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Pour une nouvelle écologie de l’industrie

Pour une nouvelle écologie de l’industrie – Une bifurcation vers l’écotechnologie et de nouvelles localités industrielles – Sous la direction de Franck Cormerais, Olivier Landau et Vincent Puig – Editions Les Entretiens du Nouveau Monde Industriel  / Collection ENMI, 2 – 26 avril 2026 – 368 pages

Ces dix-huitièmes Entretiens du Nouveau Monde Industriel explorent la relation entre l’écologie et l’industrie. La transition du « capitalisme vert » repose sur une promesse illusoire : résoudre par une  nouvelle technique ce qui aura été détérioré par la précédente. 

Cet ouvrage collectif dirigé par Franck Cormerais, Olivier Landau et Vincent Puig, s’inscrit directement dans l’héritage intellectuel de Bernard Stiegler, fondateur des Entretiens du Nouveau Monde Industriel. Plus qu’un simple recueil d’analyses sur la transition écologique, ce livre prolonge la réflexion engagée depuis plusieurs années par Stiegler sur les effets destructeurs du capitalisme industriel et numérique, mais aussi sur la possibilité d’une réinvention du modèle industriel à partir du soin, des savoirs et des territoires.

Selon Vincent Puig, « Nous sommes inexorablement entraînés dans une nouvelle course à la croissance du recours au calcul qui produit une civilisation non pas trop technicienne mais mal-technicienne selon l’expression du philosophe Gilbert Simondon. Comment, dès lors, repenser une industrie non seulement écoresponsable et sobre, voire ouverte à des renoncements positifs mais aussi plus ouverte à de nouvelles formes de savoirs, savoir-faire et savoir-vivre ? Quelles analogies et perspectives croisées pouvons-nous tisser entre le soin de la Terre et le soin de nos écosystèmes industriels ? » (p. 17).

L’ouvrage part d’un constat désormais largement partagé : le modèle industriel hérité de la modernité productiviste a conduit à une crise systémique où se mêlent épuisement des ressources, désintégration des milieux de vie, automatisation des existences et perte de sens collective. Mais là où beaucoup de discours se limitent à dénoncer les dégâts de l’industrialisation, ce livre cherche à penser les conditions concrètes d’une bifurcation. Il ne s’agit pas de sortir de l’industrie, mais de concevoir une autre industrie, fondée sur une nouvelle écologie des techniques, des savoir-faire et des relations territoriales.

Cette perspective est profondément stieglerienne. Bernard Stiegler considérait en effet que la technique n’est jamais bonne ou mauvaise en soi : elle constitue un « pharmakon », à la fois poison et remède. L’enjeu n’est donc pas de rejeter la technologie, mais de la réorienter vers des formes contributives capables de produire de nouveaux savoirs, de nouvelles coopérations et de nouvelles capacités d’attention. C’est précisément ce que ce livre explore à travers la notion d’« écotechnologie », entendue non comme une simple technologie verte ou décarbonée, mais comme une technologie réinscrite dans des équilibres écologiques, sociaux et culturels.

Alexandre Monnin explique qu’ « Il devient urgent de repolitiser la conception technique. Cela implique de reconnaître que la technique n’est jamais extérieure au monde : elle le transforme, le trame, l’altère. La technosphère ne peut être rejetée d’un bloc. Elle doit être ressaisie dans les cadres planétaires, écologiques et sociaux qui la conditionnent. » (p. 184).

Les auteurs montrent ainsi que la transition écologique ne pourra se réduire à une adaptation technique du système existant. Elle suppose une transformation profonde des logiques industrielles elles-mêmes, ainsi qu’un retour à des ancrages locaux capables de recréer des circuits de production, de réparation, de transmission et de décision à échelle humaine. Le livre accorde une place importante à cette idée de « nouvelles localités industrielles », qui désigne des territoires où les technologies numériques, énergétiques ou productives pourraient être réappropriées collectivement plutôt que captées par quelques plateformes globales. Derrière cette réflexion apparaît une volonté de réconcilier industrie, écologie et démocratie.

Selon Pierre Veltz, « Un bon exemple est celui de l’automobile. Avons-nous vraiment besoin de tous les gadgets technologiques, des milliers de puces et des millions de lignes de code qui font désormais de nos voitures des ordinateurs à roues, en augmentant considérablement le coûts financiers, mais aussi écologiques ? Dans les choix des entreprises se mêlent les aspects financiers (les grosses voitures technologiquement obèses offrent plus de marge que les voitures simples et robustes) mais aussi une sorte de pulsion irrésistible des centres d’ingénierie poussant à utiliser les technologies disponibles, y compris dans la futilité. » (p. 46).

Pour Sophie Pène, « Dernier point, comme le montre « l’accélération » macroniste, l’innovation semble buter sur sa propre impuissance à aller plus vite que le dérèglement climatique. les récentes métaphores guerrières du président Macron, presque désespérées, la révèlent comme la messagère impuissante de la croissance acharnée, alors que la catastrophe écologique aurait dû provoquer une bifurcation civilisationnelle. » (p. 62)

L’intérêt majeur de cet ouvrage réside dans sa capacité à articuler philosophie, économie, innovation technologique et réflexion politique sans céder ni à l’utopie naïve ni au catastrophisme paralysant. Les différentes contributions dessinent une pensée de la reconstruction plutôt qu’un simple discours critique. Elles montrent que les enjeux écologiques contemporains ne concernent pas uniquement l’environnement, mais touchent aussi les formes de travail, les modes de vie, l’éducation, la culture et les conditions mêmes de la vie collective.

Le lecteur découvre ainsi une vision exigeante mais stimulante de l’avenir industriel. Pour une nouvelle écologie de l’industrie apporte des outils conceptuels pour comprendre pourquoi la crise écologique est aussi une crise de l’organisation technique et économique du monde. Mais il ouvre surtout des pistes pour imaginer d’autres modèles de développement fondés sur la coopération, la relocalisation, la soutenabilité et le partage des savoirs. En cela, le livre apparaît comme une continuation vivante de la pensée de Bernard Stiegler : une tentative pour réinventer le rôle de la technique dans une civilisation devenue consciente de ses propres limites.

Pour Pierre Veltz, « Pour orienter dans un sens positif la renaissance industrielle et donner du sens aux dynamiques aveugles de « l’innovation pour l’innovation » qui ont remplacé la vieille idée de progrès, il faut retrouver une boussole. Celle-ci ne peut être que la confrontation avec la polycrise écologique (climat, cycles de l’eau, ressources, biodiversité). Pourquoi ? D’abord, parce qu’il s’agit d’un enjeu existentiel. Mais aussi parce que les crises environnementales ne sont pas des accidents techniques qu’on pourrait réparer techniquement, mais touchent au coeur de la construction de notre modernité : inventer une voie industrielle qui s’attaque frontalement au défi écologique revient donc à tester la possibilité d’un autre monde « techno-industriel », qui ne soit ni la revitalisation fantasmée d’un passé révolu ni la prolongation béatement optimiste du programme moderniste. » (p. 44)

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