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La libération des forces sombres de l’autoritarisme

La libération des forces sombres de l’autoritarisme

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Les résultats du scrutin du 9 juin suivis de la décision surprise du président Macron de dissoudre l’Assemblée nationale et de provoquer des législatives anticipées ont créé un séisme politique en France. Les forces d’extrême droite pourraient devenir majoritaires dans le pays et gouverner, sous forme d’une cohabitation impensée aussi tôt. Mais cette situation n’est pas l’apanage de la France. Elle se retrouve, à des degrés divers, dans d’autres pays : la montée des extrêmes et de l’autoritarisme est une caractéristique de notre époque.

Comment comprendre ces masses immenses de partisans du Rassemblement national, qui prennent des positions jamais vues de mémoire récente et semblent en voie d’atteindre les portes du pouvoir ? Comment comprendre qu’en Europe, bon nombre des partis radicaux, antisystème, extrémistes s’attachent aujourd’hui à imposer un calendrier clairement nationaliste, et demandent toujours plus de pouvoir et plus d’exceptions pour chacun des États membres, prônant une maîtrise nationale sur toujours plus de sujets ? Comment comprendre le succès énigmatique aux États-Unis de Trump, et surtout les soutiens qu’il agrège en bouleversant toutes les lignes démographiques qui délimitent habituellement les candidats : l’éducation, le revenu, l’âge, et même la religion ?

Une brèche

Deux chercheurs américains, Marc Hetherington et Jonathan Weiler, avaient publié en 2009 un livre qui suscite aujourd’hui un grand intérêt, Authoritarianism and Polarization in American Politics. Ils ont découvert une brèche qui attire plus ou moins inconsciemment de vastes populations prônant des tendances autoritaires dans plusieurs pays du monde. Cette tendance s’est accélérée ces dernières années du fait des changements économiques et démographiques et notamment l’immigration. Elle a atteint son apogée avec la crise du Covid-19. Cette tendance de fond a été activée brutalement et a fait émerger des groupes de plus en plus nombreux de citoyens recherchant une force politique capable de préserver le statu quo et éliminer les menaces qu’ils ressentent. Leur volonté est d’imposer un ordre à un monde qu’ils perçoivent comme étant de plus en plus étranger.

Les ressorts de cette tendance de fond sont multiples. Pour certains, c’est le résultat de la résurgence des questions identitaires, et de la menace que ressent une partie de l’électorat devant les évolutions sociales, en matière de diversité ou de valeurs. D’autres avancent que l’attrait des partis antisystème est lié au déclin économique durable que subissent des sociétés qui n’ont pas su s’adapter à la mondialisation, à l’intégration des échanges commerciaux et aux transitions écologique et numérique.

Hans Kundnani, analyste pour le groupe de réflexion Chatham House, mettait en garde, dans un article récent : si antithétique que cela puisse paraître aux yeux des Européens modérés, l’UE pourrait bien devenir une institution aux mains de l’extrême droite. “Nous avons tendance à idéaliser l’UE et à la voir comme un projet intrinsèquement progressiste, voire cosmopolite, donc apparemment incompatible avec la pensée d’extrême droite. [Or] une UE d’extrême droite est, au moins théoriquement, tout à fait possible.”

Une force latente

Pour les politologues, ce que l’on peut nommer les « autoritaristes » (authoritarianists en anglais) constituent un véritable ensemble qui se situe à un autre niveau que celui des habituels clivages ou familles politiques mais qui persistent comme une force latente dans la société. Ce qui les caractérise principalement est leur recherche d’un ordre dans le chaos du monde. Toutes les situations qui représentent un danger pour le maintien de cet ordre (diversité, afflux d’étrangers, dégradation perçue de valeurs anciennes, etc…) sont vécues comme autant de menaces qu’ils ressentent personnellement et qui compromettent leur sécurité la plus élémentaire.

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Dans ce cas, sans tenir compte de catégories idéologiques ou partisanes traditionnelles, ils affluent vers celui qui saura, par la force de son tempérament et des actions décisives, les protéger de ces menaces. Pour l’Australienne Karen Stenner, professeur en psychologie politique, et auteure d’un livre devenu référence, The Authoritarian Dynamic, « autoritarisme » ne doit pas être confondu avec « conservatisme ». Le conservatisme se définit par une aversion à l’égard du changement ; c’est un mouvement qui peut englober des individus d’ethnies et de religions différentes, pour autant qu’ils entrent dans le cadre des « valeurs traditionnelles ». Alors que l’autoritarisme se définit par une aversion à l’égard de groupes perçus comme responsables de cette menace : il ne s’agit pas, à proprement parler de racisme, mais plutôt du ciblage d’un bouc émissaire du moment.

Plusieurs chercheurs ont essayé de comprendre pourquoi ce groupe de citoyens ne s’est pas manifesté plus tôt, pourquoi est-il passé presque inaperçu alors qu’il possède une taille considérable. Comme ils n’émergent pas facilement des sondages par des questions telles que « avez-vous peur des musulmans », des politologues comme Stanley Feldman ont donc commencé dans les années 1990 à poser des questions plus pointues, telle que « qu’est-ce qui est le plus important pour un enfant : être indépendant ou avoir du respect pour les aînés ? ». Des questions qui, par fragments, tentent de dégager un portrait impressionniste des valeurs par lesquelles une personne se définit. C’est de ces sondages que s’est dégagée l’image d’un courant de fond « autoritariste » passé inaperçu et qui n’aurait attendu que les bonnes circonstances pour être « activé ».

Les conditions chimiques sont réunies

Les mouvements autoritaristes émergent partout en Europe et dans le monde ; en France, le Rassemblement national qui cherche à cristalliser ce courant latent, occupe une part considérable de l’électorat, plus de 30 % aux dernières élections européennes / première force politique française. Ce que les chercheurs en sociologie politique enseignent c’est le caractère latent de ces mouvements. Ils ne sont pas forcément conduits par les personnalités politiques (elles ne sont que des « déclencheurs »), ces forces ne peuvent s’inscrire sur les échiquiers politiques traditionnels (elles sont sous-jacentes), ni dans les catégories dans lesquelles on les place habituellement, par facilité, comme le populisme par exemple, leurs réactions sont imprédictibles car elles participent de la logique du chaos plus que de celle de la raison, de la compétence ou de l’expertise. Avec les crises qui se télescopent —économiques, sanitaires, des migrants, des États-nations, des partis politiques, du terrorisme, de la guerre en Ukraine, du dérèglement climatique— les conditions chimiques de la précipitation de ce composant latent apparaissent plus que jamais réunies.

La situation politique en France est un terreau exceptionnel pour le développement de l’autoritarisme. Non seulement les crises écologiques, institutionnelles, géopolitiques s’éternisent mais elles sont devenues la normalité de la vie quotidienne. Il règne la peur de lendemains pires que le présent et un sentiment d’impuissance car les citoyens constatent qu’ils n’ont que très peu de prise sur le réel observe Jan Spurk, professeur de sociologie à l’université Paris Cité. Il écrit : « L’adaptation résignée à cet état est une triste réalité tout comme la quête de sécurité dans la défense de ce qui, dans le passé, leur aurait permis de vivre convenablement ou mieux qu’aujourd’hui : la tradition, les frontières, le nous des « citoyens de souche ». La globalisation et l’européanisation ne sont plus des repères de lendemains meilleurs mais des sources de peurs de vivre dans un monde sans protections, sans frontières et sans règles ».

Les acteurs politiques institutionnels n’ont certainement pas dit leur dernier mot, mais il est évident que le système institutionnel et surtout les partis politiques, autrefois porteurs de projets alternatifs, sont à bout de souffle. Leur légitimité tout comme leur crédibilité sont au plus bas. Face à eux, les discours autoritaristes sonnent certes creux, sont souvent faux et pathétiques. Ils sont pourtant écoutés.

Pour les combattre il faut sans doute les mettre à l’épreuve, les confronter aux difficultés de la gouvernance réelle et non tribunitienne. C’est sans doute l’idée de la dissolution immédiate décidée par le président Macron :  il fait un coup de poker, il « fait tapis », en acceptant de prendre le risque d’ouvrir la porte du pouvoir pour confronter les partis autoritaristes, tout comme leurs électeurs, aux réalités. Il espère ainsi faire tomber les masques et, de son poste de président en cohabitation, manœuvrer suffisamment pour démontrer aux Français que la démocratie, parfois se trompe.

Gérard Ayache, directeur de la publication de UP’ Magazine, chroniqueur, essayiste

Image d’en-tête : photo Stéphane de Sakutin / AFP

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