel, à l’initiative des citoyens, des équipes municipales, a fortiori de l’État, ces obligations de résultat, ces principes directeurs consacrés par l’expérience.
d. La plupart des grandes politiques publiques peuvent et doivent être repensées à partir des territoires
C’est le cas de la transition énergétique bien sûr mais aussi de l’éducation, de la santé, de l’immigration, de la sécurité. Dans cette philosophie de la gouvernance, la confrontation et la capitalisation des expériences, aussi bien françaises qu’étrangères, est la clé du succès et les citoyens doivent être associés de multiples manières à l’élaboration des principes directeurs. Le texte « repenser le système éducatif par et pour les territoires », publié en 2023 par le collectif « osons les territoires » donne un exemple concret de mise en œuvre de cette démarche.
La refondation de la démocratie : l’organisation d’États généraux de la société française (3)
Comment et avec qui concevoir le changement d’ère, avec une autre conception de l’économie, une autre conception du pouvoir et de la gouvernance, une autre conception de l’éthique et du droit avec la définition élargie de la responsabilité, une autre conception de l’Europe pour que cesse l’illusion que l’unification du marché suffit à construire un peuple européen, une autre conception du monde où la gestion des interdépendances n’est plus réduite à la globalisation des échanges ou aux négociations interétatiques.
Ce changement d’ère, passage de la première à la seconde modernité, ne se décrète pas, ne s’impose pas par un mouvement descendant, des « sachants » vers les « ignorants ». Il doit se vivre, se penser collectivement en faisant en sorte que les citoyens, invités à repenser en profondeur les politiques publiques, pratiquant entre eux cette mise en relation qui caractérise la nouvelle ère, puissent s’affranchir des modes de pensée hérités du passé et s’autorisent à penser l’avenir en se nourrissant d’apports multiples. La recherche, dans tous les domaines, de modèles de pensée et d’action combinant les dimensions sociales et écologiques en offre l’occasion, en pariant sur la sagesse collective , ce qui est le fondement même de la promesse démocratique. Dans l’optique du changement de conception du pouvoir, le « quoi », le programme politique, est remplacé par le « comment », la manière de l’inventer en commun, en redonnant toute sa noblesse au lien social. Quand, dans les siècles passés, la France s’est trouvée dans l’impasse, souvent parce que le cadre mental et institutionnel n’avait pas évolué au rythme de la société elle-même, ont été lancés des États généraux. Le plus fameux est bien sûr celui de 1788 qui a préludé la Révolution française mais d’autres l’ont précédé et suivi. Les lancer aujourd’hui ce serait « mettre la société au travail », mobiliser les intelligences et les expériences dans une démarche fondamentalement trans-partisane associant toutes les couches et tous les âges de la société. C’est possible avec les progrès de la démocratie délibérative. Celle-ci suppose des citoyens disposant de toute l’information nécessaire sur les sujets qu’ils abordent, en particulier les différentes expériences territoriales, les propositions des think tanks, l’évaluation des politiques actuelles et la comparaison avec les pays étrangers. C’est possible aujourd’hui avec un usage intelligent de l’Intelligence artificielle, portant sur des corpus de connaissances bien maîtrisés, permettant sur tous les sujets de disposer rapidement de synthèses de ces quatre sources de réflexion.
Conformément au rôle central des territoires, ces États généraux de la société française seraient organisés en deux étapes, une étape territoriale puis une étape nationale, portant sur les grandes politiques choisies par les citoyens eux-mêmes.
La social écologie et l’Europe (4)
Le projet social-démocrate est en panne à l’échelle européenne aussi car il reposait fondamentalement sur l’idée d’un modèle de croissance indéfinie dont les bénéfices étaient redistribués avec une certaine équité entre toutes les parties prenantes. Et les alliances avec les partis Verts ont toujours été circonstanciels, fruit d’un compromis entre objectifs sociaux et écologiques plutôt que d’une véritable intégration.
La réflexion sur la social écologie ne peut donc s’arrêter aux frontières nationales. Elle doit, au plan intellectuel, impliquer les autres Européens et, au plan politique, comporter des propositions sur l’avenir de l’Europe. Le compte carbone, comme la gouvernance à multi-niveaux, prennent d’ailleurs leur pleine portée à l’échelle européenne. La construction de l’UE après la guerre a été une véritable épopée. Puis, depuis 1954 et l’échec de la CED, l’Europe s’est construite sur l’unification du marché, devenue le cœur de sa pensée économique et institutionnelle même si les préoccupations écologiques se sont progressivement greffées, par juxtaposition plutôt que par réelle intégration. C’est bien en s’engageant dans un changement d’ère que la construction européenne peut redevenir une épopée.
Outre le compte carbone et le renouvellement de la pensée économique, le rôle central des territoires et la gouvernance à multi-niveaux cette nouvelle ère de l’Europe impliquerait trois dimensions complémentaires : l’adoption d’ une Charte européenne des responsabilités humaines qui fonde le renouvellement du contrat social ; le renforcement du sentiment d’appartenance des Européens en organisant, dans le même esprit que les États généraux en France une Assemblée instituante européenne car à ce jour ni un marché unique ni des institutions communes ni même une monnaie commune n’ont fait émerger la conscience de former un peuple européen ; la contribution active de l’Europe au dialogue entre les sociétés et à l’invention d’une gouvernance mondiale légitime et efficace. L’Union européenne est particulièrement bien placée pour promouvoir ce troisième volet car elle est la seule construction géopolitique visant à passer pour reprendre l’expression de la juriste Mireille Delmas Marty de la juxtaposition de souverainetés solitaires à une souveraineté solidaire.
La social écologie et le monde : contribuer à la construction d’un monde responsable et solidaire (5)
La droite et l’extrême droite ont leur cohérence. Une cohérence mortifère : la négation des limites de la biosphère et la confrontation des intérêts égoïstes des empires. A cela nous devons opposer la seule cohérence qui puisse assurer un avenir à l’humanité : la construction d’un monde responsable et solidaire ; la réconciliation du social et de l’écologie ; les bases donc d’une œconomie mondiale. Le dialogue entre États souverains n’y parviendra jamais : ce serait rêver de couper le manche du couteau avec sa propre lame. L’ONU ne sera pas réformée car elle n’est pas réformable, elle ne parviendra jamais à bâtir entre les régions du monde un dialogue débouchant non sur un État mondial -une utopie hélas inutile et remplacée par l’hégémonie mondiale des États Unis à son seul profit- mais sur une gouvernance mondiale efficace à multi-niveaux et un droit mondial de la responsabilité.
La gestion collective de la biosphère et, en ce qui concerne le climat, la généralisation du compte carbone constitue la première marche. L’Assemblée mondiale de citoyens, en 2001, a montré que l’on pouvait parvenir à un agenda commun, au sens fort de l’agenda, « ce qu’il faut faire absolument ». Il comporte quatre volets : l’adhésion à des valeurs communes, en l’occurrence la responsabilité ; un autre modèle économique, conciliant bien être de tous et préservation de la biosphère, ce qui est l’objet même de la social écologie ; une autre gouvernance dont nous avons déjà défini les contours ; de nouvelles modalités de dialogue entre les sociétés.
C’est ce dernier volet qui est le plus problématique car il demande des moyens et des méthodes que les États ne fourniront jamais puisqu’ils prétendent représenter à eux seuls les intérêts de
leurs peuples respectifs. Une des pistes sérieuses est de promouvoir à l’échelle française et européenne une autre philanthropie que celle qui est couramment pratiquée et qui se réfugie dans des objets certes utiles mais anecdotiques au regard des défis actuels de l’humanité. Le soft power européen s’en trouverait considérablement renforcé.
Pierre Calame, Chroniqueur invité de UP’ Magazine
Président de CITEGO, Cités, territoires, gouvernance. Auteur de : Petit traité de gouvernance ; Petit traité d’oeconomie, Métamorphoses de la responsabilité et contrat social, Refaire de la construction européenne une épopée. Co-fondateur du Forum China Europa.
(1) https://comptecarbone.cc/wp-content/uploads/2026/01/CompteCarbone.pdf
(2) https://base.citego.org/docs/cahier_des_propositions_osonslesterritoires_010222.pdf
(3) https://blog.pierre-calame.fr/public/Les_Etats_generaux__origine__signataires__conditions__methodes_Octobre_2024.pdf
(4) https://tepsa.eu/wp-content/uploads/2024/03/TEPSA-Commentary-Calame_FIXED.pdf
(5) https://blog.pierre-calame.fr/public/batir_ensemble_un_monde_responsable_et_solidaire_la_philanthropie.pdf






