Fin du monde et petits fours – Les ultra-riches face à la crise climatique, d’Edouard Morena – Editions La Découverte (Poche), 13 mai 2026 – 180 pages
Fin du monde et petits fours d’Édouard Morena ou quand les ultra-riches jouent les pompiers pyromanes du climat.
Imaginez la scène. Un salon feutré quelque part entre Davos et Dubaï. Des petits fours impeccables, un Château-Pétrus à température parfaite, et des hommes en costume sombre qui refont le monde — enfin, qui décident comment le sauver. Tout cela en attendant que leur jet privé soit rechargé en kérosène. C’est précisément ce tableau, aussi grotesque que réel, qu’Édouard Morena dissèque dans son livre. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que l’enquête donne le vertige.
La jet-set climatique, ce nouveau corps de métier
Morena, chercheur en sciences politiques à l’Université de Londres, a passé des années à observer une faune particulière : la « jet-set climatique ». Ce sont ces milliardaires, fondateurs de fonds philanthropiques, PDG visionnaires et investisseurs verts qui sillonnent la planète — en avion, of course — pour nous expliquer que la catastrophe climatique est, somme toute, une belle opportunité de business. Ils hantent les COP comme d’autres fréquentent les galeries d’art : pour être vus, pour influencer, et surtout pour s’assurer que la transition énergétique se fera selon leurs termes.
« Les riches sont les symboles d’une société de la surabondance et de l’excès qui va droit à sa perte. Tel un miroir grossissant, ils entretiennent notre propre « culpabilité carbone. » » (p. 8 Introduction).
L’auteur forge le concept de « conscience climatique de classe » pour décrire ce moment, au tournant des années 2000, où les financiers de la City londonienne et les entrepreneurs de la Silicon Valley ont eu la révélation : le dérèglement climatique n’est pas qu’une menace existentielle pour l’humanité, c’est aussi un risque sérieux pour leurs portefeuilles. Dès lors, plutôt que de subir la transition, autant la piloter. Mieux : autant en faire un nouveau marché juteux.
La philanthropie, ou l’art de la générosité intéressée
Le cœur de l’analyse de Morena porte sur le rôle des fondations philanthropiques, cet instrument devenu incontournable dans la gouvernance climatique mondiale. Gates, Bloomberg, Bezos et consorts ont déversé des milliards dans des fondations, des ONG, des think tanks et des cabinets de conseil — tout un écosystème soigneusement cartographié dans le livre — avec un message martelé à chaque forum international : seuls les acteurs privés sont capables de financer et d’organiser la transition écologique. L’État ? Trop lent. Les syndicats ? Trop revendicatifs. Les mouvements sociaux ? Charmants, mais peu sérieux.
Morena qualifie cette démarche d’« égocentrisme philanthropique ». La formule est cruelle parce qu’elle est juste. Car derrière l’altruisme affiché, la mécanique est rodée : en finançant les débats, les agendas et les solutions, les ultra-riches ne sauvent pas le monde — ils définissent ce que « sauver le monde » veut dire. Et la définition, étrangement, exclut toujours de remettre en cause les fondements du système qui les a enrichis.
Quand Greta sert de faire-valoir
L’un des passages les plus délicieux du livre est consacré à la présence de Greta Thunberg au Forum économique mondial de Davos, en janvier 2020. La jeune militante suédoise vient apostropher les puissants. Résultat ? Une ruée vers la photo. Des CEOs en queue leu leu pour un selfie avec l’adolescente en tresses, avant de regagner leurs panels sur « l’innovation verte » et leurs suites au Belvédère. Morena y voit, avec une ironie documentée, la parfaite illustration de ce que la jet-set climatique sait faire le mieux : absorber la critique pour mieux la neutraliser. Faire entrer le loup dans la bergerie, puis lui offrir des petits fours.
» A Paris, New Yok, Davos ou Shangai, ils resassent inlassablement le même discours, savant mélange de constat d’urgence, critique du manque d’ambition des Etats, célébration des forces de marché et d’autosatisfecit quant à leur propre rôle de « champions » de la cause climatique. » (p. 14)
« […] ils incarnent une nouvelle conscience climatique de classe fondée sur l’idée que leur propre salut en tant que riches et la préservation de leurs privilèges passeront par la substitution d’une variété de capitalisme – le capitalisme fossile – par une autre – le capitalisme vert -, qui mêle atténuation des risques pesant sur le capitalisme du fait du dérèglement climatique et création de nouvelles oppotunités d’enrichissement en lien avec la décarbonation. » (p. 14)
Le même mécanisme est à l’œuvre quand des scientifiques, des militants ou des artistes sont invités à s’exprimer devant le MEDEF ou à l’ONU : leur présence légitime l’espace, sans jamais le menacer. On écoute, on applaudit, on repart avec son bilan carbone intact.
Le marché carbone ou comment monétiser l’apocalypse
Autre pilier de la critique : la financiarisation de la nature. L’une des grandes conquêtes idéologiques de la jet-set climatique a été d’imposer la logique du marché carbone — l’idée qu’en attribuant un prix à la tonne de CO₂, on crée une incitation suffisante pour décarboner l’économie. Les forêts ne sont plus des écosystèmes vivants, elles deviennent des « puits de carbone » échangeables sur des marchés financiers. Un arbre en Amazonie vaut désormais non pas pour lui-même, mais pour les crédits carbone qu’il génère — crédits qui permettront à une compagnie aérienne dans le meilleur cas de figure de continuer à voler, la conscience tranquille.
Morena montre comment cette logique, loin d’être neutre, perpétue des rapports néocoloniaux : ce sont les territoires du Sud global qui fournissent les crédits carbone qui permettent au Nord de continuer à polluer. Le capitalisme vert, en somme, c’est le colonialisme vert.
Un capitalisme en crise cherchant sa sortie de secours
La thèse centrale du livre est implacable : le « capitalisme vert » promu par les ultra-riches n’est pas une solution à la crise climatique, c’est une réponse à la crise du capitalisme. En présentant l’écologie comme une opportunité d’innovation et d’investissement, les élites économiques ne cherchent pas à décroître, à redistribuer ou à remettre en cause les modes de production. Elles cherchent à survivre politiquement à la catastrophe qu’elles ont contribué à provoquer — tout en s’assurant que les nouvelles règles du jeu leur soient favorables.
Ce faisant, ils étouffent dans l’œuf toute idée de « transition juste » : celle qui remettrait à plat les inégalités, qui impliquerait une régulation publique forte et qui reconnaîtrait que les plus grandes victimes du dérèglement climatique sont précisément ceux qui y ont le moins contribué.
Un livre nécessaire, à mettre entre toutes les mains… surtout celles qui signent les chèques
Fin du monde et petits fours est un ouvrage de science politique rigoureuse, mais sa force tient aussi à sa lisibilité. Morena écrit clairement, sans jargon inutile, avec une ironie de fond qui rend la lecture presque jubilatoire — ce qui n’est pas rien quand le sujet est la fin du monde.
L’enquête décortique des mécanismes trop souvent invisibles : comment des intérêts privés colonisent des espaces supposément neutres (l’ONU, les COP, les forums internationaux), comment la philanthropie construit une légitimité que la régulation fiscale démocratique saperait, comment le discours de la « responsabilité individuelle » est astucieusement mis en avant pour détourner l’attention des responsabilités systémiques.
On pourra reprocher au livre de ne pas assez explorer les résistances — ce que font, concrètement, les mouvements qui refusent ce cadre — et de laisser parfois le lecteur avec le sentiment d’une domination si totale qu’elle en deviendrait presque inexpugnable. Mais c’est peut-être là le propre d’une bonne analyse critique : rendre visible l’invisible, nommer ce qui se cache derrière les bonnes intentions et les petits fours.
Car pendant que les ultra-riches élaborent leur survie climatique en business class, c’est bien le reste du monde qui se retrouve en soute.
Maître de conférences en science politique au University of London Institute in Paris (ULIP), Édouard Morena est l’auteur de Le Coût de l’action climatique (Croquant, 2018). Il a également codirigé deux ouvrages, Just Transitions (Pluto Press, 2020, avec Dunja Krause et Dimitris Stevis) et Globalising the Climate (Routledge, 2017, avec Stefan Aykut et Jean Foyer).





