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Magies Sorcelleries au Muséum de Toulouse : décrypter le monde ou entretenir le mystère ?

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Du surnaturel au Muséum d’histoire naturelle de Toulouse ? Magie blanche, magie noire, enchantement, prestidigitation…  la magie entre par la grande porte au Muséum de Toulouse pour une exposition unique en son genre. Mêlant collections historiques et dispositifs magiques, l’exposition Magies-Sorcelleries, dont l’acte 1 se déroule à Toulouse de décembre 2020 à octobre 2021, explore l’universalité et l’intemporalité des magies ainsi que la lisière entre savoirs scientifiques et savoirs occultes.

Le Muséum de Toulouse s’est associé au musée des Confluences de Lyon pour proposer une exposition unique en son genre autour des magies. L’exposition toulousaine nous conduit à éprouver cette frontière entre savoirs scientifiques et savoirs occultes, une frontière pas si étanche qu’il n’y paraît de prime abord. Le parcours de l’exposition convoque plusieurs disciplines et met en scène toutes les ambivalences entre rationnel et irrationnel, entre le croire et le savoir. Les magies savantes sont donc à l’honneur dans la version toulousaine de l’exposition.
Les acteurs de la magie, de la figure du magicien à celle de la sorcière, ont façonné nos imaginaires mais révèlent des questions sociétales bien réelles, que ce soit une quête d’un réenchantement du monde, le souhait d’un retour à la nature et aux spiritualités ancestrales ou même des revendications féministes et progressistes.

Douter de tout et tout croire sont deux solutions, également commodes, qui toutes deux, dispensent de réfléchir. »
Henri Poincaré, Mathématicien, physicien et philosophe français

Ce sont tous ces aspects et bien d’autres encore qu’explore l’exposition. A travers une scénographie théâtralisée et immersive, totalement enchanteresse, l’exposition embrasse les magies et les sorcelleries à travers le temps et l’espace et interroge notre rapport à l’autre et au monde, nos représentations actuelles et nos attentes.

Magies-Sorcelleries sera non seulement l’occasion de questionner les rapports étroits que la magie entretient avec les sciences, notamment naturelles, mais aussi de s’interroger sur notre propre disposition à nous laisser illusionner. »
Francis Duranthon,, directeur du Muséum de Toulouse

Regards croisés

L’exposition Magies-Sorcelleries est le fruit d’une coproduction entre le Muséum de Toulouse et le musée des Confluences de Lyon. Elle se déroule donc en deux actes : L’acte 1, à Toulouse, déploie une magie savante, en explorant la lisière entre savoirs scientifiques et savoirs occultes. Résolument contemporaine, elle vient s’ancrer dans la continuité de la longue tradition magique toulousaine.
L’acte 2, à Lyon, raconte, sous l’intitulé Magiques, le rapport des hommes à la magie depuis la nuit des temps, comme un fait social intemporel et universel.

Regards croisés entre Francis Duranthon, directeur du Muséum et Hélène Lafont-Couturier, directrice du musée des Confluences :

Chaman Mehinako – Mato Grosso – Brésil – 2008

Francis Duranthon : Cette exposition a été coconçue par le Muséum de Toulouse et le musée des Confluences de Lyon. C’est une première. Pourquoi une telle coproduction ? Qu’en attendez-vous ?

Hélène Lafont-Couturier : Le musée des Confluences comme le Muséum de Toulouse sont deux institutions complémentaires dans leur approche. Mais elles ont toutes deux en commun d’être solidement ancrées dans leur territoire, accessibles et attentives à leur public. Ces caractères partagés renforcent notre estime mutuelle, notre collaboration en région, de métropole à métropole.

FD : En outre, le thème des magies et sorcelleries nous offre l’occasion de valoriser nos collections, de confronter nos méthodes de travail et de créer une véritable dynamique entre nos deux établissements. C’est en ce sens que nous avons approché le musée des Confluences et proposé un projet autour des sorcelleries. Nous sommes persuadés que cette exposition saura séduire le public. La magie est souvent propice aux fantasmes et aux affabulations. Pourquoi choisir un tel sujet quand on se positionne comme un établissement de culture scientifique ?

HLC : Ce sujet est né à la suite d’une exposition conçue et présentée à Lyon en 2017 : Venenum, un monde empoisonné. Consacrée à l’histoire des poisons dans une approche très interdisciplinaire, elle a eu beaucoup de succès auprès de nos publics et dans les réseaux scientifiques et culturels. Les équipes du musée des Confluences ont souhaité donner une suite à cette première expérience. Le thème des magies se prêtait parfaitement à notre approche : convoquer la multiplicité des regards, interroger des pratiques millénaires et universelles. Lyon est par ailleurs une ville dont l’histoire est traversée par celle de la magie et des sciences occultes.

FD : Les savoirs scientifiques ne sont pas constitués en un corps de doctrine homogène, ils ne sont pas détachés de toute subjectivité. Et la pensée magique reste très présente dans nos sociétés cartésiennes. Nous oscillons sans cesse entre le croire et le savoir. L’exposition nous amène à éprouver cette lisière entre savoirs scientifiques et savoirs occultes et à découvrir les « magies savantes ». Entre le croire et le savoir, quel est le propos de l’exposition ?

FD : Au travers d’une muséographie qui interpelle le visiteur sur sa capacité à vivre et à croire ce qu’il voit, l’exposition met en lumière des réalités troublantes. Elle nous murmure certaines vérités déroutantes et nous plonge au cœur de grandes questions qui imprègnent l’air du temps. Elle nous parle du dualisme entre nature et culture, de faits vérifiés et d’irrationnel, de vérités et d’illusions.

HLC : L’exposition permet de prendre la mesure du caractère ambivalent de la magie, qui oscille entre invisible et matérialité. Magies et sciences répondent à cette même envie de comprendre le monde, de lui donner sens. Dans nos sociétés, encore aujourd’hui, les limites entre les connaissances médicinales et les croyances magiques se troublent parfois, je pense aux vertus données aux minéraux ou aux végétaux par exemple. Quelles sciences sont convoquées tout au long du parcours ?

HLC : Dans l’ensemble de son parcours, l’exposition rend évident le lien entre les sciences naturelles et les sciences humaines. Sont présentées des collections botaniques et minérales, telles que des mandragores et des pierres précieuses, des ouvrages et des grimoires dont la Poule noire ou la Clavicule de Salomon, des pièces archéologiques fondamentales, je pense notamment à une Vénus paléolithique, mais aussi des objets rituels qui permettent de rapprocher nos pratiques, populaires et communes à toutes nos sociétés, des baguettes de sorciers aux objets vaudous. En quoi les magies et sorcelleries sont-elles intemporelles ?

FD : Dès l’aube de l’humanité, on a affaire à des pensées magiques, à des procédés qui permettent d’intercéder avec des puissances mystérieuses. L’abbé Breuil, par exemple, affirmait que les figurations dans les grottes à la préhistoire correspondaient à des rituels de magie de chasse et d’envoûtement, conduits par des sorciers revêtus de costumes rappelant ceux des chamanes d’Amérique du Nord et de Sibérie. En quoi sont-elles universelles ?

FD : On rencontre la magie dans toutes les cultures. Du chamanisme des Pioras d’Amazonie aux rituels musicaux thérapeutiques des Gnawas du Maroc en passant par les prestidigitateurs et la sorcière contemporaine, on trouve des personnes qui vont intercéder entre les puissances occultes et le monde dans lequel on vit. Ces personnes s’appuient sur des objets symboliques, qu’ils soient végétaux, minéraux ou animaux.

HLC : Nous avons tous un grigri, un petit objet dans la poche ou sur un coin de table, marqué de souvenirs. La magie est aussi une affaire personnelle, un « bricolage » qui fait sens pour celui ou celle qui y place son espoir et recherche une protection. Au-delà des siècles et des continents, notre humanité, je crois, a besoin de cela. Que révèlent les magies de notre société, de nos représentations et de nos attentes ?

FD : Elles questionnent notre rapport à la raison. Aussi rationnel soit-on, nous aspirons à l’irrationnel. Le partage entre la raison moderne et la pensée magique est en réalité beaucoup moins étanche qu’il n’y paraît !

HLC : Nous vivons dans un monde d’une immense complexité, où nous sommes en quête de sens. Ce besoin de comprendre mais aussi de maîtriser son destin tend vers une forme de réalisation dans la pratique magique. Guérir, maudire, attirer l’amour, se protéger… Nous souhaitons peser sur le cours des choses qui parfois nous échappe. À qui s’adresse cette exposition ?

HLC : À l’enfant comme au professeur, à tous. Nous signons des expositions attirant un public curieux qui découvre un sujet, comme un public d’expert qui souhaite approfondir une question par une approche complémentaire à la sienne.

FD : À tous les publics. Le parcours que nous proposons fait appel à l’imaginaire, à l’expérience, à la réflexion, aux expérimentations. C’est une exposition « questionnante ». Elle permet de regarder autrement, elle donne à comprendre. Et en cela, elle s’inscrit parfaitement dans la vocation du Muséum.

Francisco de Goya – vuelo de brujas (1798) – Coll Museo del Prado

La magie entre par la grande porte au Museum

Magie blanche, magie noire, enchantement, prestidigitation… Le mot magie revêt aujourd’hui des significations bien différentes. Entre réalité et illusion, entre savoirs et croyances, la magie cherche à donner du sens aux événements, aux moments heureux et malheureux.

La magie permet de donner un sens aux événements. Elle transcende la réalité pour expliquer l’inexplicable. En Occident, la rencontre entre magie et pratiques religieuses a toujours été houleuse, particulièrement au Moyen Âge et à la Renaissance, donnant lieu à des chasses aux sorcières. Plus tard, la rationalité des Lumières a cherché à comprendre ces phénomènes défiant les lois naturelles et leur a appliqué des connaissances scientifiques. La magie deviendra ensuite théâtre d’illusion et de divertissement.
Les pratiques magiques n’ont jamais disparu, loin de là. Elles existent dans le monde entier. Pragmatique tout en restant mystérieuse, la magie permet, grâce à des rituels de divination, de trouver un coupable, physique ou symbolique, une explication et des solutions pour rétablir un ordre déséquilibré.

Entre ensorcellement et protection, les acteurs de la magie, où qu’ils soient dans le monde, ont des points communs. Qui peut le bien, peut le mal… et inversement. « Souvent propice aux fantasmes et affabulations, la magie interroge surtout nos représentations, fascine et demeure ce “tout” qu’on ne s’explique pas. », remarque Francis Duranthon.
Ses praticiens, de la figure du magicien à celle de la sorcière, ont façonné nos imaginaires mais révèlent des questions sociétales bien réelles, que ce soit une quête d’un réenchantement du monde, le souhait d’un retour à la nature et aux spiritualités ancestrales ou même des revendications féministes et progressistes.

Est-ce que la science en expliquant les couchers de soleil tue leur magie ? »
Hubert Reeves – Malicorne – 1990

Ce sont tous ces aspects et bien d’autres encore qu’explore l’exposition Magies-Sorcelleries à Toulouse, de décembre 2020 à octobre 2021. Elle prend ensuite le nom de Magiques au musée des Confluences, où elle est proposée dans un format élargi d’avril 2022 à février 2023.

Les clavicules de Salomon ou Clavicula Salomonis sont le nom de différents grimoires de magie que tous les sorciers et magiciens se devaient d’avoir pour accéder à la science secrète, à la connaissance et aux richesses. L’ouvrage fit sa première apparition vers les XIe / XIIe siècles. On le disait rédigé par le roi Salomon lui-même, décrit souvent comme un sorcier ayant reçu ses pouvoirs de Dieu.

Qu’il s’agisse de l’acte 1 toulousain ou de l’acte 2 lyonnais, les visiteurs pourront éprouver combien l’invocation de puissances surnaturelles a toujours donné à penser à l’humanité qu’elle pouvait peser sur le cours des choses. À Toulouse, elle interroge notre rapport à l’autre et au monde, nos représentations actuelles et nos attentes. Elle repose sur trois éléments, entre le croire et le savoir : magie, sciences et croyances. Ce triptyque, qui joue comme un leitmotiv, s’imbrique et se répond tout au long du parcours. Oscillant sans cesse entre sciences naturelles et sciences humaines, Magies-Sorcelleries s’appuie sur les collections des deux musées, enrichies d’emprunts à d’autres structures muséales. « Magies-Sorcelleries sera non seulement l’occasion de questionner les rapports étroits que la magie entretient avec les sciences, notamment naturelles, mais aussi de s’interroger sur notre propre disposition à nous laisser illusionner », affirme Francis Duranthon.

Sorcières, nom féminin pluriel
Le point de vue d’Isabel Notaris, directrice adjointe du Muséum

Les figures de sorcières, qui portent en elles l’ombre d’une subversive féminité, reviennent aujourd’hui habiter nos quotidiens. En Europe, au cours des siècles, il y eut des sorcières et des sorciers, comme dans toutes les sociétés. Mais au Moyen Âge, les femmes sardoniques et indécentes chevauchant des balais les soirs de pleine lune pour se mêler à des fêtes orgiaques ou des sabbats, n’existaient pas. Ce fantasme a été forgé au XVe siècle.

Le Malleus maleficarum, publié à Bâle en 1486, est le parfait manuel du chasseur de sorcières. Il connaît un succès extraordinaire dans toute l’Europe avec 34 rééditions. Il servira de modèle pour la plupart des interrogatoires et « jugements hâtifs » jusqu’au XVIIe siècle, malgré son interdiction en 1490, peu après sa publication, par l’Église catholique.

Il se dit qu’Angèle de Barthe fut la première des sorcières brûlées, en 1275 à Toulouse, bien avant la répression organisée et systématique contre la sorcellerie lancée à partir de 1484. Lorsque parut en 1486 le Malleus Maleficarum (ou le Marteau des sorcières), manuel de référence pour faire avouer ses crimes, la sorcellerie se conjugua alors au féminin.

Comme il est précisé doctement dans ce manuel, les femmes sont déficientes moralement et physiquement, ce qui les pousse vers le péché et les fait succomber au diable. La répression atteint son paroxysme, les sorcières sont désignées à la vindicte publique et livrées au bûcher. C’est la fameuse « chasse aux sorcières » qui se répand entre 1550 et 1650. Cette traque assassine s’appuie sur la vieille équation entre savoir et pouvoir.
Souvent guérisseuses, outre la maîtrise de leur propre corps et de leur propre sexualité, les sorcières avaient régulièrement un rôle de sage-femme, aidant à accoucher, à contrôler la fertilité et à avorter.

La chasse aux sorcières ostracise le savoir des femmes et condamne leur désir d’indépendance. Elle s’apparente à la mort orchestrée des femmes « sachantes ». À la même époque, certains grands penseurs, dont Descartes, associent les femmes à la nature, à l’obscurité, au mystère, au corps et aux émotions.

Pourquoi sorcières ? Parce qu’elles dansent. Elles dansent à la pleine lune. Femmes lunaires, lunatiques, atteintes – disent-ils – de folie périodique. […] Les sorcières respiraient, palpaient, appelaient chaque fleur, chaque herbe, chaque plante. Ainsi elles guérissaient. Ou empoisonnaient. Rien, là, de surnaturel. […] Pourquoi sorcières ? Parce qu’elles jouissent. »
Xavière Gauthier

Ils affirment ainsi que les femmes nuisent à la science. Elles auraient moins d’esprit que l’homme et ne pourraient donc se consacrer aux choses de l’intelligence. Elles sont considérées comme un obstacle à la création d’une science masculine officielle. Ainsi la domination de la nature et de l’oppression des femmes fonctionnent ensemble : les femmes sont inférieures parce qu’elles font partie de la nature, et on peut maltraiter la nature parce qu’elle est féminine.

Autrefois traquée et brûlée, la figure de la sorcière d’aujourd’hui a changé de statut. Revivifiée à travers la pop culture, elle peut tour à tour s’incarner dans une Femen qui, au scandale de ses seins nus, ajoute celui de détester le patriarcat, dans une militante écologique engagée, une activiste éco-féministe, une artiste performeuse queer ou une chamane.
Sorcières et féministes contemporaines partagent des luttes dont les raisons d’exister sont loin d’être éteintes, et évoquent des héritages passés d’une irréductible actualité.

À l’heure où notre société souffre d’un lien perdu avec la nature, la figure de la sorcière permettrait de se réapproprier une place dans un écosystème qui combine nature et culture, à faire le lien entre politique et spiritualité, entre savoirs et croyances. En ces temps perçus comme pré-catastrophiques, se tourner vers les sorcières pour changer notre rapport à la terre, au capitalisme et au patriarcat, c’est renouer avec l’histoire des femmes, mais aussi avec d’autres mythes, d’autres images. Questionner le sujet « magies et sorcelleries » dans nos sociétés ultra cartésiennes en multipliant les points de vue, historique, philosophique, écologique, naturaliste, nous permet d’éclaircir ces mutations des sciences humaines et sociales et de rappeler avec force que la science est nécessairement plurielle.

Le regard du scientifique Julien Bondaz, commissaire scientifique de l’exposition  – Le bestiaire magique

Par-delà la diversité des formes de magie pratiquées à travers le monde, il existe plusieurs universaux dont l’un des plus marquants interroge les rapports entre les humains et les animaux.
Le monde des bêtes sauvages, universellement conçu comme le double ou l’envers de celui des humains, est généralement considéré comme étant lié aux entités invisibles. De nombreux animaux sont dotés de pouvoirs occultes, susceptibles d’être appropriés par des spécialistes magico-rituels.

Le pangolin de Temminck – Collection du Muséum de Toulouse

Chamans, devins-guérisseurs, sorciers et contre-sorciers sont réputés capables d’emprunter certaines compétences aux animaux, voire de se transformer en bêtes. Plusieurs principes expliquent que certaines espèces zoologiques soient privilégiées dans les récits de transformation : des animaux nocturnes (puisque les pratiques occultes sont souvent associées au monde de la nuit), des prédateurs exemplaires (la sorcellerie et la contre-sorcellerie étant comparées à la chasse et à la dévoration), des espèces venimeuses (le poison étant considéré comme l’une des armes des sorciers) ou encore des animaux considérés comme hybrides, tels l’oryctérope ou la chauve-souris (qui apparaissent comme de possibles médiateurs entre les mondes visibles et invisibles).

Une grande ambivalence s’observe : les compétences des animaux peuvent être mobilisées aussi bien à des fins bénéfiques que maléfiques. Les oiseaux par exemple, dotés de la compétence du vol, illustrent à la fois la capacité de passer du monde des humains à un outre-monde, ce qui permet d’évoquer le voyage chamanique, et le pouvoir de voir sans être vu, capacité associée à la sorcellerie.

Parmi ces familles ou espèces zoologiques figurent également les auxiliaires ou les doubles animaux des magiciens et des sorciers, qui les utilisent comme véhicules ou comme armes. Nombre d’entre eux ont aussi pour compagnons des animaux familiers dotés de capacités extraordinaires : chat capable de voir la nuit ou chien de chasse, tous deux compétents pour repérer des entités maléfiques, par exemple.

À chaque fois, des caractéristiques zoologiques ou éthologiques justifient les usages magiques des animaux ou leurs affinités avec les sorciers. Ces relations privilégiées reposent donc moins sur un travail de l’imagination que sur la mobilisation de connaissances naturalistes souvent détaillées. En ce sens, il y a une véritable écologie de la magie.

L’exposition : en quête de l’instant magique

Tout au long de leur parcours, les visiteurs découvriront à quel point les magies sont universelles et intemporelles. Ils s’immergeront dans un monde oscillant sans cesse entre le croire et le savoir. Mêlant les sciences de la terre et de la vie avec les sciences humaines et sociales, Magies-Sorcelleries est une exposition tout à la fois scientifique, culturelle, sensorielle et accessible.

Le visiteur pénètre dans une forêt et s’imprègne de l’atmosphère du lieu. Il découvre l’univers des magies. Si elles prennent différentes formes au cours de l’histoire et selon les cultures, elles ont toutes un principe en commun : elles modifient le cours ordinaire des choses en activant les propriétés occultes des éléments qui composent notre environnement, qu’il s’agisse de plantes, d’animaux, de substances corporelles ou d’entités invisibles.

Nous vivons tous des instants magiques, sans forcément ressentir le besoin de les nommer. Nous faisons tous l’expérience de l’efficacité de certains gestes rituels ou du pouvoir de la parole, sans nécessairement chercher à la comprendre. À travers la forêt des contes de fées, des herboristes et des sorciers, les magies ouvrent d’autres chemins.

Magies et sociétés d’aujourd’hui

Loin de disparaître, les magies ne cessent de se réinventer. Avec le développement des nouvelles technologies de l’information, les pratiques magiques du monde entier font l’objet d’emprunts et de réappropriations. De nouvelles formes de chamanisme sont inventées, souvent en mixant des symboles et des pratiques de différentes origines. De nouveaux rituels sont organisés pour certaines étapes clés de la vie, tandis que les consultations de devins, d’astrologues et autres voyants rencontrent un succès toujours continu. La discrimination et la diabolisation de la sorcellerie contribuent par ailleurs à lui donner un nouveau sens, plus politique que magique ou thérapeutique.

Les mouvements féministes, écologiques, écoféministes ou anarchistes récupèrent la figure du witch ou de la sorcière pour critiquer les normes du patriarcat et du capitalisme. Dans un autre registre, films, dessins animés, séries, regorgent d’enchanteurs, de créatures fantastiques, de sorcières et d’apprentis sorciers.

La pop culture contribue ainsi à publiciser les différentes formes de magie. De la même manière, la magie spectaculaire ne cesse de captiver les spectateurs en se diversifiant : mentalisme, magie nouvelle, close-up…

Mais derrière la popularité des magies, notre époque reste aux prises avec les mêmes incertitudes fondamentales qu’autrefois. En politique, dans le sport, en amour ou en affaires, il n’est pas rare que des actions occultes soient recherchées, des spécialistes magico-rituels consultés. Du moins le soupçon reste-t-il souvent présent et peut-être oscillons-nous toujours entre deux postures : décrypter le monde ou entretenir le mystère …

Dans les coulisses de l’exposition

L’espace du Rêve

Magies-Sorcelleries est avant tout une exposition à vivre et à ressentir. Ainsi en ont décidé les équipes du Muséum de Toulouse et du musée des Confluences de Lyon. Les deux chefs de service exposition, Virginie Laurent pour Toulouse et Christian Sermet pour Lyon, et les deux cheffes de projet, Gaëlle Cap-Jedikian pour Toulouse et Carole Millon pour Lyon, ont mené depuis trois ans un travail commun, qui conjugue la dimension scientifique du Muséum avec celle plus sociétale du musée des Confluences.

Une exposition comme Magies-Sorcelleries s’envisage comme une superproduction : un partenariat entre deux grandes institutions, trois ans de préparation, une centaine de collaborateurs mobilisés, le partage de cultures professionnelles, de métiers différents… Et une volonté commune : que le visiteur entre dans l’exposition comme sur une scène de théâtre, qu’il s’immerge totalement dans un univers magique et qu’il s’entende raconter une histoire.

L’exposition prend donc la forme d’un jeu subtil entre visible et invisible, entre nature et culture, qui valorise les collections des deux institutions, enrichies pour l’occasion d’emprunts à d’autres musées.

Le parti-pris de la scénographie repose sur le cercle. À la fois symbole d’universalité et d’éternité, le cercle est omniprésent dans la nature. Interface entre le terrestre et le divin, il matérialise tout au long du parcours la dualité entre savoir et croyance sur laquelle repose la dynamique de l’exposition. Originale et contemporaine, l’exposition fait appel à l’imaginaire, mais aussi à l’expérience, aux réflexions et aux expérimentations.

Trois questions à Gaëlle Cap-Jedikian, cheffe de projet de l’exposition pour le Muséum :

Cette exposition croise les sciences et la magie. Pourquoi une telle approche ?

Gaëlle Cap-Jedikian : Nous naviguons tous entre deux aspirations : la volonté de croire et la volonté de savoir, la recherche de sens et le besoin de vérité. Avec cette exposition, nous ne voulons pas opposer deux visions du monde, mais au contraire observer comment elles se confrontent et s’assemblent. Les sciences vont de pair avec le doute, la controverse, la confrontation, l’échange. Elles sont là pour apporter des questions et parfois des réponses, mais jamais de vérité figée. Or, nous aspirons à savoir et nous demandons à la science ce qu’elle ne peut pas produire. Nous nous tournons alors vers la croyance ou la magie, qui ont leur propre rationalité et qui rassurent car on ne les conteste pas.

On ne voit pas d’écran dans l’exposition. Pourquoi un tel parti pris ?

GCJ : La scénographe, Marion Lyonnais, a voulu, au-delà de la présentation des objets, créer un temps magique. Elle a traité l’exposition comme une scène de théâtre où le temps se ralentit, où l’invisible apparaît, où un dialogue émotionnel se crée avec le visiteur, quel qu’il soit. Magies-Sorcelleries est avant tout une exposition à vivre et à ressentir. Nul besoin d’écran pour cela. Mais on y trouvera des nombres magiques, des jeux de lumière, des projections évanescentes, des apparitions… On est dans l’espace du rêve. 

Qu’est ce qui fait selon vous la force et l’originalité de cette exposition ?

CGJ : Cette exposition permet d’interroger la place de la science dans notre société, tout particulièrement à la lumière de ce que nous avons vécu avec la pandémie de Covid 19. Le leit-motiv du Muséum de Toulouse est : sciences et conscience du vivant. Avec Magies, ce que nous mettons en lumière, c’est la connaissance de l’autre, la connaissance de ses propres limites et notre humilité par rapport à la nature et au vivant. En réunissant sciences et magies, c’est finalement le vivre ensemble que nous interrogeons.

Exposition Magies Sorcelleries au Muséum de Toulouse, du 19 décembre 2020 au 31 octobre 2021

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