Gérer l’inévitable : repères face à la dérive climatique, de Clément Jeanneau et Antoine Poincaré – Editions de l’Aube et Editions Terre à Terres, 23 janvier 2026 – 232 pages
Pendant des années, le débat climatique s’est structuré autour d’un mot d’ordre : éviter le pire. Réduire les émissions, contenir le réchauffement, rester sous les 1,5 °C. Mais que se passe-t-il lorsque l’on admet, avec lucidité, qu’une partie du dérèglement est déjà là — et qu’elle le restera ?
C’est le point de départ, volontairement inconfortable, de Gérer l’inévitable : repères face à la dérive climatique, de Clément Jeanneau et Antoine Poincaré. Plutôt que d’ajouter un plaidoyer de plus pour la transition ou la sobriété, les deux auteurs déplacent le regard : il ne s’agit plus seulement d’empêcher la catastrophe, mais d’apprendre à gouverner un monde durablement instable.
Le titre résume l’ambition. « Gérer l’inévitable » : non pas renoncer, mais cesser de se raconter que tout peut encore être évité.
Le livre part d’un constat désormais bien documenté par la science : même en cas de réduction rapide des émissions, une partie du réchauffement est verrouillée pour des décennies. Montée des eaux, vagues de chaleur, tensions hydriques, crises agricoles, déplacements de population… Ces impacts ne relèvent plus du scénario, mais du présent. Dès lors, continuer à penser exclusivement en termes de prévention revient à esquiver la question centrale : comment s’adapter collectivement à des chocs répétés ?
Jeanneau et Poincaré plaident pour une véritable « culture de l’adaptation », encore trop marginale dans les politiques publiques françaises. Là où l’atténuation (réduire les émissions) bénéficie d’objectifs chiffrés, de feuilles de route et de récits mobilisateurs, l’adaptation reste souvent technocratique, fragmentée, voire politiquement taboue — comme si s’y préparer revenait à admettre une défaite.
Or, expliquent-ils, ne pas anticiper coûte bien plus cher.
L’intérêt du livre tient à son approche très concrète. Il ne se contente pas de généralités sur la résilience : il propose des repères opérationnels. Comment repenser l’urbanisme face aux canicules ? Faut-il continuer à reconstruire partout après les inondations ? Quels arbitrages pour l’eau entre agriculture, industrie et usages domestiques ? Comment assurer les territoires devenus « non assurables » ? À quel moment décide-t-on qu’un lieu doit être relocalisé plutôt que protégé à tout prix ?
Derrière ces questions techniques se dessinent des choix profondément politiques. Qui protège-t-on en priorité ? Quels risques accepte-t-on collectivement ? Que signifie encore l’égalité territoriale quand certains espaces deviennent objectivement plus vulnérables que d’autres ?
C’est peut-être là que le livre est le plus stimulant : il montre que l’adaptation n’est pas qu’une affaire d’ingénieurs ou de climatologues, mais un problème démocratique. Gérer l’inévitable, c’est arbitrer, hiérarchiser, parfois renoncer. Autrement dit : gouverner.
Sans catastrophisme ni naïveté, les auteurs adoptent un ton sobre, presque pédagogique. Ils refusent autant le fatalisme (« tout est perdu ») que le solutionnisme technologique (« on va tout réparer »). Leur position est plus inconfortable, mais plus réaliste : le XXIe siècle sera marqué par des pertes et des transformations irréversibles ; la question n’est plus de savoir si nous y échapperons, mais comment nous limiterons la casse sociale et humaine.
Cette lucidité peut déranger. Elle bouscule un imaginaire climatique encore dominé par la promesse d’un « retour à la normale » grâce à la transition écologique. Gérer l’inévitable suggère au contraire que la normalité d’hier est déjà derrière nous. Il faut apprendre à vivre avec l’incertitude, la pénurie locale, les crises en cascade.
En cela, l’ouvrage s’inscrit dans un courant intellectuel émergent : celui d’une écologie de la gestion des risques, plus proche de la protection civile que de l’utopie verte. Moins héroïque, mais sans doute plus adaptée à la réalité qui vient.
On pourra regretter que certaines pistes restent générales ou que les arbitrages politiques concrets ne soient pas toujours tranchés. Mais ce n’est pas tant un manuel de solutions qu’un changement de cadre mental que proposent Jeanneau et Poincaré. Et ce déplacement est salutaire.
Car, au fond, leur message tient en une phrase simple : face au climat, espérer ne suffit plus. Il faut aussi s’organiser.
Clément Jeanneau est l’auteur de « Nourritures terrestres », lettre d’analyse sur les enjeux de la transition écologique, citée et recommandée par différents média et figures de l’écologie. Précédemment, il était l’auteur du blog « Signaux faibles » dont plusieurs analyses ont été citées dans différents médias et recommandées par des personnalités du journalisme, de l’environnement, du numérique. Il a aussi été contributeur pour Futuribles et auteur pour des think tank et revues spécialisées et a été nommé par Les Echos en 2018 parmi les “150 défricheurs qui feront la France de demain ».
Antoine Poincaré est chroniqueur hebdomadaire dans l’émission “Journal du climat” de BFM Business, co-auteur du livre “Green RH” (Dunod, 2024), conférencier sur les enjeux climatiques, fréquemment invité dans des émissions, podcasts et par des entreprises pour analyser ces enjeux. Il est régulièrement cité parmi les personnalités les plus influentes sur l’environnement (lauréat 2023 du Palmarès Giverny x Le Point des 50 jeunes leaders de – 40 ans ; “Top voice Linkedin” sur l’environnement avec 44 000 abonnés ; cité dans le “top 10 des influenceurs green sur Linkedin” par l’ADN ; etc.)





