Nocturne amphibien – Un conte écologique, d’Olivier Remaud – Éditions Actes Sud / Collection Mondes sauvages, 4 mars 2026 – 160 pages
Ce conte écologique commence par un rêve dans lequel Olivier Remaud se métamorphose pour suivre Narsa, une grenouille des Pyrénées quittant sa mare natale pour échapper à un changement climatique trop violent et dangereux pour elle et les siens. C’est l’occasion pour l’auteur de convier le lecteur à une sorte de road movie aquatique à travers les âges et les lieux habités par toutes sortes d’espèces d’amphibiens dont il nous raconte l’histoire.
L’idée de ce livre m’est venue durant une nuit d’observation naturaliste près d’une mare de la forêt de Rambouillet. Je m’assoupis et rêve d’une grenouille des Pyrénées qui a perdu son chemin. Quand elle plonge dans l’eau, je lui emboîte le pas et me métamorphose en grenouille. Ainsi commencent un rocambolesque voyage de retour vers les Pyrénées et une expérience de vie amphibienne. Lorsque les grognements de sangliers me réveillent, une conclusion me saute au visage : par le moyen du rêve, la grenouille me prévient du sort qui menace tous les amphibiens et les milieux humides. Comme si elle savait que mon témoignage, dès le lendemain, allait transformer mon acte d’écrire un livre en un geste de solidarité interspécifique, une proposition d’alliance entre humains et non-humains pour réenchanter nos vies. » Olivier Remaud
Nocturne amphibien se présente comme un récit hybride, à la croisée du conte, de l’essai philosophique et de la méditation écologique. Dès les premières pages, Olivier Remaud installe un dispositif narratif original : en adoptant le point de vue d’un amphibien, il invite le lecteur à quitter sa perspective humaine pour entrer dans une autre manière d’habiter le monde. Ce déplacement du regard constitue l’un des ressorts essentiels du livre, car il permet de rendre perceptible la vulnérabilité des espèces face aux bouleversements environnementaux.
L’ouvrage ne se limite pas à raconter le voyage de Narsa ; il propose une réflexion plus large sur la condition des amphibiens, souvent considérés comme des indicateurs sensibles des transformations écologiques. À travers différentes escales, l’auteur évoque la diversité de ces espèces, leur histoire évolutive et les menaces qui pèsent sur elles, notamment la disparition des habitats, la pollution et le réchauffement climatique. Le récit prend ainsi une dimension documentaire, tout en conservant la fluidité et la poésie du conte.
L’un des aspects les plus marquants du livre réside dans sa capacité à mêler imaginaire et savoir scientifique. Le voyage nocturne devient une manière de raconter autrement l’écologie, en mobilisant l’émotion et l’empathie du lecteur. En suivant Narsa, on ne se contente pas de comprendre les enjeux environnementaux : on les ressent. Cette approche sensible permet de dépasser le simple constat pour engager une réflexion plus profonde sur notre rapport au vivant.
Par ailleurs, Nocturne amphibien interroge la place de l’être humain dans le monde naturel. En se mettant littéralement à la place d’un animal, Olivier Remaud remet en question l’idée d’une séparation nette entre l’humain et les autres espèces. Il suggère au contraire une continuité entre les formes de vie, invitant à penser une coexistence plus respectueuse et attentive. Ce renversement de perspective conduit à une critique implicite de l’anthropocentrisme, qui place l’homme au centre et au-dessus du reste du vivant.
Le récit se caractérise également par une tonalité mélancolique, liée à la fragilité des écosystèmes décrits. Le voyage de Narsa apparaît comme une fuite, voire un exil, face à un monde en transformation rapide. Cette dimension tragique souligne l’urgence des enjeux écologiques, tout en évitant un discours purement alarmiste. Le choix du conte permet en effet de maintenir une forme de douceur et de poésie, qui rend le message d’autant plus puissant.
Nocturne amphibien va-t-il permettre de comprendre que la crise écologique suppose de changer de point de vue et d’apprendre à voir le monde depuis les autres formes de vie ? En donnant voix aux amphibiens, l’auteur montre que l’écologie ne se réduit pas à des données scientifiques, mais engage une transformation de notre sensibilité et de notre manière d’habiter la Terre.
Olivier Remaud est philosophe et directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales. Dans ses travaux et écrits, traduits en plusieurs langues, il s’intéresse aux usages du monde, aux milieux de vie et aux relations entre humains et non humains. Il défend l’importance des récits pour (ré)orienter nos comportements à l’égard du vivant. Lauréat de plusieurs prix nationaux et internationaux, il a publié de nombreux ouvrages, dont Penser comme un iceberg (2020) et Quand les montagnes dansent, récits de la Terre intime (2023).





