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Covid-19 : Un an après, comment notre démocratie surmonte les promesses déçues ?

Tribune exclusive

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Confrontée depuis un an aux réalités d’une pandémie qui a envahi l’espace public et s’est insinuée dans notre intimité jusqu’à bouleverser nos mentalités et nos attitudes, la société française a développé une intelligence du réel dont les politiques ne semblent pas avoir conscience. Il y a discordance entre les tergiversations et les prises de positions contradictoires du gouvernement, et l’expérience de la réalité acquise si durement à l’épreuve du terrain. Nous vivons une gestion de crise qui ne fait qu’accentuer les fragilités de notre société et nous fait douter à la fois de la pertinence des décisions et de la véracité des promesses dans l’instant présent. Y-a-t-il impréparation, et déficit d’analyse et de compréhension de la part de nos gouvernants ? « Le jour d’après« , un an plus tard, nous fait-il craindre un risque démocratique ? 

Envisager de confiner, le nouveau tabou politique

« Dans le Grand Est, dans les Hauts-de-France, en Île-de-France, nos soignants se battent pour sauver des vies, avec dévouement, avec force. Au moment où la situation sanitaire se dégrade fortement, où la pression sur nos hôpitaux et nos soignants s’accentue, tout notre engagement, toute notre énergie, toute notre force, doivent se concentrer sur un seul objectif : ralentir la progression du virus. » C’était le 16 mars 2020. Au cours d’une allocution solennelle, le président de la République annonçait le 1er confinement.

Un an plus tard il pourrait dresser le même constat (y intégrant peut-être la Provence-Alpes Côte d’Azur), mais serait dans l’incapacité de faire accepter son long énoncé de mesures restrictives imposées au pays pendant 55 jours sans la moindre anticipation et avec tant de carences dans son organisation. Du reste, l’idée même d’envisager de confiner est le nouveau tabou politique, au point de lui préférer des formulations visant à en atténuer la signification. Il a même été décidé d’exercer une « surveillance renforcée » dans les territoires où les circonstances ne permettaient pas d’ajouter au couvre-feu l’emprise d’un confinement localisé du week-end. Nombre d’observateurs en contestent du reste l’efficacité dès lors qu’un confinement est strict ou n’est pas.

Cette tactique du louvoiement dont on comprend qu’elle intègre nombre de facteurs humains et sociaux consécutifs au mode de gestion d’une crise qui défie nos facultés de la maîtriser, relativise la résolution du chef de l’État il y a un an : « J’ai une certitude : plus nous agirons ensemble et vite, plus nous surmonterons cette épreuve. » Il a agit seul, avec le Gouvernement, et rien n’atteste de la pertinence de la réactivité du processus décisionnel, y compris en affichant aujourd’hui un score de 4,44% de vaccinations, pour ne pas faire l’inventaire de tous les rendez-vous manqués et des retards accumulés là où effectivement nous devions agir « ensemble et vite ». Dans quelques jours, je suis certain qu’un premier inventaire accompagné de retours d’expériences permettra d’interpréter cette autre résolution du 16 mars 2020 : « Agissons avec force mais retenons cela : le jour d’après, quand nous aurons gagné, ce ne sera pas un retour au jour d’avant. Nous serons plus forts moralement, nous aurons appris et je saurai aussi avec vous en tirer toutes les conséquences, toutes les conséquences. »

Dans la perspective de ce moment symbolique de célébration de l’année 1 de cette pandémie où ne manquera pas d’être présenté le bilan de ce que notre pays a « mieux fait que nos voisins » (satisfecit si souvent invoqué dans le discours public), la stratégie de communication marque une inflexion. Plutôt que de s’acharner à expliquer les atermoiements, les difficultés et les impasses de l’instant présent c’est à la prospective de lendemains délivrés de l’oppression sanitaire que s’exercent les membres du Gouvernement. Sans avoir tiré l’expérience de l’échouement auquel nous avait conduit le discours libérateur de l’après-11 mai que les faits ont démenti, lorsque le deuxième confinement a contrarié cette promesse entre le 30 octobre et le 15 décembre 2020.

Avec une opiniâtreté et une constance qui est probablement l’une des composantes du génie politique voilà qu’émerge à nouveau un propos qui n’a rien de rassurant tant le registre a été éventé ces derniers mois. « Tenons bon. Ne nous résignons pas après tant d’efforts. Nous allons encore affronter des épreuves, c’est vrai, mais pour la première fois depuis des mois, le retour à des vies plus normales est en vue. […] Il ne s’agit pas d’un horizon lointain et incertain. Il s’agit d’un horizon de plus en plus proche, peut-être nous l’espérons dès la mi-avril, auquel nous nous préparons. »

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Ce 3 mars, le porte-parole du gouvernement emprunte le registre de la prospective pourtant reproché aux scientifiques pour prédire une inversion de la courbe des pronostics épidémiologiques inquiétants et implanter de l’espoir là où il paraît encore illusoire. Pour le Gouvernement il serait l’heure d’affirmer ou de décréter que « le retour à des vies plus normales est en vue ». En sommes-nous à ce point assurés, alors que la géographie du confinement sélectif et des territoires « sous surveillance renforcée » cartographie une France qui prend progressivement les couleurs indicatives d’un taux de prévalence du virus justifiant des mesures urgentes ?

Une communication digne se doit d’être à la hauteur des enjeux

Afin de mieux saisir la cohérence et le sens de cet infléchissement observé dans la communication gouvernementale, il convient de se reporter à la « petite phrase » du président de la République le 1er mars. Plus nuancé, il conditionnait l’espoir d’une délivrance à notre faculté de surmonter des circonstances que son porte-parole évoque explicitement en termes d’épreuves : « Il faut tenir encore quelques semaines. Quatre à six semaines. » Cet augure sibyllin a sollicité sur le moment tant d’interprétations contradictoires que le lendemain il nous était précisé : « Au mois d’avril-mai, on peut espérer avoir un impact de la vaccination assez important pour diminuer la pression sur l’hôpital et espérer un allégement des restrictions. » Le porte-parole du Gouvernement admettait néanmoins : « on peut parler de saturation aujourd’hui ». Du reste « l’allégement des restrictions » ne signifie pas explicitement « retour à des vies plus normales ».
Dans l’Antiquité, les sophistes cultivaient l’art de la rhétorique. Je ne suis pas convaincu qu’il soit sage de poursuivre dans ce registre dilatoire et digne de consacrer nos débats sociaux à l’exégèse des vaticinations gouvernementales dont la pertinence s’avère pour le moins incertaine à l’épreuve des faits.

Un an après le début de la pandémie n’aura-t-on pas compris qu’une communication digne se doit d’être à la hauteur des enjeux, loyale, responsable et transparente. Avoir ainsi à interpréter des éléments de langage qu’aucune argumentation stricte n’étaye, interroge les modalités de gouvernance de cette crise que rendent plus complexes encore ces approximations et ces esquives. Au point de donner à penser que la réalité nous serait dissimulée, tant les dirigeants politiques nous estiment incapables d’en saisir les enjeux.

À défaut de données sérieuses et honnêtes, de transmission des savoirs utiles afin de faire face à ce que chacun d’entre nous redoute et constate, nous voilà ramenés à commenter au jour le jour des bribes épars d’interventions désordonnées dont on ne sait plus quel crédit leur accorder.

Le 1er mars, le ministre des Solidarités et de la Santé affirmait avec aplomb que la France est « un des seuls pays européens à afficher des statistiques pareilles en termes de protection des plus fragiles », ce qui est contesté par les données produites par le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies. Se jouer ainsi de l’exigence de vérité, renforce une défiance qui risque fort, au moment où s’imposent les décisions inéluctables qui ont été différées, de susciter une contestation dont on sait aujourd’hui que son éventualité entrave la capacité même d’agir du Gouvernement.

Confrontée depuis un an aux réalités d’une pandémie qui a envahi l’espace public et s’est insinuée dans notre intimité jusqu’à bouleverser nos mentalités et nos attitudes, la société française a développé une intelligence du réel dont les politiques ne semblent pas avoir conscience. De telle sorte que la discordance entre leurs résolutions incantatoires et l’expérience pratique acquise si durement à l’épreuve du terrain, risque d’être politiquement aussi intenable que la persistance de la pression pandémique. Un an après nous sommes plus fragiles encore, car épuisés par cette expérience de la déshérence et le triste constat qu’en dépit de quelques compensations palliatives pour éviter l’effondrement de la part de notre économie la plus vulnérable à la crise sanitaire, l’État ne maîtrise en rien le cours des événements. Et plus grave encore, il refuse d’en convenir, préférant préserver les apparences d’une autorité peu convaincante et rassurante, et opter pour la pensée magique, là où la responsabilité partagée permettrait d’être unis, réalistes, audacieux et constructifs face aux périls.

Préférer la prédiction politique à la prospective scientifique

Au moment où il importait de se préparer à des choix compliqués afin d’anticiper de manière concertée et responsable les conséquences d’un confinement inéluctable, sous une forme ou une autre, le pari politique a été de s’opposer à la prospective scientifique pour lui préférer la prédiction politique.

En éthique médicale, nous évoquons la notion de « juste moment » pour apprécier, dans un contexte donné, l’opportunité d’une décision. L’examen des circonstances procède d’une concertation pluraliste qui mobilise les différentes données et points de vue indispensables à une délibération juste, robuste dans son argumentation et de la sorte incontestable. C’est ainsi que l’on parvient à un consensus qui détermine l’acceptabilité d’une mesure, aussi complexe soit-elle. Dans son allocution du 16 mars 2020, le président de la République illustrait la pertinence de ce mode opératoire : « Dans la journée de jeudi, un consensus scientifique et politique s’est formé pour maintenir le premier tour des élections municipales et j’ai pris, avec le Premier ministre, la décision de maintenir le scrutin. » Un an plus tard, ce consensus n’est plus à l’ordre du jour, et les politiques se targuent de leur légitimité à refuser les options scientifiques qui leurs sont proposées, y compris lorsque la réalité pandémique devrait les inciter à plus de mesure et de prudence à cet égard. Reconnaissons que nombre de commentateurs les confortent dans cette contestation du « tout sanitaire », estimant avec une certaine naïveté qu’ils n’en braveront que mieux un phénomène qui concerne à la fois la science et les choix de société.

Si le pari du Gouvernement de maintenir coûte que coûte une certaine normalité de la continuité de la vie de la Nation mène à l’échouement dont on peut craindre aujourd’hui qu’il soit possible, il sera dit que le politique était en droit de le tenter. D’autant plus que le discours a été accompagné de justifications donnant à penser que l’on tentait ainsi d’éviter le pire, de se donner la chance d’exploiter les jours épargnés du confinement pour que chacun contribue personnellement à nous détourner de la fatalité. Du reste il est assez évident que si le devoir de confiner s’avérait inéluctable demain, il serait vain d’en imputer la responsabilité à l’autorité publique.
Collectivement nous ne nous y sommes pas opposés, puisque ce pari présidentiel était assumé en notre nom, pour notre bien et qu’une majorité d’entre nous se proclamaient prêts à « tout sauf au confinement ». Y compris en admettant d’imposer un auto-confinement aux plus âgés, mais également de s’exonérer de toute responsabilité à leur égard, eux auxquels étaient imputés le « sacrifice de la jeune génération » et la débâcle de notre économie… C’est dire à quel point d’adaptation en adaptation nous concédons à des renoncements parfois interprétables comme une forme d’abdication.

Trouver une issue « quoi qu’il en coûte »

Le 29 janvier 2021, Jean Castex affirmait au cours d’une intervention dont la teneur a surpris, tant l’annonce d’un confinement semblait imminente ce vendredi soir : « Notre devoir est de tout mettre en œuvre pour éviter un nouveau confinement et les prochains jours seront déterminants. »
Précisions que le même jour, le Conseil scientifique Covid-19 transmettait au Gouvernement une « note d’éclairage » : « Le confinement strict comme en mars- avril serait en mesure de réduire fortement la circulation épidémique, réduisant rapidement le nombre d’hospitalisations.1 » Cette préconisation rendue publique il y a seulement trois jours, aurait pu nous permettre, pour autant que les instances de l’État nous estiment dignes d’être informés, d’apprécier le poids et la portée du choix assumé par le Premier ministre. Au demeurant, je ne suis, du reste, pas certain qu’il soit sage de créer une instance d’expertise scientifique si, en des circonstances d’une gravité particulière, on ignore ses analyses, voire qu’on les révoque en arguant de la légitimité du politique à décider selon ses propres critères et selon son agenda. D’autant plus que le conseil documente et détaille avec rigueur ses hypothèses, mentionnant clairement qu’il n’a pas vocation à se substituer à l’autorité publique.
Dans un tel face à face à huis-clos dont on ne peut que déplorer les conséquences lorsque déjà en septembre la décision du deuxième confinement a été différée d’un mois, il manque une médiation comme aurait pu l’être à bon escient notre représentation nationale. N’y a-t-il pas du ridicule et du dérisoire à observer cette rivalité désastreuse entretenue pour de mauvaises raisons entre le politique qui décide en tout et l’instance instituée le 11 mars 2020 pour éclairer la décision gouvernementale ? Il est affligeant de constater que certains membres du conseil scientifique (dont son président) n’ont eu pour possibilité d’expression publique que de présenter leur expertise dans une publication scientifique (The Lancet, 18 février). Ils ont considéré de leur devoir d’informer de la réalité d’une menace sanitaire dont les résolutions politiques attentistes n’atténueraient pas les effets.

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Les conséquences de ce mode de gouvernance qu’on a qualifié d’erratique et qui semble à ce jour ne rien avoir appris de ces mois de déroute dont notre pays est accablé, accentuent les fragilités de notre société et nous font douter à la fois de la pertinence des décisions et de la véracité des promesses dans l’instant présent. Elles semblent s’inspirer d’un discours compassionnel d’un autre temps, qui laissait espérer au plus miséreux d’un monde meilleur dans l’au-delà. Ici et maintenant nous attendons une stratégie, un projet et une capacité d’action qui n’a rien à voir avec un réconfort spirituel, des tactiques opportunistes, éphémères pour ne pas dire inconséquentes car donnant à penser soit qu’elles ignorent la réalité immédiate et les contraintes de la dynamique épidémique, soit qu’elles sont déterminées à trouver une issue « quoi qu’il en coûte », pour ne pas dire à n’importe quel prix.

Agir à bon escient

Le 25 février 2021, le Premier ministre développait son Discours de la méthode : « Le confinement est un levier auquel nous devons recourir quand on ne peut pas faire autrement. Il faut le faire à bon escient, au bon moment et dans la bonne mesure. » Il aurait été opportun de demander à Jean Castex de préciser à quel moment « ne peut-on pas faire autrement ». À quel niveau de saturation du système sanitaire, de la comptabilisation de la mortalité (on en déplorait 322 le 3 mars et dans quelques jours sera dépassé le cap des 90 000 morts) ou de la contestation sociale considère- t-on nécessaire de renoncer à un calcul probabiliste que les faits actuels déjouent ? Peut-on se résoudre à ce que notre société, selon des considérations politiques conjoncturelles et aléatoires, doive s’habituer à admettre ce qu’elle refusait en mars 2020, à ce qu’elle bafoue ses valeurs, renonce à ses inconditionnels parce qu’on lui aura contesté toute possibilité d’intervenir là où sa destinée est engagée ?

Notre faculté d’acceptation s’explique probablement parce que face à l’inédit d’une crise qui a profondément déstabilisé la société, l’urgence était de préserver la cohésion nationale et de se soumettre aux mesures d’urgence sanitaire. Mais depuis, nous avons appris et compris, au point de ne plus se satisfaire d’un consentement tacite qui assujettit à des choix dont la pertinence est contestable.

Selon quels critères objectifs, a-t-on admis le 25 février qu’après des jours de tergiversations et de prises de positions contradictoires, des confinements locaux partiels s’imposaient à Mayotte, à Dunkerque, à Nice et dans des communes limitrophes ? Rien n’est bien compréhensible d’une théorie de « la bonne mesure » décidée « à bon escient » dès lors qu’elle intervient de manière discrétionnaire, inéquitable, impromptue, tardivement, et avec une application qui s’avère peu convaincante.

Cette fois le « scénario 2 » préconisé par le Conseil scientifique Covid-19, dans son avis du 12 février, a été pris en compte dans la décision de ces confinements circonscrits. À cet égard, rien ne nous permet de saisir en quoi une des préconisations du conseil est plus recevable qu’une autre, si ce n’est peut-être que les pouvoirs publics n’avaient plus le choix en l’occurrence d’agir autrement. Rajoutons que 20 départements désormais « sous surveillance renforcée » sont en position d’attente d’une décision conditionnelle qui peut être annoncée d’un moment à l’autre.

Que l’on ajuste le processus décisionnel en étant soucieux d’une « éthique du moindre mal » et de minimiser autant que faire se peut les conséquences de mesures restrictives dont ont peut évaluer la gravité des conséquences, ne saurait être mis en cause. Un an après le 1er confinement, chacun est désormais conscient de ses impacts délétères. Y recourir n’est admissible qu’en ultime recours. Explorer les alternatives qui l’éviteraient jusqu’à prendre le risque de différer une décision qui, assumée en son heure, pourrait limiter ses effets collatéraux, relève d’une prise de risque que l’on pourrait même estimer tenable.

« Le jour d’après, quand nous aurons gagné »

Peut-on considérer pour autant que notre pays a bénéficié utilement de ce temps momentanément soustrait à la pression épidémique encore accentuée par les mutations du virus ? Il a été dit que nous avions gagné du temps sur le temps, permettant de reprendre une vie économique normalisée tout en développant une stratégie vaccinale. Qui peut convenir qu’il s’agit d’avancées déterminantes, alors que la vie sociale est amputée de ce qui lui confère un sens et une saveur, qu’aucune tentative significative n’a été mise en œuvre pour donner de l’ouverture en termes de culture et de convivialité ?

Il est à craindre que les tactiques gouvernementales ajustées à l’instant présent manquent d’une stratégie, d’une doctrine et peut-être d’une intelligence de ce que signifie le courage politique en de telles circonstances. Autant de composantes indispensables à une démarche de mobilisation conférant une cohérence et fixant la perspective crédible d’un après à inventer ensemble. Le constat à porter sur les modalités d’une gouvernance dont personne ne saurait minimiser la démesure des défis qu’il lui faut affronter, c’est qu’elle est parvenue à une forme d’impuissance à « faire à bon escient, au bon moment et dans la bonne mesure. »

Que l’on comprenne bien mon analyse. Il est évident que la hiérarchisation d’urgences comme, notamment, le soutien aux plus vulnérables, l’accès à la vaccination et aux capacités hospitalières, la continuité de la scolarité des jeunes, des études à l’université et des formations professionnelles, le maintien de la vie économique avec l’attention portée aux désastres humains et sociaux consécutifs aux interruptions et aux pertes d’activités, constituent des enjeux reconnus comme essentiels auxquels l’État témoigne sa vigilance.

Mais à vouloir décider de tout et pour tous en tant de domaines aussi essentiels les uns que les autres, la puissance publique révèle son impuissance du fait de son impréparation et d’un déficit d’analyse et de compréhension. Elle se voit ainsi contestée dans sa compétence et son autorité à intervenir « à bon escient ». De telle sorte que nous sommes parvenus aux limites de l’acceptabilité sociale des mesures contraignantes qui pourraient s’imposer. Il n’est donc pas certain que le gouvernement soit en capacité – c’est mon constat – de prendre les décisions dont il sait qu’elles s’avèreraient indispensables maintenant. Celles que ses homologues en Europe ont eu le courage d’assumer dans la clarté et avec un esprit de concertation, tout en étant conscients des conséquences de leurs choix.

Plutôt que de calcul risqué, certains considèrent que la non-décision de confinement annoncée le 29 janvier relève d’une logique politique. Celle de la fuite en avant, de l’évitement ou alors ce la philosophie politique s’efforçant d’assembler tout et son contraire pour façonner une vérité susceptible de convenir au plus grand nombre.

Le 16 mars 2020, le chef de l’État tenait un propos qui mérite l’analyse un an plus tard : « Agissons avec force mais retenons cela : le jour d’après, quand nous aurons gagné, ce ne sera pas un retour au jour d’avant. Nous serons plus forts moralement, nous aurons appris et je saurai aussi avec vous en tirer toutes les conséquences, toutes les conséquences. »
Ce « jour d’après » est à ce point déterminé par ce jour présent, cette immédiateté d’une crise qui surprend et déroute les meilleurs stratèges politiques, qu’il aurai été nécessaire d’apprendre pour « en tirer toutes les conséquences ». Il est à craindre que le risque démocratique imminent soit d’être confronté à des circonstances que l’on avait tant souhaité mettre à distance ou déjà reléguer dans le passé. Un an après, nous n’y sommes pas préparés, et rien n’a été mis en place pour concevoir et explorer des pratiques sociales intégrant à notre quotidien une stratégie de vie conciliable avec cette réalité. Voilà peut-être une stratégie politique à élaborer dans le cadre d’une concertation politique afin de refonder un contrat social, un projet politique qui mérite mieux que les promesses de jours meilleurs. À moins que nous acceptions le triste constat d’une démocratie confinée, au point de ne plus oser se penser capable d’un renouveau.

Emmanuel Hirsch, Professeur d’éthique médicale, Université Paris-Saclay.
Auteur de « Une démocratie confinée : l’éthique quoi qu’il en coûte » – Editions Erès, 4 février 2021.
Coordonnateur de l’ouvrage collectif « Pandémie 2020 – Éthique, société, politique« , Éditions du Cerf. 

1 – Note d’éclairage du 29 janvier 202 1, « Point de situation sur les variants, modélisations, perspectives pour le mois de mars », Conseil scientifique Covid-19, p. 14. Résultats clés :

  • Le confinement strict comme en mars-avril serait en mesure de réduire fortement la circulation épidémique, réduisant rapidement le nombre d’hospitalisations. Ceci est conforme aux trajectoires épidémiques observées au Royaume-Uni et en Irlande après la mise en œuvre d’un confinement strict avec écoles fermées. Cependant, le confinement d’un mois ne sera pas capable de supprimer l’épidémie.
  • Un confinement à partir de la semaine 5 devrait atteindre un niveau d’hospitalisations similaire à celui de la deuxième vague. Un confinement à partir de la semaine 6 est prévu atteindre un niveau d’hospitalisations entre le pic de la première et le pic de la deuxième vague. Les fluctuations sont cependant compatibles avec le pic de la première vague et au-delà.
  • La durée du confinement nécessaire pour atteindre 5 000 nouvelles infections détectes par jour (avec le taux de détection courant estime à ~50%) est estimée à 30 [29-32] jour, si le confinement est mis en place la s05. La durée pour attendre 5 000 nouvelles infections quotidiennes (infections réelles) est estimée à 38 [37-39] jours. Ces durées s’allongent d’environ une semaine avec un confinement mis en place la s06.

Image d’en-tête : Sans voix, 2020, montage Jacques Dufour

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gilliane l
3 années

Merci pour cette analyse pleine de bon sens !

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