Internation : la pensée à la rescousse de l’ONU pour sauver le monde

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Dans un contexte d’urgence climatique extrême, ni les États ni les entreprises ne parviennent à répondre aux défis de l’anthropocène. Le collectif Internation, constitué à l’initiative du critique et historien d’art Hans Ulrich Obrist et du philosophe Bernard Stiegler, et auquel se sont joints de nombreuses personnalités du monde entier, proposait le 10 janvier, au cours d’une conférence de presse à l’ONU à Genève, des pistes et des méthodes pour surmonter cet état de fait. Le journaliste Bernard Umbrecht a suivi les travaux de ce collectif et nous livre son analyse.

Greta Thunberg : « Nous ne pouvons résoudre une crise si nous ne la traitons pas comme telle. »

Antonio Guterres : « Si je devais choisir une phrase pour décrire l’état du monde, je dirais que nous nous trouvons dans un monde où les défis mondiaux sont de plus en plus intégrés et les réponses sont de plus en plus fragmentées, et si cela n’est pas inversé, c’est une recette pour un désastre. Maintenant, si l’on regarde la politique mondiale et les tensions géopolitiques, avec l’économie mondiale et les méga tendances – changement climatique, circulation des personnes, numérisation – la vérité est qu’elles sont de plus en plus liées, interférant de plus en plus les unes avec les autres. Et en effet les problèmes sont globaux mais les réponses sont fragmentées ». (Discours de Davos le 24 janvier 2019)

Ce 10 janvier 2020, se commémorait le centième anniversaire de la Société des Nations fondée à Genève. Elle est devenue, en 1945, l’ONU. Les deux organisations avaient été créées aux lendemains des Première et Deuxième guerres mondiales. Le centenaire se situe dans un contexte d’urgence climatique extrême tandis que de nombreux États sont dirigés par des hommes politiques réactionnaires et dénégateurs alors que les autres n’inspirent guère plus de confiance. Sans compter ceux qui, certes, font mine de savoir que « la maison brûle » et qui continuent cependant à regarder ailleurs ou de ne pas apporter de réponses à la hauteur des enjeux. On observe dans le même temps un accroissement des inégalités mondiales et le développement de crises et tensions régionales qui se rapprochent dangereusement. Elles sont alimentées par les guerres économiques et les conséquences dramatiques du réchauffement climatique qui affecte déjà l’ensemble des droits humains à la vie, à la santé, au logement, à l’eau.

Dans ce contexte et à cette occasion, ce 10 janvier 2020, le groupe Internation proposait à l’ONU les grandes lignes du travail entrepris depuis septembre 2018, une démarche globale pour affronter la nécessaire transition, des pistes de réponses positives aux discours que António Guterres a tenus les 10 septembre 2018 et 24 janvier 2019, ainsi qu’à ceux de Greta Thunberg devant l’Assemblée Nationale, en France, le 23 juillet dernier, puis devant les Nations Unies, à New York, le 23 septembre dernier.

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Internation est un collectif transdisciplinaire qui a été constitué à la Serpentine Gallery de Londres le 22 septembre 2018, à l’initiative de Hans Ulrich Obrist et Bernard Stiegler, et auquel se sont joints de nombreuses personnalités du monde entier (scientifiques, mathématiciens, juristes, économistes, philosophes, anthropologues, sociologues, médecins, artistes, ingénieurs, chefs d’entreprises, activistes, designers).
Le collectif essaime depuis l’Institut de recherche et d’innovation du Centre Pompidou.

Comme l’explique ci-dessous, dans l’extrait vidéo de la chaîne Thinkerview Bernard Stiegler, la guerre économique, dans laquelle nous sommes et qui a été déclenchée par la révolution conservatrice et renforcée par les disruptions numériques, détruit le monde par l’accélération de la production d’entropie. Il souligne combien la question est épistémologique car nous ne sommes plus dans la physique newtonienne et il faut repenser les bases scientifiques de l’économie. L’économie « newtonienne » de l’ancien monde ignore les lois de la thermodynamique. Nous vivons dans l’anthropocène que le philosophe définit dans ses trois dimensions entropiques :

« L’anthropocène est [..] ce qu’il convient de caractériser comme une liquidation des localités et une augmentation générale et planétaire de l’entropie thermodynamique comme augmentation de la dissipation de l’énergie, de l’entropie biologique comme destruction de la biodiversité, et de l’entropie informationnelle comme destruction de la noodiversité. »
(Bernard  Stiegler : Qu’appelle-t-on panser ? Editions les Liens qui libèrent, page 77)

La toxicité de l’anthropocène aboutit à une organisation économique irrationnelle incapable de prendre soin de la biosphère, de la biodiversité et des populations humaines. Il faut donc introduire la question de l’anthropocène dans celle du rationalisme pour travailler à la transformation des bases de l’économie en les plaçant sous le signe de la lutte contre l’entropie. Et pour cela élaborer une nouvelle comptabilité mondiale qui en rende compte. Avec le capitalisme industriel, les savoirs ont été soumis à la production de profits, la recherche assujettie à la spéculation, à la calculabilité et la prolétarisation.

La caractéristique de l’espèce humaine tient à son exosomatisation. Pour vivre et se développer, elle se crée des instruments dont elle ne dispose pas à la naissance. Ils sont « à l’extérieur du corps ». L’homme produit des exorganismes, des organes artificiels qui eux-mêmes vont des plus simples au plus complexes, des piscines pour nager comme le poisson, les avions pour voler comme l’oiseau. Cela au terme d’une longue évolution au cours de laquelle il a d’abord appris à tailler le silex. Le milieu humain est technique. Ces exorganismes sont entropiques et par là même, anthropiques. Mais ce sont aussi des pharmaka, des poisons comme des remèdes. Et nécessitent des prescriptions de soins pour devenir néguentropiques.

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Territoires laboratoires

Une telle politique de soins ne peut être que locale. Seule la localité permet qu’un processus de diffèrement de l’entropie puisse avoir lieu. A partir de ces considérations, qui analysent les raisons pour lesquelles ni les États ni les entreprises ne parviennent à répondre aux défis de l’ère anthropocène, le collectif Internation proposait le 10 janvier au cours d’une conférence de presse à Genève des pistes et des méthodes pour surmonter cet état de fait.

« Le travail du collectif Internation s’est articulé autour d’une proposition consistant à expérimenter dans des territoires laboratoires mis en réseau de nouvelles méthodes de recherche dites contributives, associant des chercheurs issus de différentes disciplines et des acteurs du territoire (associations, entreprises, acteurs publics, habitants), afin de créer des activités économiques solvables luttant contre l’entropie. L’hypothèse est que cette proposition pourrait pourrait devenir opérationnelle à travers la publication par l’ONU d’un appel d’offre invitant les acteurs de territoires candidats à s’engager collectivement dans de telles démarches de recherche contributive » résume le communiqué de presse du groupe qui préconise la formation et la mise en réseaux de territoires-laboratoires.

Le concept d’internation a été emprunté à l’anthropologue Marcel Mauss qui l’a élaboré autour des années 1920. Dans sa réflexion sur la nation, alors qu’il était lui-même membre de l’Internationale socialiste, il prévenait que la nation comme localité n’était pas obsolète et ne pouvait se dissoudre dans le global. Il proposait l’internation en opposition à l’internationnalisme tout autant qu’à l’absence de nation, l’a-nation. S’il le disait face à l’internationalisme qui fut qualifié de prolétarien, nous sommes aujourd’hui devant une autre forme d’internationalisme, un globalisme destructeur de la singularité des localités et reposant sur le dogme de la pseudo-autorégulation des marchés.

Moscou a émigré à Wall-street. L’affirmation de Marcel Mauss peut se décliner. Si la nation est une échelle de localité, elle ne doit ni dissoudre elle-même l’infra-national, tendance forte en France, ni être absorbée par le supra-national tout en pensant les hétéronomies, point de départ de la réflexion de M.Mauss et en pansant les multiples échelles de localités, les villes et les régions mais aussi en prenant soin des localités biologiques, sociales, informationnelles. En cultivant leurs singularités dans leur diversité, on évite la babélisation du monde c’est à dire l’uniformisation et la standardisation des langues, des cultures, des savoir-faire, vivre, et penser locaux. J’ai évoqué ces questions de la localité ici et là. On peut intégrer dans la définition de l’internation la dimension d’une communauté d’efforts, comme précisé plus loin, ainsi que celle d’un partage des savoirs locaux.

Si j’ai résumé à gros traits les principes généraux qui guident le groupe Internation, je n’aborderai pas ici toute la richesse de 16 mois de travail collectif qui se décomposent en neuf approches qui sont : 1. l’épistémologie, 2. les dynamiques territoriales, 3. l’économie contributive, 4. la recherche contributive, 5. l’internation comme institution, 6. le design contributif, 7. l’éthique dans l’ère Anthropocène, 8. l’addiction et le système dopaminergique, 9. l’économie politique globale du carbone (du feu) et du silicium (de l’information).

Cela a été présenté à Genève, le 10 janvier et devrait paraître sous forme de livre fin janvier. Les récents Entretiens du nouveau monde industriel ont constitué un jalon important dans l’élaboration des thèses du groupe. (Ceux que cela intéresse peuvent suivre ces contributions ici.)

Pour un système mondial de la responsabilité

Je voudrais cependant retenir l’une d’entre elles, celle du juriste, spécialiste du droit du travail, Alain Supiot, professeur au Collège de France. On trouvera ci-dessous un extrait de son intervention. Dans la foulée du Traité de Versailles qui avait fondé la Société des nations avait aussi été créée l’Organisation internationale du travail qui affirmait qu’il ne pouvait y avoir de paix sans justice sociale. Sa constitution, fruit des expériences les plus mortifères, reposait et repose toujours sur les attendus suivants :
« Attendu qu’une paix universelle et durable ne peut être fondée que sur la base de la justice sociale ;
Attendu qu’il existe des conditions de travail impliquant pour un grand nombre de personnes l’injustice, la misère et les privations, ce qui engendre un tel mécontentement que la paix et l’harmonie universelles sont mises en danger, et attendu qu’il est urgent d’améliorer ces conditions : par exemple, en ce qui concerne la réglementation des heures de travail, la fixation d’une durée maximum de la journée et de la semaine de travail, le recrutement de la main-d’œuvre, la lutte contre le chômage, la garantie d’un salaire assurant des conditions d’existence convenables, la protection des travailleurs contre les maladies générales ou professionnelles et les accidents résultant du travail, la protection des enfants, des adolescents et des femmes, les pensions de vieillesse et d’invalidité, la défense des intérêts des travailleurs occupés à l’étranger, l’affirmation du principe «à travail égal, salaire égal», l’affirmation du principe de la liberté syndicale, l’organisation de l’enseignement professionnel et technique et autres mesures analogues ;
Attendu que la non-adoption par une nation quelconque d’un régime de travail réellement humain fait obstacle aux efforts des autres nations désireuses d’améliorer le sort des travailleurs dans leurs propres pays » …

L’OIT a emménagé à Genève à l’été 1920

Dans son intervention aux Entretiens du nouveau monde industriel qui se sont déroulés au Centre Pompidou, les 17 et 18 décembre derniers, après avoir examiné la question du droit comme technique ce qui l’amène aux questions de l’âge cybernétique qui prétendrait que l’on pourrait se passer aujourd’hui de droits et de normes, Alain Supiot en vient à celles de l’inscription territoriale des lois et au « dés-ancrage » de l’ordre juridique dans son rapport à la localité. Il rappelle que Montesquieu plaidait pour la relativité des lois humaines. Cela pour les inscrire dans la diversité des caractéristiques des localités auxquelles elles s’appliquent alors que globalement le droit international est aujourd’hui porté par la vision d’un monde rendu uniforme par une égale réduction aux droits de l’homme et à l’ordre spontané du marché, un monde réduit à l’état de particules contractantes soumettant l’intérêt général aux règles du droit privé. La notion même de limites semble aujourd’hui taboue. Il note que la faiblesse des textes internationaux actuels est de raisonner en termes de droits et non d’obligations.

Dans l’extrait ci-dessus, le juriste propose d’utiliser une particularité de la langue française pour distinguer la globalisation de la mondialisation :

« …le problème de notre temps n’est […] pas d’avoir à choisir entre globalisation et repliement national, mais de bâtir un ordre juridique mondial solidaire et respectueux de la diversité des peuples et des cultures. Cette perspective tierce, la langue française nous offre un mot pour la nommer, avec la distinction qu’elle autorise entre globalisation et mondialisation. Mondialiser, au sens premier de ce mot (où « monde » s’oppose à « immonde », comme « cosmos » s’oppose à « chaos »), consiste à rendre humainement vivable un univers physique : à faire de notre planète un lieu habitable.

Autrement dit, mondialiser consiste à maîtriser les différentes dimensions écologique, sociale et culturelle du processus de globalisation. Et cette maîtrise requiert en toute hypothèse des dispositifs de solidarité, qui articulent la solidarité nationale aux solidarités locales ou internationales ».

Alain Supiot propose de penser le monde, dans la tradition de Montesquieu, comme une mosaïque de cultures, d’histoire et de traditions, de stopper la course au moins-disant social et écologique et dénonce la schizophrénie d’un ordre mondial dans lequel les préconisations sanitaires, alimentaires comme celles de l’OMS et de la FAO, éducatives aussi, sont contredites par celles du FMI ou de l’OMC.

En conclusion, il propose trois principes de gouvernementalité mondiale :

  • La solidarité comme réponse à l’interdépendance avec l’idée d’une communauté d’effort qui n’impose pas à tous de faire la même chose mais dans le même sens néguentropique. C’est une façon de répondre à la préoccupation de fragmentation d’A. Guterrez.
  • Dans le domaine de la démocratie économique, il y a nécessité de donner aux salariés le pouvoir d’interroger le pourquoi et le comment l’on travaille. Il insiste sur les potentialités de l’une des dimensions contenue dans la Déclaration de Philadelphie : l’emploi des travailleurs à des occupations où ils aient la satisfaction de donner toute la mesure de leur habileté et de leurs connaissances et de contribuer le mieux au bien-être commun. Cela permettrait de sortir d’une situation dans laquelle, au nom de la préservation de l’emploi, on peut produire n’importe quoi et quelle que soit la toxicité du processus et du produit du travail.
  • Il faut aussi affirmer la primauté des normes écologiques et sociales sur les normes économiques et financières et inclure les entreprises dans un droit international de responsabilité. Le principe de responsabilité écologique et sociale est essentiel car l’actuel « ordre mondial » est un désordre d’irresponsabilité généralisée notamment de la part des grandes entreprises. Les donneurs d’ordre ont autant de responsabilité que les sous-traitants.

Bernard Umbrecht (Le SauteRhin)

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