Climat & Ressources

Le sable nous a filé entre les doigts. Bientôt il n’y en aura plus.

sable
Pour la plupart d’entre nous, le sable fait penser aux vacances, aux plages où l’on aime tant rêvasser, aux châteaux fragiles de notre enfance. Mais l’on oublie que le sable, c’est ce qui fait le béton et le verre ; qu’il est la ressource principale des bâtiments, des maisons, des routes, des ponts… Le sable est partout, même dans les circuits de nos ordinateurs. Il est tellement omniprésent qu’on l’oublie. De fait, le sable est la ressource la plus extraite de la planète, bien plus que les énergies fossiles ou la biomasse. Alors, à force de se servir sans compter dans les réservoirs de la nature, de la piller sans retenue, il advient aujourd’hui l’impensable : le sable va venir à manquer !
 
Le tocsin d’alerte a été sonné par des chercheurs qui viennent de publier une étude approfondie dans la revue Science. Leur conclusion, développée également dans un article publié par The Conversation Canada, est sans appel : la pénurie de sable commence à se faire sentir et devient « un problème émergent qui a des implications sociopolitiques, économiques et environnementales majeures ».
 
Entre 1900 et 2010, le volume global des ressources naturelles utilisées dans les bâtiments et les infrastructures de transport a été multiplié par 23. Le sable et le gravier constituent la plus grande partie de ces intrants primaires (79 % ou 28,6 gigatonnes par année en 2010) et constituent le groupe de matières premières le plus extrait au monde, dépassant les combustibles fossiles et la biomasse. Dans la plupart des régions, le sable est une ressource commune, c'est-à-dire une ressource accessible à tous. Une liberté qui s’explique par le fait que la limitation de l’accès au sable ne peut se faire qu’à un coût élevé. En raison de la difficulté de réguler leur consommation, les ressources en commun sont souvent sujettes à ce qui n’est rien d’autre qu’une véritable tragédie : les gens peuvent les extraire de façon égoïste, sans tenir compte des conséquences à long terme, ce qui peut mener à une surexploitation ou à une dégradation. Même lorsque l'exploitation du sable est réglementée, elle fait souvent l'objet d'une exploitation et d'un commerce illégaux, parfois entre les mains de la mafia.
 
L'expansion urbaine rapide est le principal moteur de l'appropriation croissante du sable, car le sable est un ingrédient clé du béton, de l'asphalte, du verre et de l'électronique. Le développement urbain pèse donc de plus en plus sur le sable, dont la pénurie provoque des conflits dans le monde entier. À cela s’ajoutent d’autres contraintes sur le sable qui résultent des transformations de la lisière terre-mer dues à l'essor des populations côtières, de la rareté des terres et des menaces croissantes liées aux changements climatiques et à l'érosion côtière. Dans un autre domaine, la fracturation hydraulique fait partie des multiples activités qui exigent l'utilisation de quantités croissantes de sable.
 

Une ressource non renouvelable

 
Dans le monde entier, c’est selon ConsoGlobe 15 milliards de tonnes de sable qui sont extraites chaque année. Presque deux tonnes par être humain vivant sur cette planète ! Quand on sait que pour construire un kilomètre d’autoroute il faut 30 000 tonnes de sable et que pour édifier une centrale nucléaire, il en faut 12 millions de tonnes, on imagine aisément que l’addition peut s’envoler.
Or, ce que l’on conçoit moins, c’est que le sable est une ressource non renouvelable. Pendant longtemps on a exploité des carrières de sable, mais elles sont vite devenues insuffisantes. On se tourna alors vers le sable des rivières. Partout dans le monde, le moindre cours d’eau devenait une source de sable. Les marchands de sable se souciaient peu des conséquences pour l’environnement. Pourtant elles s’avérèrent catastrophiques : crues et inondations se multiplièrent parce que le remblai naturel des plages des rivières avait été pillé.
 
 
Face à la pénurie, on chercha d’autres endroits où extraire du sable. Le fond de la mer en regorge. Les industriels du sable affrétèrent donc d’immenses navires spécialisés capables d’aspirer jusqu’à 400 000 m3 de sable par jour.  Peu importe si ces dragues engloutissent une matière qui a mis des centaines de milliers d’années à se former. Peu importe si elles perturbent jusqu’à détruire des milliards d’organismes vivants qui sont la base de la chaîne alimentaire de tous les animaux marins. En exploitant le sable sous-marin, on détruit des poissons et, in fine, on affame des hommes. En Indonésie, par exemple, ce sont les ressources de milliers de familles qui ont été sacrifiées sur l’autel du profit. En effet, pour s’étendre, Singapour se construit sur la mer et a des besoins voraces en sable. Il l’achète à l’Indonésie voisine, causant des conséquences irréversibles pour la région.
 
Ce pompage sous-marin du sable perturbe tout l’écosystème. En aspirant du sable à un endroit, la nature ayant horreur du vide, s’empresse de le combler en le charriant à partir de zones voisines. C’est ainsi que se forme le phénomène de l’érosion des plages. 90 % des plages du monde reculent, pas seulement à cause de la montée des eaux, mais surtout à cause de l’aspiration du sable. Les plus belles plages du monde disparaissent quand ce n’est pas des îles entières.
 

Demande titanesque

 
Ces « petits » soucis environnementaux ne pèsent guère face à l’appétit des marchands de sable et de leurs clients. Construire et encore construire. Toujours plus haut, toujours plus grand. Des cités entières naissent du sable, à Dubaï ou ailleurs. Le problème est que le sable du désert est impropre à la construction. Ses grains, polis par le vent sont ronds et n’offrent aucune aspérité. Il faut du sable de mer et de rivière. Alors au pays des déserts de sable, on importe du sable. Pour construire des îles artificielles plus délirantes les unes que les autres. Dubaï consommera 150 millions de tonnes de sable pour construire son archipel en forme de palmier et envisage d’en acheter 500 millions supplémentaires pour bâtir The World, ce chapelet d’îles artificielles où loger sa jet set. Le marché du sable brasse des milliards de dollars et se soucie peu de la planète.
 
 
Face à cette demande titanesque, la pénurie s’annonce et les prix s’envolent. Le sable attire ceux qui veulent vite se faire des fortunes et en premier lieu, les mafias du sable.
En Inde, les trafiquants du sable sont les plus nombreux. Ils sont considérés comme l'un des groupes criminels organisés les plus puissants et les plus violents. Ils exploitent 2 milliards de tonnes de sable, en toute illégalité. Au Maroc où la demande construction explose, 40 % du sable est volé sur les plages.
 

La tragédie des bancs de sable

 
Alors comment prévenir ce que les auteurs de l’étude de Science annoncent comme une « tragédie des bancs de sable » ?
Certes, la couverture médiatique de cette question est en augmentation. En France un documentaire d’Arte a fait un travail d’enquête remarquable.
 
 
Mais, d’une façon générale, l’ampleur du problème n’est pas encore bien appréciée. La question du sable et de sa durabilité est rarement abordée dans les forums de recherche scientifiques et politiques. La complexité du problème est sans doute un facteur d’explication. Le sable est une ressource commune, ouverte à tous, difficile à réguler ; nous ne savons que peu de choses sur les véritables coûts globaux de l’extraction et de la consommation du sable. Il n’en demeure pas moins que la demande ne va cesser d’augmenter à mesure que les zones urbaines continueront de croître et que le niveau de la mer augmentera.
 
Les grands accords internationaux tels que l'Agenda pour le développement durable de 2030 et la Convention sur la diversité biologique favorisent une allocation responsable des ressources naturelles, mais il n'existe pas de conventions internationales pour réglementer l'extraction, l'utilisation et le commerce du sable. Or, tant que les règles nationales seront appliquées à la légère, les effets néfastes continueront de se faire sentir.
 
Reste la pression des populations locales inquiètes à juste titre par cette gabegie du sable. En France, dans un petit coin de Bretagne, se noue ce qui sera peut-être un futur Notre-Dame- des-Landes. La population s’oppose depuis sept ans à un projet d’exploitation d’une immense dune sous-marine située dans la baie de Lannion, à 5 km des côtes du Finistère et des Côtes-d’Armor. Celui-ci prévoyait l’extraction de 400 000 m3 de sable par an. Malgré l’opposition de Ségolène Royal, alors ministre de l’environnement, le permis d’exploiter fut accordé en 2015 par Emmanuel Macron qui détenait à l’époque le portefeuille de l’économie. Le décret réduisait les ambitions à 250 000 tonnes par an. Mais cette réduction est insuffisante pour les acteurs concernés par l’extraction : pêcheurs, élus, associations environnementales. Au niveau écologique, « l’extraction a surtout un impact sur la chaîne alimentaire des poissons nobles et des oiseaux dans cette zone, et aussi sur la pêche côtière », s’inquiète à nos confrères de Libération le biologiste Hervé Le Guyader. D’autant que cette dune est située entre deux zones protégées Natura 2000 et de la réserve ornithologique des Sept-Îles.
 
 
Le collectif Le Peuple des Dunes demande l’arrêt du projet. Car, outre les aspects environnementaux, cette extraction causerait de graves problèmes économiques liées à la pêche, au tourisme, au retrait des plages et à l’érosion du littoral. Face à la pression de la population, le gouvernement reculera-t-il ?
 
Les auteurs de l’étude de Science pensent que la communauté internationale devrait élaborer une stratégie mondiale pour la gouvernance des sables, ainsi que des budgets mondiaux et régionaux pour les sables. Il est temps de traiter le sable comme une ressource, au même titre que l'air pur, la biodiversité et d'autres ressources naturelles que les nations cherchent à gérer pour l'avenir.
 
Image d’en-tête : Elizaveta Galickaia/Shutterstock
 

 

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