La Chine veut-elle vraiment ralentir ses émissions… ou consolider sa domination industrielle mondiale ? Le 5 mars, l’Assemblée populaire nationale chinoise a présenté le projet du 15ᵉ plan quinquennal (2026-2030), document stratégique qui orientera l’économie du pays jusqu’à la fin de la décennie. Derrière ses objectifs de croissance plus modestes et ses engagements climatiques prudents se dessine une question majeure pour le reste du monde : Pékin cherche-t-elle avant tout à réduire ses émissions ou à renforcer sa puissance industrielle dans les technologies de la transition énergétique ? Cette analyse, réalisée par l’IDDRI, revient sur les principaux enseignements de ce plan et leurs implications pour l’économie chinoise comme pour les politiques climatiques mondiales.
Un plan quinquennal pour une nouvelle phase de développement
Le 5 mars, la plus haute instance législative chinoise, l’Assemblée populaire nationale de Chine, a dévoilé le projet du 15ᵉ plan quinquennal (2026-2030), appelé à devenir le cadre directeur du développement économique et social du pays pour les cinq prochaines années.
Au cours de l’année à venir, l’appareil administratif chinois devra traduire ce cadre général en plans sectoriels plus précis, notamment pour le système énergétique et les politiques climatiques.
Selon l’analyse de Li Shuo, directeur du China Climate Hub à l’Asia Society Policy Institute, ce nouveau plan donne plusieurs indications sur l’orientation de la stratégie chinoise, tant en matière d’économie que de climat. Le signal le plus frappant concerne la croissance : l’objectif de progression du PIB est fixé entre 4,5 % et 5 %. C’est le niveau le plus faible depuis la période de réformes et d’ouverture engagée à la fin des années 1970. Ce chiffre suggère que la Chine entre désormais dans une phase de ralentissement structurel, caractéristique d’une économie qui arrive à maturité.
Le climat, une priorité secondaire ?
Dans ce plan, les priorités principales restent ailleurs : autosuffisance technologique, modernisation économique, renforcement de la puissance militaire. Dans ce contexte, le climat et le développement durable ne figurent pas au premier rang des objectifs politiques.
L’indicateur clé pour mesurer l’ambition climatique du plan est la réduction de l’intensité carbone, c’est-à-dire la baisse des émissions de CO₂ par unité de PIB. Le gouvernement chinois prévoit une réduction de 17 % d’ici 2030. Ce niveau est toutefois insuffisant pour atteindre l’objectif officiel de –65 % par rapport aux niveaux de 2005, engagement pris par la Chine dans sa première contribution nationale dans le cadre de l’Accord de Paris.
Cet objectif devait être atteint sur deux cycles de planification :
- le 14ᵉ plan quinquennal (2021-2025)
- le 15ᵉ plan quinquennal (2026-2030)
Or les années marquées par la pandémie de Covid ont fortement perturbé la trajectoire. La croissance économique a été plus lente que prévu et la dépendance persistante aux industries lourdes a freiné la baisse de l’intensité carbone. Résultat : la seconde moitié de la décennie doit désormais rattraper le retard accumulé durant la première. Le nouvel objectif semble donc traduire une volonté du gouvernement chinois de relâcher légèrement la pression sur cet indicateur, reconnaissant implicitement que la cible initiale pour 2030 sera difficile à atteindre.
Une stabilisation possible des émissions chinoises ?
Au-delà des objectifs officiels, deux dynamiques importantes se dessinent en Chine, souvent en dehors du langage formel des plans quinquennaux. La première concerne la trajectoire réelle des émissions de CO₂. De plus en plus d’analyses suggèrent que les émissions chinoises pourraient être entrées dans une phase de stabilisation structurelle. Selon le Centre for Research on Energy and Clean Air, les émissions liées à l’énergie pourraient même légèrement reculer dès 2025, prolongeant la tendance à la stabilisation observée depuis début 2024. Plusieurs facteurs expliquent cette évolution : le ralentissement global de l’économie, la diminution de la demande en matériaux très carbonés comme l’acier et le ciment et l’intégration rapide des énergies renouvelables dans le réseau électrique
Officiellement, les autorités chinoises restent prudentes pour reconnaître ces tendances. La culture bureaucratique encourage la prudence, et un pic d’émissions trop précoce créerait immédiatement des attentes internationales pour des réductions plus rapides.
Pourtant, le débat évolue progressivement : la question n’est plus tant quand les émissions chinoises atteindront leur pic, mais à quelle vitesse elles pourraient ensuite diminuer.
Dans cette perspective, l’essor rapide des énergies bas carbone — en particulier l’éolien et le solaire — ainsi que le rôle croissant des batteries dans la stabilisation du réseau électrique, pourraient réduire la dépendance historique de la Chine au charbon.
Les batteries, considérées comme une industrie stratégique, devraient d’ailleurs bénéficier d’un soutien politique renforcé dans les futurs plans sectoriels.
La véritable ambition : dominer les technologies propres ?
La seconde dynamique, peut-être encore plus importante, concerne la compétitivité mondiale de la Chine dans les technologies propres. À mesure que la décarbonation devient un enjeu industriel majeur, l’attention ne porte plus seulement sur les émissions, mais aussi sur les industries qui permettent de les réduire. Sur ce terrain, la Chine dispose d’une position dominante :
- environ 80 % de la production mondiale de panneaux solaires photovoltaïques
- plus de 70 % de la fabrication d’éoliennes
- plus de 70 % de la production de batteries pour véhicules électriques
Le 15ᵉ plan quinquennal évoque d’ailleurs les tensions liées à cette domination industrielle. Sur le marché intérieur, la concurrence féroce provoque guerres de prix et surinvestissements dans certains segments. Mais même si Pékin encourage la consommation domestique, cela ne suffira pas à absorber les capacités de production. Dans le secteur solaire par exemple, malgré le déploiement massif d’installations en Chine, la capacité industrielle reste trois fois supérieure à la demande nationale.
Le reste du monde doit donc s’attendre à une vague continue d’exportations chinoises de panneaux solaires, d’éoliennes et de véhicules électriques à prix très compétitifs.
Cette domination n’est pas accidentelle : elle repose sur une échelle industrielle gigantesque, des chaînes d’approvisionnement très intégrées, un soutien politique massif depuis plus d’une décennie. Autrement dit, cette supériorité industrielle constitue un pilier central de la stratégie économique chinoise.
Découplage ou décarbonation : le dilemme occidental
Face à cette réalité, la question stratégique pour les autres pays n’est plus de savoir si la Chine restera au cœur de la production mondiale de technologies propres. La véritable question est : comment y répondre ?
Dans plusieurs économies développées, le discours dominant ces dernières années affirme qu’il est possible de réduire la dépendance industrielle vis-à-vis de la Chine tout en reconstruisant rapidement des chaînes d’approvisionnement alternatives.
Mais cette stratégie repose sur des hypothèses économiques incertaines et sous-estime la puissance industrielle chinoise. Jusqu’à présent, elle n’a pas permis de remplacer à grande échelle les produits chinois ni d’établir un calendrier compatible avec les objectifs climatiques.
Le dilemme pour les décideurs occidentaux devient donc évident : faut-il privilégier le découplage industriel… ou la décarbonation rapide ? Car en pratique, donner la priorité à l’un de ces objectifs risque inévitablement de ralentir l’autre.
Source : IDDRi Blog – par Li Shuo, directeur du Centre chinois sur le climat (ASPI)
Pour aller plus loin :
- Postcast « Comment la Chine a pris la tête de la transition verte« , par Hélène van Rossum, responsable de la recherche sur la diplomatie et les politiques pour le climat IDDRI
Photo d’en-tête : Installations solaires dans la province de Guizhou (sud-ouest de la Chine), en 2017






