Il y a quelque chose de trompeur dans l’expression « crise écologique ». Elle laisse entendre qu’il existerait quelque part une nature en crise, distincte de nous, qu’il faudrait réparer avant de reprendre le cours normal de nos affaires. Des mondes en transformation. Regards croisés sur les grands défis socio-écologiques, ouvrage collectif dirigé par Corinne Pardo, Richard Raymond et Emily Henry, raconte exactement l’inverse. Il n’y a pas, d’un côté, les humains et, de l’autre, leur environnement. Il y a des territoires habités, transformés, exploités, fragilisés, parfois réparés, toujours complexes. Des mondes que nous façonnons autant qu’ils façonnent nos manières de vivre.
En fait, c’était pas du désordre qu’elle voulait parler, Simona. C’est que l’homme se croit tout permis parce qu’il pense que le monde est à lui, alors qu’il ne sait rien du tout, que c’est juste une bête comme les autres, plus bête que les autres, parce que, par exemple, il n’y a que l’homme sur cette Terre qui est obligé de payer pour manger, ou de travailler pour avoir un toit. Aucune bestiole ne le fait. Et on se croit plus malins, ça fait rigoler, non ? » (Simonetta Greggio « Le souffle de la forêt – Sur les traces de Simona Kossak« . Ed. Arthaud, janvier 2026)
Publié au Cherche Midi, avec une préface de Philippe Grandcolas, le livre est issu des travaux du LabEx DRIIHM du CNRS, le Dispositif de recherche interdisciplinaire sur les interactions Hommes-Milieux. Il s’appuie notamment sur les Observatoires Hommes-Milieux (OHM), ces « laboratoires à ciel ouvert » installés dans des territoires ayant connu ou connaissant des bouleversements majeurs d’origine humaine. Des montagnes aux littoraux, des zones industrielles aux milieux ruraux, des régions polaires aux milieux tropicaux : les OHM renseignent les trajectoires socio-écologiques de territoires subissant une crise d’origine humaine déjà fragilisés par les changements globaux.
Observer là où le monde change
Le principe du livre est aussi simple que fécond : aller voir. Des montagnes aux littoraux, des territoires industriels aux espaces ruraux, des régions polaires aux milieux tropicaux, les chercheurs observent ce qui se passe lorsque changement climatique, activités économiques, décisions politiques, évolutions sociales et dynamiques naturelles se rencontrent sur un même territoire.
Et c’est probablement la première qualité de cet ouvrage : remettre du sol sous les pieds de l’écologie. Car les grands mots de notre époque — biodiversité, adaptation, résilience, transition énergétique, risques, changement global — ont fini par devenir tellement familiers qu’ils risquent parfois de perdre leur substance. Ici, ils redeviennent concrets. Un hydrosystème se fragilise. Une activité industrielle bouleverse durablement un milieu. Une transition énergétique modifie les usages d’un territoire. Le tourisme exerce une pression nouvelle. Les pratiques alimentaires évoluent. Des espèces disparaissent, d’autres résistent. Des habitants s’adaptent, contestent ou inventent.
L’environnement cesse ainsi d’être un décor devant lequel se déroulerait l’histoire humaine. Il devient l’un des protagonistes de cette histoire.
Ni nature d’un côté, ni société de l’autre
C’est sans doute le véritable fil rouge de Des mondes en transformation. La vieille séparation entre « nature » et « société » ne permet plus de comprendre ce qui nous arrive.
Un fleuve n’est jamais seulement de l’eau. Il est aussi des barrages, des industries, des agriculteurs, des poissons, des infrastructures, des politiques publiques, des paysages, des souvenirs, des usages et des conflits. Une montagne n’est pas seulement un relief : elle est simultanément un écosystème, une ressource, un espace touristique, un lieu de vie et un territoire soumis aux effets du réchauffement.
Difficile, ici, de ne pas penser à Bruno Latour. Dès Nous n’avons jamais été modernes, publié en 1991 aux éditions La Découverte, le philosophe et sociologue contestait ce qu’il appelait le « grand partage » : cette manière très occidentale et très moderne de placer d’un côté la nature, supposée relever des sciences, et de l’autre la société, laissée aux politiques, aux économistes et aux sciences humaines. Or nos mondes réels n’ont jamais respecté cette frontière. Une rivière polluée, une centrale nucléaire, un virus, le trou dans la couche d’ozone sont précisément de ces réalités hybrides impossibles à ranger proprement dans l’une ou l’autre catégorie.
Le changement climatique en constitue aujourd’hui l’illustration presque parfaite. Est-il un phénomène naturel ? Bien sûr : il concerne l’atmosphère, les océans, les températures, les précipitations, les espèces. Mais il est tout aussi évidemment industriel, énergétique, économique, géopolitique et social. Il devient même intime lorsqu’il modifie notre alimentation, notre santé, notre maison ou la manière dont nous imaginons l’avenir de nos enfants.
Des mondes en transformation donne en quelque sorte un terrain à cette intuition de Latour. Là où le philosophe déconstruisait conceptuellement la frontière entre nature et société, les Observatoires Hommes-Milieux vont regarder concrètement ce qui se produit lorsque cette frontière disparaît sous nos yeux.
Philippe Descola a, par une autre voie, profondément ébranlé cette même évidence occidentale. Dans Par-delà nature et culture, paru en 2005 chez Gallimard, l’anthropologue montre que la séparation entre une « nature » universelle et des sociétés humaines qui lui feraient face n’a rien d’universel : elle constitue une manière particulière, historiquement située, d’organiser notre rapport au monde. Ce détour anthropologique éclaire singulièrement l’ouvrage : ce que nous appelons « environnement » n’est peut-être pas ce qui nous entoure, mais ce avec quoi nous formons un monde.
C’est peut-être même ce qui rend le pluriel du titre si important. Il n’existe plus « la Nature », immense extérieur que l’humanité pourrait observer, exploiter, protéger ou réparer à distance. Il existe des mondes auxquels nous appartenons et dont nous dépendons.
Dans ses travaux ultérieurs, notamment Où atterrir ?, Bruno Latour – encore lui – radicalisera cette idée : face à la mutation climatique, la question politique devient aussi une question de territoire, d’attachement et de conditions matérielles d’existence. Nous ne pouvons plus raisonner comme si l’humanité évoluait au-dessus d’un globe abstrait et interchangeable. Il faut savoir de quoi nous dépendons, avec qui nous cohabitons et, finalement, où nous pouvons encore « atterrir ».
C’est exactement ce que permettent de voir les territoires étudiés dans Des mondes en transformation. Non pas une planète observée depuis le ciel, mais des morceaux de monde regardés depuis le sol.
Voilà pourquoi le livre revendique une approche profondément interdisciplinaire car il ne s’agit pas simplement de faire travailler côte à côte biologistes, géographes, sociologues, écologues ou économistes ; il s’agit de reconnaître que l’objet lui-même impose ce croisement des regards : les problèmes écologiques sont déjà sociaux, et les problèmes sociaux sont désormais inséparables des milieux dans lesquels ils se produisent.
Cette manière de regarder le monde change beaucoup de choses. Elle interdit notamment les solutions trop simples.
La transition n’est jamais une ligne droite
Nous aimons raconter la transition écologique comme le passage d’un mauvais modèle à un meilleur : sortir des énergies fossiles, protéger la biodiversité, économiser l’eau, transformer l’agriculture, adapter les territoires. Sur le papier, la direction semble évidente mais, sur le terrain, elle l’est beaucoup moins.
Changer un système énergétique transforme des paysages, des emplois, des rapports économiques et des usages. Protéger un milieu fait entrer en tension avec ceux qui en vivent. Adapter un territoire au changement climatique suppose de décider ce que l’on protège, comment, pour qui et avec quels moyens.
La transition ne consiste donc jamais simplement à remplacer une technologie par une autre ou une mauvaise pratique par une bonne. Elle recompose des équilibres. Elle crée parfois de nouveaux conflits en tentant d’en résoudre d’anciens. Elle produit des gagnants, des perdants, des résistances et des compromis.
L’ouvrage devient particulièrement intéressant politiquement à cet endroit — au sens premier du terme. Il explique que l’écologie n’est plus seulement affaire de carbone, de degrés Celsius ou d’espèces menacées, mais elle pose constamment la question de nos choix collectifs : quels territoires voulons-nous habiter et quelles transformations sommes-nous disposés à accepter pour continuer à les habiter ?
La science descend de son laboratoire
Autre intérêt majeur : la place accordée aux habitants, gestionnaires et acteurs des territoires. Il faut noter que Les Observatoires Hommes-Milieux ne fonctionnent pas seulement comme des postes d’observation depuis lesquels des scientifiques viendraient mesurer les dégâts. Leurs recherches mettent en relation différents types de connaissances et interrogent la manière dont habitants, acteurs locaux et chercheurs comprennent les transformations en cours.
Ce déplacement est essentiel car, face aux bouleversements écologiques, le savoir scientifique reste indispensable, mais il ne suffit pas à lui seul à produire des décisions acceptables ou efficaces. Connaître la température future d’un territoire ne dit pas automatiquement comment il faut y vivre. Mesurer la disparition d’espèces ne résout pas mécaniquement les conflits d’usage. Entre connaissance et action se trouve toujours une société.
Et c’est peut-être là aussi que se joue une transformation moins spectaculaire, mais décisive, de la science elle-même : celle que le chercheur n’est plus seulement celui qui observe un objet extérieur. Il travaille dans des territoires déjà habités, racontés, disputés, parfois blessés. Les habitants ne sont plus uniquement les objets d’une enquête : ils possèdent eux aussi des savoirs, des mémoires et une expérience du milieu.
Des catastrophes, mais surtout des trajectoires
Le titre du livre mérite alors que l’on s’y arrête. Il ne s’appelle pas « Un monde en transformation », mais Des mondes en transformation. Ce pluriel est probablement son idée la plus importante.
Il n’existe pas une expérience universelle du changement global parce qu’une région polaire, un littoral méditerranéen, une vallée industrialisée ou un territoire rural ne vivent ni les mêmes bouleversements, ni au même rythme, ni avec les mêmes moyens pour y répondre. La crise est planétaire, mais ses manifestations sont territoriales.
Et cette différence oblige à abandonner une certaine vision mécanique de l’écologie. Les territoires ne sont pas seulement « impactés » ; en effet, ils possèdent une histoire, des capacités d’adaptation, des savoirs, des résistances, des vulnérabilités et des rapports sociaux qui déterminent en partie leur trajectoire. C’est pourquoi l’ouvrage parle moins d’un futur qui nous tomberait dessus que de futurs qui se construisent déjà.
Il y a là une façon assez salutaire d’échapper à deux récits qui saturent aujourd’hui le discours écologique : celui de l’effondrement inéluctable et celui, exactement inverse, de la solution technologique qui viendrait tout arranger. Entre les deux se trouvent les territoires réels, avec leur complexité, leurs contradictions et leurs capacités d’invention.
Mais qui transforme quoi — et qui décide ?
Cette approche par la complexité appelle toutefois une vigilance.
À force de montrer que tout est lié et que tout interagit avec tout, on peut finir par donner l’impression que tout le monde participe également aux transformations observées. Or un habitant, une multinationale, un État, un agriculteur, une collectivité territoriale ou une industrie extractive ne disposent évidemment ni du même pouvoir d’action, ni des mêmes ressources, ni de la même capacité à modifier durablement un milieu. Les transformations socio-écologiques ont une histoire et elles ont aussi des acteurs, des intérêts et des rapports de force.
Comprendre la complexité ne doit donc pas conduire à diluer les responsabilités. C’est même peut-être le prolongement politique naturel du travail scientifique présenté dans cet ouvrage : une fois que l’on a compris comment un territoire se transforme, il reste à demander pourquoi il se transforme ainsi, qui décide de cette transformation, qui en bénéficie et qui en supporte le coût.
Cette question devient particulièrement importante à l’heure où le mot « transition » peut lui-même servir de paravent. En effet, une transformation présentée comme écologiquement souhaitable n’est pas automatiquement socialement juste, pas davantage qu’une décision prise au nom du développement économique n’est nécessairement acceptable pour le territoire qui en supportera les conséquences.
Regarder autrement avant de prétendre transformer
Des mondes en transformation ne propose donc ni programme politique clé en main ni catalogue de solutions miracles et c’est plutôt sa force. Dans un débat écologique souvent dominé par l’urgence — et l’urgence est réelle —, il rappelle une évidence que nous oublions parfois : avant de transformer un système, encore faut-il comprendre les relations qui le font tenir.
Le livre invite ainsi à changer d’échelle et peut-être surtout de regard. Le changement global n’est pas seulement cette immense courbe de température que nous regardons monter sur les graphiques du GIEC : il est dans une rivière, une forêt, une mine, une montagne, un littoral, une ville, une activité économique. Il est dans les relations qui se nouent entre ceux qui vivent là et ce qui leur permet d’y vivre.
Bruno Latour nous avait invités à « atterrir » et Philippe Descola nous a appris à nous méfier de cette frontière que nous pensions évidente entre la nature et nous. Les chercheurs réunis dans Des mondes en transformation font, en quelque sorte, le pas suivant : ils vont voir ce qui se passe une fois que l’on a effectivement posé les pieds quelque part. Et ce qu’ils découvrent est peut-être plus dérangeant encore.
Nous avons longtemps pensé que l’humanité transformait un monde extérieur à elle. Or nous découvrons aujourd’hui que chaque transformation du milieu revient, tôt ou tard, transformer ceux qui l’habitent.
Ce livre nous invite ainsi moins à « sauver la planète » — formule devenue presque trop grande pour être encore saisissable — qu’à regarder attentivement les mondes concrets dans lesquels nous vivons. Non pas une planète observée depuis le ciel, mais des morceaux de monde regardés depuis le sol.
Car la question écologique pourrait finalement être beaucoup plus simple à formuler qu’on ne le croit : dans quel monde voulons-nous encore pouvoir habiter — et quelles relations devons-nous changer pour le rendre habitable ?
Corinne Pardo est Ingénieure de recherche au sein de la fédération de recherche Écosystèmes continentaux et risques environnementaux CNRS/Aix-Marseille Université/Avignon Université/BRGM/Collège de France/CEA/Centrale Marseille/EHESS/IRSN/IRD/Ineris/INRAE/Université Côte d’Azur/Université de Nîmes/Université de Toulon et responsable scientifique et technique du LabEx DRIIHM sur les interactions hommes-milieux. Lors de sa formation, Corinne Pardo se familiarise avec des questions mêlant les sciences de la vie, l’écologie et les dynamiques territoriales. Elle obtient ensuite un doctorat en géographie environnementale, puis mène des recherches au sein de l’Irstea avant d’entrer au CNRS en 2014. Dès lors, elle intègre le Laboratoire d’excellence DRIIHM (Dispositif de recherche interdisciplinaire sur les interactions hommes-milieux) porté par le CNRS. Ce LabEx fédère treize observatoires Hommes Milieux qui étudient la réponse de socio-écosystèmes à des événements perturbateurs d’origines humaines à travers le monde entier. Elle occupe la position de cheffe de projet gouvernance du DRIIHM jusqu’en2021, avant d’en prendre la responsabilité scientifique et technique en 2022. Durant cette période, Corinne Pardo a réalisé un travail colossal à tous les niveaux de la gestion du LabEx. Elle a su fédérer l’ensemble de ses acteurs et est incontestablement un des piliers de sa réussite jusqu’à ce jour. Environnement et écologie / Médaille de cristal du CNRS 2023.
Richard Raymond est Ingénieur agronome, Ingénieur civil du Génie Rural, des Eaux et des Forêts. Il a réalisé une thèse en géographie à l’Université Panthéon-Sorbonne. Il est, aujourd’hui, chercheur au CNRS. Il tente, avec d’autres personnes de différentes disciplines (écologues, sociologues, géographes, anthropologues…), de saisir les facteurs qui structurent la diversité des relations Sociétés-Nature. Il s’intéresse, en particulier, aux manières dont les acteurs sociaux définissent leurs engagements dans le devenir de leurs territoires et les manières de faire face, concrètement, aux crises environnementales que nous connaissons.
Emily Henry est Médiatrice scientifique spécialisée en éducation à l’environnement au CNRS.
Des mondes en transformation – Regards croisés sur les grands défis socio-écologiques – Ouvrage collectif sous la direction de Corinne Pardo, Richard Raymond et Emily Henry – Editions Le cherche midi / Editions du CNRS, 21 mai 2026








