La mort est en train de changer, de Dominique Eddé – Édition Les Liens qui Libèrent (LLL), septembre 2025 – 112 pages
Les guerres contemporaines, notamment celles qui se déroulent en Ukraine depuis l’invasion russe de 2022 et au Proche-Orient, rappellent avec une intensité particulière la place omniprésente de la mort dans l’actualité mondiale. Les images de villes détruites, de civils tués ou déplacés et de corps anonymes diffusées quotidiennement par les médias et les réseaux sociaux donnent le sentiment que la mort n’est plus seulement un événement intime ou exceptionnel, mais qu’elle devient un phénomène visible, collectif et médiatisé. C’est précisément dans cette transformation du rapport contemporain à la mort que s’inscrit la réflexion proposée par Dominique Eddé dans son essai La mort est en train de changer.
Dans cet ouvrage, Dominique Eddé s’interroge sur la manière dont notre époque transforme profondément le sens et l’expérience de la mort. L’idée principale du livre est que la mort, loin d’être une réalité stable et universelle, évolue avec les sociétés, leurs technologies, leurs conflits et leurs représentations. Selon l’autrice, les conditions contemporaines — guerres médiatisées, violence politique, technologies de communication, mais aussi transformations culturelles — modifient la manière dont les individus et les sociétés perçoivent la disparition des êtres humains.
Eddé montre notamment que la mort est aujourd’hui de plus en plus exposée. Là où, autrefois, elle relevait largement de la sphère privée ou religieuse, elle devient désormais un spectacle global. Les images de victimes circulent instantanément d’un continent à l’autre, transformant les morts en figures publiques et parfois anonymes d’un récit collectif. Cette diffusion permanente produit un paradoxe : la mort est à la fois plus visible que jamais et, en même temps, souvent plus abstraite. La répétition des images et des chiffres peut créer une forme d’habitude ou de distance, qui risque d’affaiblir la capacité d’empathie face à la souffrance humaine.
L’essai souligne également que les conflits modernes participent à cette transformation. Les guerres contemporaines ne sont plus seulement des affrontements militaires traditionnels : elles impliquent des populations civiles, des bombardements urbains, des déplacements massifs et une médiatisation immédiate. Dans ce contexte, la mort n’est plus seulement l’événement singulier d’une vie qui s’achève ; elle devient un phénomène collectif, souvent réduit à des statistiques ou à des images fugaces. Eddé s’interroge alors sur ce que signifie mourir dans un monde où la disparition d’un individu peut être instantanément absorbée par le flux continu de l’information.
Mais l’autrice ne se contente pas de décrire cette évolution ; elle cherche aussi à en comprendre les implications humaines et morales. Si la mort change, c’est aussi parce que notre rapport à la vie, au temps et à la mémoire se transforme. Les sociétés contemporaines oscillent entre deux tendances contradictoires : d’un côté, une volonté de repousser la mort grâce aux progrès médicaux et scientifiques ; de l’autre, une exposition constante à des morts violentes et collectives dans l’espace médiatique. Cette tension crée une situation inédite où la mort est simultanément occultée dans la vie quotidienne et omniprésente dans l’imaginaire public.
Pour l’auteure, « ce livre se fonde sur le constat d’une défaite générale. C’est un essai de navigation dans une mer démontée. La mer de l’être en perte d’humanité. Il est travaillé avec une barque et deux rames : l’une pour sentir, l’autre pour penser. L’une pour contrer l’injustice, l’autre pour contrer la haine. Les deux contre le courant d’un gigantesque mensonge. Le mouvement consiste ici à ne pas choisir un mal contre l’autre. À refuser les termes officiels du débat et du langage politique. À voir de quelle manière la bêtise et l’intelligence œuvrent ensemble à la mise à sac de la pensée. »
Cet essai propose ainsi une réflexion profonde sur la condition humaine à l’époque contemporaine. En affirmant que « la mort est en train de changer », l’autrice ne suggère pas que la mort elle-même serait différente dans sa réalité biologique, mais que le sens que les sociétés lui donnent, la manière dont elles la voient et la racontent, se transforme profondément. À travers cette analyse, le livre invite à réfléchir à la valeur accordée aux vies humaines dans un monde marqué par les conflits, la circulation massive des images et la fragilité croissante des repères moraux. Il s’agit, en définitive, d’un essai qui interroge notre capacité à continuer de reconnaître la singularité de chaque mort dans un univers où la violence et l’information tendent à la banaliser.
À la fois romancière, essayiste, traductrice et éditrice, Dominique Eddé participe à de nombreux débats sur le Moyen-Orient et a écrit plusieurs ouvrages, dont Pourquoi il fait si sombre ? (Seuil, 1998), Kamal Jann (Albin Michel, 2012), Edward Saïd : le roman de sa pensée (La Fabrique, 2017), ou encore plus récemment Le Palais Mawal (Albin Michel, 2024).





