Eaux vives – Pour une hydrologie régénérative, de Charlène Descollonges – Postface de Baptiste Morizot – Editions Actes sud / Collection Domaine du possible, 4 février 2026 – 224 pages
« D’un côté, l’eau se fait désirer pendant de longues semaines et, de l’autre, les rivières sortent soudainement de leur lit avec des crues qui engloutissent des biens, des terres agricoles et, parfois, des vies humaines. De nombreuses régions du monde subissent aujourd’hui les manifestations des deux extrêmes hydriques qui se sont intensifiées au cours de la dernière décennie. »
Dès ces premières lignes de Eaux vives, l’autrice place le lecteur face à un paradoxe devenu caractéristique de notre époque : l’eau est à la fois trop rare et trop abondante. Cette tension entre sécheresses prolongées et crues soudaines constitue le fil conducteur de l’ouvrage. Elle révèle surtout un dérèglement profond du cycle de l’eau, que l’autrice relie à la fois au changement climatique et aux transformations humaines des territoires.
Au fil des chapitres, l’analyse s’élargit. Le livre montre que ces phénomènes extrêmes ne sont pas seulement des catastrophes naturelles isolées ; ils sont aussi la conséquence de choix d’aménagement, d’urbanisation et de gestion de l’eau qui ont progressivement rompu l’équilibre des milieux. Les sols artificialisés, l’imperméabilisation des villes, la disparition des zones humides ou encore la canalisation des rivières empêchent l’eau de s’infiltrer et de circuler naturellement. Ainsi, lorsque la pluie tombe, elle ruisselle plus vite et provoque des inondations ; mais lorsque les précipitations se raréfient, les réserves souterraines ne se reconstituent plus suffisamment, ce qui accentue les périodes de sécheresse.
À partir de ce constat, Charlène Descollonges propose une lecture systémique de la crise de l’eau. L’eau n’est pas seulement une ressource à exploiter : elle est un élément vivant du territoire, qui dépend étroitement du fonctionnement des sols, de la végétation et des paysages. L’ouvrage insiste alors sur l’importance de restaurer des cycles naturels : favoriser l’infiltration, ralentir l’écoulement de l’eau, préserver les rivières et les milieux humides. Ces solutions, souvent inspirées du fonctionnement des écosystèmes, constituent une alternative aux approches purement techniques qui ont longtemps dominé la gestion hydraulique.
L’un des apports majeurs du livre réside dans sa capacité à relier les enjeux globaux et les actions locales. Si les dérèglements hydriques sont amplifiés par les changements climatiques à l’échelle planétaire, leurs effets se manifestent toujours dans des territoires précis. L’autrice montre ainsi que les collectivités, les agriculteurs et les citoyens peuvent jouer un rôle essentiel dans la transformation des pratiques : réhabiliter des haies, redonner de l’espace aux rivières, repenser la gestion des eaux pluviales en ville ou adapter les systèmes agricoles.
Ainsi, le début du livre, marqué par l’image frappante des extrêmes hydriques, prépare le lecteur à une réflexion plus large sur notre relation à l’eau. Eaux vives n’est pas seulement un diagnostic alarmant ; c’est aussi un ouvrage qui invite à repenser nos manières d’habiter les territoires. En rétablissant des liens entre l’eau, les sols et les écosystèmes, l’autrice suggère qu’il est possible de retrouver un équilibre plus durable. L’eau, loin d’être uniquement une contrainte ou une menace, redevient alors un élément central de la résilience des paysages et des sociétés.
Charlène Descollonges introduit un concept central pour comprendre la suite de son analyse : l’hydrologie régénérative qui propose une transformation profonde de la manière dont les sociétés gèrent l’eau et aménagent leurs territoires.
L’hydrologie régénérative repose sur une idée simple mais puissante : plutôt que de lutter contre l’eau ou de la contrôler uniquement par des infrastructures techniques, il faut restaurer le fonctionnement naturel du cycle de l’eau. Pendant des décennies, la gestion hydraulique s’est concentrée sur l’évacuation rapide de l’eau — par le drainage des sols agricoles, la canalisation des rivières ou les réseaux d’évacuation urbains. Or, ces pratiques ont accéléré le ruissellement, empêché l’infiltration dans les sols et réduit la capacité des territoires à stocker l’eau.
L’approche régénérative propose l’inverse : ralentir, infiltrer et stocker l’eau dans les paysages. Les sols, la végétation et les milieux naturels deviennent alors les principaux alliés de la gestion de l’eau. Les sols vivants et riches en matière organique agissent comme des éponges capables d’absorber l’eau lors des pluies et de la restituer progressivement pendant les périodes sèches. De même, les zones humides, les haies ou les forêts jouent un rôle fondamental dans la régulation des flux hydriques.
Dans le livre, l’autrice montre que cette approche ne relève pas seulement de l’écologie théorique. Elle s’appuie sur des pratiques concrètes déjà expérimentées dans différents territoires : restauration de zones humides, désartificialisation de certains espaces urbains, agriculture favorisant la structure et la fertilité des sols, ou encore renaturation de cours d’eau. Toutes ces actions participent à réactiver les cycles naturels de l’eau, ce qui permet à la fois de limiter les inondations et de mieux résister aux sécheresses.
L’hydrologie régénérative apparaît ainsi comme une réponse globale aux « extrêmes hydriques » évoqués au début de l’ouvrage. En redonnant aux paysages leur capacité naturelle à retenir et à redistribuer l’eau, elle transforme la manière de concevoir l’aménagement du territoire. L’eau n’est plus seulement une ressource à gérer, mais un processus écologique à accompagner. Par cette perspective, Eaux vives invite le lecteur à repenser la relation entre sociétés humaines et milieux naturels, en montrant que la résilience face aux crises hydriques passe avant tout par la restauration des écosystèmes.
Le livre ravive également des savoirs ancestraux et des pratiques qui ont fait leurs preuves dans de nombreux territoires, urbains comme ruraux, à travers le monde. Conçu comme un grand manuel scientifique, voire politique, l’ouvrage montre comment prendre soin des milieux qui ralentissent et retiennent l’eau, en s’alliant avec les autres vivants.
La postface de Baptiste Morizot prolonge la réflexion de Charlène Descollonges en lui donnant une dimension philosophique et relationnelle. Là où l’ouvrage développe surtout des analyses hydrologiques et des propositions concrètes pour restaurer le cycle de l’eau, Morizot s’interroge sur notre manière de percevoir et d’habiter les milieux vivants, en particulier les rivières et les paysages traversés par l’eau.
Il insiste sur l’idée que la crise de l’eau n’est pas seulement technique ou climatique : elle est aussi une crise de relation avec le vivant. Les sociétés modernes ont progressivement réduit l’eau à une ressource à exploiter, à canaliser ou à distribuer. Les rivières deviennent alors de simples infrastructures hydrauliques, et les territoires sont aménagés comme des surfaces à optimiser. Pour Morizot, cette vision utilitariste a contribué à rompre les liens sensibles et culturels qui reliaient autrefois les humains aux milieux aquatiques.
La réflexion du philosophe rejoint ainsi le projet de l’hydrologie régénérative présenté dans le livre. Restaurer le cycle de l’eau ne consiste pas uniquement à modifier des pratiques agricoles ou urbanistiques : cela suppose également de changer de regard sur les paysages. Les rivières, les sols et les zones humides doivent être envisagés comme des partenaires écologiques avec lesquels les humains cohabitent et coopèrent. Autrement dit, la gestion de l’eau devient une forme de diplomatie avec le vivant.
Morizot souligne également que l’eau est un élément qui relie les êtres et les territoires. Elle circule entre les montagnes, les forêts, les champs et les villes, tissant une continuité écologique et culturelle. Comprendre cette circulation permet de sortir d’une approche fragmentée de l’aménagement du territoire et d’adopter une vision plus globale des écosystèmes.
Ainsi, la postface agit comme un élargissement du propos du livre. Après les analyses scientifiques et les propositions pratiques de Charlène Descollonges, Baptiste Morizot invite le lecteur à une transformation plus profonde : apprendre à habiter les territoires en reconnaissant les dynamiques du vivant, et en rétablissant une relation attentive avec l’eau et les paysages qu’elle façonne. Cette conclusion donne au livre une dimension à la fois écologique, politique et philosophique.
Charlène Descollonges est ingénieure hydrologue. Elle a cofondé l’association Pour une hydrologie régénérative, qui vise à restaurer le cycle de l’eau à l’échelle des territoires pour améliorer leur résilience face aux sécheresses, aux inondations et à l’érosion. Elle vit en Savoie.





