À l’approche des élections municipales, la Fondation Jean-Jaurès publie, au sein de son Observatoire de la culture, une note collective intitulée « Liberté de création et démocratie : quand la censure dévitalise notre débat public et érode notre souveraineté culturelle ». Portée par Sylvie Robert, vice-présidente du Sénat et directrice de l’Observatoire de la culture de la Fondation, et cosignée par de nombreux acteurs du monde culturel, cette contribution dresse un constat préoccupant : les atteintes à la liberté de création, de diffusion et de programmation artistiques se multiplient, fragilisant profondément notre démocratie.
« Censure »… Le mot lui-même convoque aussitôt des images sombres : l’Inquisition, l’iconoclasme, les autodafés nazis. Il glace. Certains, bercés par la promesse d’une démocratie apaisée, voudraient croire que cette réalité appartient au passé. Pourtant, il suffit de regarder de près les poursuites judiciaires, les œuvres déprogrammées ou retirées ces dernières années, et l’épais arsenal juridique qui encadre la prétendue liberté d’expression pour que l’illusion se dissipe. En France, celle-ci est certes consacrée depuis 1789 par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, mais elle demeure cernée par plus de 400 textes législatifs qui en restreignent l’exercice. Consacrées juridiquement par la loi Liberté de création, architecture et patrimoine (LCAP) de 2016 et reconnues comme libertés fondamentales par le Conseil d’État, ces libertés sont aujourd’hui entravées de manière croissante. Annulations de spectacles, retraits de subventions, coupes budgétaires, pressions politiques, campagnes de dénigrement en ligne, vandalisme d’œuvres ou encore autocensure rampante : aucun champ de la création n’est épargné – musique, cinéma, livre, arts visuels, spectacle vivant. Ces atteintes, souvent locales mais de plus en plus coordonnées, traduisent une offensive idéologique plus large, visant à restreindre le champ du pensable, du visible et du débattable.
Face à cette situation, la Fondation Jean-Jaurès appelle à un changement de paradigme : il est urgent de passer d’un État trop souvent frileux à un État pleinement garant des libertés de création. La note formule ainsi une série de propositions concrètes et opérationnelles.
Elle plaide d’abord pour une coopération interministérielle renforcée entre les ministères de la Culture, de la Justice et de l’Intérieur, afin de garantir l’effectivité de ces libertés sur l’ensemble du territoire. Elle propose ensuite l’adoption rapide d’une charte nationale de la liberté de création, opposable à l’État comme aux collectivités territoriales et aux structures culturelles bénéficiant de financements publics, ainsi que l’intégration systématique de clauses de respect de la liberté de création, de diffusion et de programmation dans les dispositifs contractuels.
La Fondation Jean-Jaurès recommande également une meilleure sensibilisation des préfets, afin que la notion de trouble à l’ordre public ne soit plus invoquée de manière abusive pour justifier des annulations ou des interdictions. Elle alerte par ailleurs sur les risques d’instrumentalisation du contrat d’engagement républicain, qui ne saurait être utilisé comme un outil de censure artistique.
Sur le plan législatif, la note propose de renforcer la loi LCAP : faciliter la caractérisation pénale des entraves à la liberté de création, alourdir les sanctions pour les rendre dissuasives, renforcer la responsabilité des pouvoirs publics en matière de liberté de programmation et affirmer explicitement que la politique publique culturelle doit être exempte de toute censure. Elle préconise également la création d’un statut du programmateur, afin de protéger les professionnels contre les pressions politiques et idéologiques.
Enfin, la Fondation Jean-Jaurès appelle à une vigilance accrue face aux phénomènes de concentration dans le secteur culturel, dont l’impact sur la diversité des œuvres et des imaginaires doit être pleinement pris en compte, et à un renouvellement du pacte de confiance entre créateurs, institutions et citoyens.
Dans un contexte de polarisation extrême et de montée des tentations autoritaires, défendre la liberté de création n’est pas un combat corporatiste : c’est un impératif démocratique. Protéger celles et ceux qui créent, diffusent et programment librement, c’est préserver la vitalité du débat public, la pluralité des points de vue et, in fine, la souveraineté culturelle et démocratique de notre société.
Pour aller plus loin :
- Livre « L’exclusion culturelle. Manifeste pour une riposte populaire » de Victorien Bornéat – Editions Le Faubourg /Fondation Jean-Jaurès, janvier 2026 –
Image d’en-tête : Oeuvre de Banksy sur la façade de la Cour royale de justice de Londres le 8 septembre 2025 qui a été effacée par les autorités.






