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« L’urgence la plus vitale » : quand tout devient urgent, que faut-il sauver d’abord ?

Image générée par IA - UP' Magazine

« L’urgence, c’est ce qui interrompt tout le reste, ce qui nécessite que l’on s’y consacre prioritairement« . Mais que se passe-t-il lorsque tout devient urgent ? Lorsque le climat, la guerre, les fractures sociales, l’école, la démocratie, la science, la santé, l’économie réclament simultanément notre attention ? C’est là que la réflexion de Frédéric Worms apporte quelque chose d’essentiel : elle refuse aussi bien la panique que la résignation et cherche un principe permettant de hiérarchiser nos urgences sans en sacrifier aucune. Dans L’urgence la plus vitale (1), le philosophe pose donc la question que notre époque semble rendre chaque jour plus difficile : « Quelle est donc l’urgence la plus vitale ? » Sa réponse tient en trois mots : la vie, la science, la justice. Trois mots pour tenter de retrouver une boussole quand toutes les alarmes sonnent en même temps.

Bonjour, quelle est votre urgence ?

Faisons l’expérience et prenons un Français au hasard pour lui demander ce qui lui paraît urgent aujourd’hui. Il pourrait répondre le pouvoir d’achat. Ou l’école. Ou l’état de l’hôpital. Ou la dette. Ou le dérèglement climatique. Ou la sécurité. Ou la guerre. Ou l’Ukraine. Ou le Moyen-Orient. Ou l’avenir de ses enfants. Ou celui de la démocratie. Il pourrait même, ce qui serait assez compréhensible, répondre : tout.
Et nous voici précisément dans le problème que pose Frédéric Worms.

En France, en ce début d’octobre 2026, le mot « urgence » semble être devenu une sorte de ponctuation de la vie publique. La mobilisation lycéenne a fait descendre dans les rues plusieurs centaines de milliers de jeunes, de parents, d’enseignants et de soutiens ; les affrontements et les blessures ont replacé au premier plan les questions de l’école, de la jeunesse, de l’ordre public et du rapport entre citoyens et institutions. Dans le même temps, le gouvernement affronte une équation budgétaire extrêmement contrainte, sur fond de déficit, de dette et de tensions politiques à quelques mois de l’élection présidentielle.

Et pendant que nous nous demandons comment remettre de l’ordre dans nos comptes, nos écoles ou notre démocratie, le thermomètre mondial, lui, ne s’arrête pas. Les guerres continuent, le dérèglement climatique poursuit sa course, les bouleversements technologiques s’accélèrent et les démocraties doutent d’elles-mêmes.

Alors, que traite-t-on en premier ? C’est une question beaucoup plus vertigineuse qu’elle n’en a l’air.

Quand les urgences entrent en concurrence

Le point de départ de L’urgence la plus vitale est justement celui-là. L’éditeur, Les Presses universitaires de France (Puf), le résume ainsi : « Aujourd’hui, plusieurs urgences vitales, et donc mortelles, se disputent le cœur et l’action des humains, des plus locales aux plus globales, des urgences naturelles ou climatiques aux urgences sociales ou politiques, la catastrophe, et la guerre ! Cette situation, devenue durable et sans doute indépassable, est la source d’une panique qui l’aggrave encore. »

Tout est dans ce verbe : se disputent. Car nous avons longtemps pensé l’urgence comme une exception : il y avait la vie normale, puis survenait l’accident, la catastrophe, l’épidémie, la guerre. On interrompait alors le cours ordinaire des choses pour répondre à l’événement avant, espérait-on, de revenir à la normale.

Mais que devient l’urgence lorsqu’elle n’est plus exceptionnelle ? Que se passe-t-il lorsque la crise climatique s’inscrit dans plusieurs décennies, qu’une guerre en chevauche une autre, que les tensions démocratiques deviennent permanentes, que les crises sociales succèdent aux crises économiques et que les innovations technologiques elles-mêmes nous imposent de décider avant d’avoir véritablement compris ce qu’elles allaient changer ?

Nous entrons alors dans un monde où l’urgence devient la condition ordinaire de l’action. Et c’est là que commence le danger.

Le piège de la panique

Frédéric Worms n’est pas tout à fait un observateur extérieur de ces dilemmes. Philosophe, spécialiste notamment de Bergson et de la philosophie française contemporaine, il dirige l’École normale supérieure (ENS) depuis 2022. Il a également été membre du Comité consultatif national d’éthique de 2013 à 2021. Autrement dit, il a fréquenté de près ces lieux où les principes philosophiques doivent parfois descendre de leur nuage pour rencontrer des décisions bien réelles : la médecine, la recherche, la fin de vie, les sciences, les institutions, la démocratie.

Son livre tient d’ailleurs autant du manifeste que de l’essai philosophique car il part d’une inquiétude très concrète : lorsque plusieurs périls réclament simultanément la priorité, nous risquons de ne plus savoir choisir. Et lorsque nous ne savons plus choisir, nous paniquons.

Or la panique possède une propriété redoutable : elle transforme chaque problème en menace absolue. Celui qui s’inquiète du climat peut finir par considérer que toute autre question est secondaire. Celui qui redoute la guerre peut demander que tout lui soit subordonné. Celui qui place la sécurité au premier rang peut être tenté de sacrifier certaines libertés. Celui qui juge la dette insoutenable peut considérer que toutes les dépenses doivent attendre.

Chacun possède alors son urgence la plus vitale. Et une société finit par devenir le lieu où les urgences ne s’additionnent plus : elles s’affrontent.

Alors, quelle est « l’urgence la plus vitale » ?

C’est évidemment le cœur du livre. La réponse de Worms pourrait surprendre ceux qui attendraient qu’il choisisse entre le climat, la guerre, la santé ou la démocratie. Il ne désigne pas une catastrophe qui aurait vocation à écraser toutes les autres. Il cherche plutôt ce qui permet de les affronter ensemble. Worms ne répond pas à la concurrence des urgences par une urgence supplémentaire ; il propose un critère pour les juger.

Sa boussole tient en trois termes : vie, science, justice. L’ouvrage plaide ainsi pour faire de la vie, de la science et de la démocratie — inséparable ici de l’exigence de justice — une sorte de nouvelle devise commune permettant de retrouver une orientation dans la confusion des crises.

La vie, d’abord, parce qu’aucune politique, aucune économie, aucune puissance n’a de sens si les conditions mêmes de l’existence humaine et du vivant sont détruites.

La science, ensuite, parce qu’on ne peut affronter des crises complexes uniquement avec des convictions, des émotions ou des récits. Le changement climatique, les pandémies, l’intelligence artificielle, les questions médicales ou énergétiques exigent des connaissances. Défendre la science devient donc aussi une urgence politique à l’heure où l’expertise est contestée, où les réseaux sociaux accélèrent les emballements et où la frontière entre information, opinion et manipulation devient parfois difficile à distinguer.

La justice, enfin, parce qu’une société ne peut demander indéfiniment des sacrifices sans se demander qui les supporte. Qui paie la transition écologique ? Qui bénéficie du progrès scientifique ? Qui supporte les crises économiques ? Qui est protégé et qui ne l’est pas ? Qui décide de ce qui est urgent pour les autres ? La justice empêche ainsi l’urgence de devenir simplement la loi du plus fort.

Ne pas choisir entre sauver le monde et sauver celui qui est devant nous

Worms nous conduit alors au véritable nœud du problème : comment penser ensemble des urgences qui semblent nous sommer de choisir entre elles ; sommés de choisir entre le proche et le lointain. Faut-il s’occuper du pouvoir d’achat ou du climat ? De l’hôpital aujourd’hui ou de la dette demain ? De nos frontières ou des désordres du monde ? De la recherche fondamentale ou de ses applications immédiates ? Des souffrances présentes ou des générations futures ?

Ces oppositions sont politiquement efficaces parce qu’elles sont simples. Mais elles sont philosophiquement trompeuses.

Une urgence réellement vitale ne devrait pas nous obliger à oublier les autres vies. Elle devrait au contraire nous permettre de comprendre ce qui les relie.

La pandémie de Covid-19 en avait fourni une démonstration spectaculaire : un virus apparu quelque part dans le monde avait soudain relié la biologie, l’hôpital, la recherche scientifique, l’économie, l’école, les libertés publiques, les inégalités sociales et les relations internationales. Toutes les urgences semblaient alors converger dans une seule. Worms fait de cette expérience l’un des points de départ de sa réflexion sur notre époque.

Depuis, les crises se sont à nouveau séparées. Mais leur interdépendance, elle, n’a pas disparu.

Cette tension entre le proche et le lointain traverse d’ailleurs une bonne partie de la philosophie morale contemporaine. Hans Jonas en a fait l’un des points de départ du Principe responsabilité, publié en 1979 (2). La puissance technique de l’humanité a, selon lui, changé l’échelle même de notre responsabilité : nos décisions présentes peuvent affecter des êtres qui ne sont pas encore nés et les conditions mêmes de la vie sur Terre. L’éthique ne peut donc plus se limiter à nos contemporains ni à ceux que nous avons devant les yeux ; elle doit intégrer les conséquences lointaines de nos actes et la possibilité d’une vie humaine future. C’est tout le sens de son impératif : agir de telle sorte que les effets de nos actions demeurent compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur Terre.

Paul Ricœur déplace encore légèrement la question. Dans Soi-même comme un autre (3), il définit la visée éthique comme celle de « la vie bonne, avec et pour autrui, dans des institutions justes ». Ce dernier terme est décisif : la sollicitude nous relie spontanément à celui dont nous voyons le visage et la souffrance ; la justice et les institutions doivent, elles, nous permettre de prendre en considération l’autre lointain, anonyme, celui que nous ne rencontrerons peut-être jamais. Des travaux consacrés à Ricœur parlent à ce propos d’une « juste distance » : comment venir en aide et rendre justice tout à la fois aux proches et aux lointains ?

Worms s’inscrit ainsi dans une question philosophique déjà ancienne, mais que l’accumulation actuelle des crises rend terriblement concrète : comment répondre à celui qui souffre devant nous sans sacrifier celui qui souffre ailleurs, et comment protéger le présent sans hypothéquer l’existence de ceux qui viendront après nous ? Chez Jonas, la responsabilité s’étend dans le temps ; chez Ricœur, la justice l’étend au-delà du face-à-face. Worms ajoute à cette tension une difficulté propre à notre époque : que faire lorsque toutes ces responsabilités se présentent à nous simultanément sous la forme de l’urgence ?

Retrouver une hiérarchie sans fabriquer une hiérarchie des vies

C’est sans doute l’un des mérites les plus précieux du livre : rappeler que hiérarchiser les urgences ne signifie pas hiérarchiser la valeur des êtres humains.
Nous avons pourtant besoin de priorités. Aucun gouvernement, aucune institution, aucun individu ne peut tout faire simultanément. Gouverner, au fond, consiste précisément à décider ce qui ne peut pas attendre.

Mais Worms déplace la question. En effet, au lieu de demander seulement : « Quel problème devons-nous résoudre en premier ? », il nous oblige à nous demander : « Au nom de quoi décidons-nous qu’il est prioritaire ? » La différence est considérable. Car la première question appelle une compétition entre catastrophes, alors que la seconde exige un principe. Et le triptyque vie, science, justice constitue précisément ce principe d’orientation.

Et si la première urgence était de ne pas céder à l’urgence ?

Il y a finalement un paradoxe délicieux — et profondément sérieux — au cœur de L’urgence la plus vitale.

Pour répondre correctement à l’urgence, il faut parfois résister à ce qu’elle provoque en nous : l’affolement, la simplification, le besoin d’un responsable immédiat, l’envie d’une solution instantanée. C’est particulièrement frappant dans la France actuelle. Quand des lycées sont bloqués, que des jeunes et des policiers sont blessés, que l’exécutif convoque des réunions de crise et que chaque camp politique proclame sa propre urgence, la tentation est immense de choisir immédiatement son récit, son responsable et sa solution.

Worms nous invite précisément à faire autre chose. Non pas attendre tranquillement que l’incendie s’éteigne. Non pas relativiser les souffrances. Encore moins se réfugier dans la confortable hauteur de vue du philosophe. Mais retrouver, au milieu de l’urgence, la capacité de discerner.

Car nous ne sommes pas condamnés, insiste-t-il en substance, à choisir entre la panique et l’impuissance. Nous disposons encore de ressources : la connaissance, les institutions, la démocratie, l’action collective. Il ne s’agit donc pas de les abandonner au motif qu’elles seraient trop lentes ou insuffisantes, mais de les relancer. C’est l’un des messages explicitement revendiqués par l’éditeur : « nous ne sommes pas perdus ».

Voilà peut-être ce que L’urgence la plus vitale apporte de plus utile au moment où nous avons parfois l’impression de vivre dans une salle de contrôle où tous les voyants sont passés au rouge. Il ne nous dit pas que l’urgence climatique serait moins urgente que l’urgence sociale, que la paix devrait attendre la justice, que l’économie devrait passer avant le vivant ou que la démocratie pourrait être suspendue le temps de remettre de l’ordre.

Il nous propose une règle plus exigeante : devant chaque urgence, demander ce qu’elle fait à la vie, ce que nous en savons réellement et si la réponse que nous lui apportons est juste. Vie. Science. Justice. Trois mots seulement.

Mais peut-être faut-il précisément commencer par là quand tout le monde crie qu’il faut commencer par autre chose.

 

(1) Frédéric Worms, L’urgence la plus vitale, Editions PUF / Collection « Eclairage », 1er octobre 2026 – 200 pages
(2) Hans Jonas, Le Principe responsabilité. Une éthique pour la civilisation technologique, 1979
(3) Paul Ricœur, Soi-même comme un autre, éditions du Seuil, 1990

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