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Cobalt : Le coût humain et environnemental de l’or bleu de nos transitions énergétiques

Cobalt : Le coût humain et environnemental de l’or bleu de nos transitions énergétiques

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La demande de cobalt s’envole. Elle est proportionnelle au déploiement de nos voitures électriques et de nos usages du numérique ; car sans cobalt, pas de batteries. Or des gens meurent pour ce minerai, des enfants souffrent pour lui, les moyens de subsistance, l’éducation, les quartiers, l’environnement et la sécurité personnelle sont sacrifiés pour l’extraire. Peut-on en minimiser le coût humain et environnemental ? C’est l’un des grands défis de nos transitons énergétiques.

Son nom évoque un bleu profond et vif. Mais lorsque le cobalt est extrait du sol sous forme de minerai, il contient à peine un soupçon de la superbe couleur à laquelle il prête son nom. En République démocratique du Congo, qui produit plus de la moitié des réserves mondiales, il prend la forme d’hétérogénite, un minerai brunâtre, terne, que l’on pourrait facilement confondre avec de petites mottes de terre. Pour lui des gens meurent, pour lui on sacrifie tout : les droits humains les plus élémentaires, l’environnement, la sécurité.

Le cobalt, matière sensible

Car le cobalt est une matière sensible. Il est utilisé en médecine pour l’imagerie, la radiothérapie du cancer et la stérilisation des équipements médicaux. Il est présent dans les piles rechargeables des smartphones et des ordinateurs portables. Il fait également partie des batteries lithium-ion qui alimentent les véhicules électriques et stockent l’énergie provenant du soleil, du vent et d’autres sources renouvelables. Il joue un rôle essentiel dans la transition des combustibles fossiles vers l’énergie verte. Un rapport prévoit que la demande mondiale de cobalt augmentera, d’ici 2025, de 60 % par rapport aux niveaux de 2017, et que les batteries représenteront plus de la moitié de cette utilisation.

En portant notre intérêt pour ce minerai qui ne servait avant qu’à faire des couleurs, nous avons découvert comment les conditions de son extraction étaient sales. Certains s’en émeuvent et cherchent à garantir une production éthique, en minimisant les dommages causés aux personnes et à l’environnement que son extraction provoque.

Violation des droits humains

Soixante pour-cent de l’approvisionnement mondial en cobalt provient de la République démocratique du Congo (RDC). Ce devrait être une richesse pour ce pays, pourtant près des trois quarts des Congolais vivent dans la pauvreté la plus extrême. Cela tient à l’organisation même de la production de cobalt. Environ un cinquième du minerai produit en RDC provient de petites mines artisanales. Les gens, dont des enfants de 7 ans à peine, travaillent dans des conditions dangereuses sans gants pour les protéger contre les dermatites de contact, en respirant la poussière chargée de cobalt qui est associée à une maladie pulmonaire potentiellement mortelle. Les mineurs travaillent dans des tunnels de fortune qui risquent de s’effondrer à tout moment et de les enterrer vivants. Une activité qui se déroule dans une ambiance de violence et d’exploitation humaine sur laquelle nos yeux d’occidentaux jettent des voiles hypocrites. « Il y a toute une série de violations des droits humains liées à l’extraction du cobalt en RDC, qui découlent généralement du fait qu’il s’agit d’une activité très mal réglementée par le gouvernement congolais« , explique Mark Dummett, responsable des affaires, de la sécurité et des droits humains à Amnesty International.

Quand ce ne sont pas les petites mines artisanales qui fournissent le cobalt, ce sont les grandes mines industrielles qui se taillent la part du lion. Ici, c’est silence et omerta. Le responsable d’Amnesty International affirme que ces grandes mines posent d’immenses problèmes de pollution mais elles agissent en toute impunité, les informations et évaluations de leur impact environnemental étant quasiment inexistantes.

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Nazmul Huda, maître de conférences en ingénierie mécanique à l’université Macquarie de Sydney, a récemment co-rédigé une analyse du cycle de vie des impacts sur l’environnement et la santé humaine de la production de cobalt, de la matière première au produit final purifié. Lui et ses co-auteurs ont trouvé difficile de tirer des conclusions sur l’exploitation du cobalt en RDC, car il n’y avait tout simplement pas assez données et de recherches effectuées sur ce sujet.

Ils se sont alors plutôt penchés sur l’exploitation du cobalt en Australie, où le cobalt est retiré comme sous-produit de l’extraction du cuivre et du nickel. Même si l’exploitation minière en Australie est très réglementée, le chercheur et ses collègues ont constaté que cette méthode d’extraction du cobalt a un coût environnemental élevé — principalement en raison des émissions de gaz à effet de serre générées par les combustibles fossiles utilisés dans le processus. « Nous avons l’équipement minier, nous avons des machines lourdes qui sont utilisées pour exploiter la mine à ciel ouvert, avant le processus d’extraction souterraine, puis il y a l’électricité utilisée dans toute la chaîne de production, et enfin nous avons le processus de dynamitage« , explique Nazmul Huda. Il conclut : « D’après ce que je peux voir, ce n’est pas viable à long terme« .

Attirer l’attention de la communauté internationale

Les questions sociales et environnementales liées à l’extraction du cobalt sont, pendant longtemps, restées largement inconnues. Cependant, la demande croissante de cobalt pour soutenir la transition énergétique a attiré l’attention de la communauté internationale sur ces questions.

C’est pourquoi les utilisateurs finaux, tels que les entreprises technologiques et les consommateurs, se concentrent à nouveau sur la chaîne d’approvisionnement du cobalt. Certaines des plus grandes entreprises technologiques du monde sont encouragées à mettre en œuvre des due diligence sur le cobalt qu’elles incluent dans leurs produits et à s’assurer qu’elles sont en mesure de retracer ce cobalt tout au long de la chaîne d’approvisionnement et de s’assurer qu’il provient de sources responsables. Les conséquences d’un manque de contrôle sont devenues très claires en décembre de l’année dernière, lorsque certaines de ces entreprises technologiques – Apple, Alphabet (Google), Dell, Microsoft et Tesla – ont fait l’objet d’un procès pour complicité dans la mort et les blessures d’enfants travaillant à l’extraction du cobalt qui a fini dans leurs produits.

Amnesty International a publié deux rapports majeurs sur les droits de l’homme et les questions environnementales liées à l’extraction du cobalt et a lancé une initiative qui mettait au défi l’industrie des véhicules électriques de produire une batterie dont tous les composants présentent un bilan totalement propre en matière de droits de l’homme. Et le Centre de ressources sur les entreprises et les droits de l’homme, une organisation non gouvernementale internationale, a mis au point un outil en ligne, Transition Minerals Tracke,r pour suivre de près les allégations relatives aux droits de l’homme associées à des minéraux tels que le cobalt, qui sont essentiels dans la transition vers les énergies renouvelables et une économie à faible émission de carbone.

« Nous avons lancé cet outil pour qu’il puisse être utilisé par les investisseurs mais aussi par les entreprises en fin de chaîne d’approvisionnement, pour simplement comprendre qui sont les acteurs au sommet, quelles sont leurs politiques et, avec un peu de chance, pourraient-ils s’engager avec eux pour changer certaines de ces choses », explique Stephanie Regalia, assistante de recherche en ressources naturelles au centre.

Au sein de la Responsible Business Alliance, l’initiative Responsible Minerals aide les entreprises à comprendre et à améliorer les performances sociales et environnementales de leurs chaînes d’approvisionnement en cobalt. L’alliance s’est récemment associée à RCS Global Group, une société spécialisée dans l’approvisionnement responsable en matériaux, pour étendre l’évaluation, le suivi et l’amélioration des pratiques d’exploitation artisanale et à petite échelle du cobalt en RDC. L’objectif est d’accroître la transparence de la chaîne d’approvisionnement, dans l’espoir que cela conduise à des pratiques plus sûres et moins liées à l’exploitation humaine dans ces mines.

La vice-présidente de l’Alliance, Leah Butler, déclare que le monde peut s’inspirer de l’expérience passée avec le tungstène, l’étain, le tantale et l’or – les 3TG – pour éviter les mêmes erreurs avec le cobalt. « Grâce à 3TG, nous savons que cela peut être fait », explique-t-elle. « Les entreprises peuvent savoir clairement où elles s’approvisionnent en cobalt, et avec cette connaissance, nous pouvons travailler à l’amélioration des pratiques de ces sources ».

Des changements en route

Et cela génère des changements. Selon Leah Butler, l’Alliance compte désormais dans son programme plus de 50 % des raffineurs de cobalt identifiés au niveau mondial – les entreprises qui achètent et transforment le cobalt provenant de mines artisanales et à petite échelle. Une démarche vertueuse menée en grande partie en raison de la demande des clients pour des produits éthiques et durables, des attentes des investisseurs en matière d’approvisionnement responsable et de l’intérêt mondial pour les coûts sociaux et environnementaux des minéraux. Les programmes aident les raffineurs à évaluer les conditions de base dans les mines où ils s’approvisionnent en cobalt et à travailler avec ces mines pour améliorer les conditions, par exemple en appliquant des politiques de tolérance zéro en matière de travail des enfants et de travail forcé.

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Ces engagements ont-ils fait une différence sur le terrain en RDC ? Mark Dummett affirme qu’il y a des signes positifs de changement. Une école mentionnée dans le premier rapport d’Amnesty International sur le cobalt, une institution qui recherche les enfants sur les sites miniers et qui offre une éducation gratuite dans un pays qui ne peut pas l’offrir autrement, a depuis reçu des dons importants qui lui ont permis d’ouvrir au moins cinq nouvelles écoles, enseignant à des milliers d’enfants sauvés des mines.

Selon le responsable d’Amnesty International, le gouvernement congolais a pris d’importantes initiatives pour résoudre les problèmes liés aux mines artisanales, comme la création de « mines modèles » où des machines lourdes sont amenées pour enlever la couche supérieure du sol et exposer l’hétérogénite, ce qui réduit la nécessité pour les mineurs de creuser à la main des tunnels précaires. Des mines, dit-il, sont également fermées pour empêcher les enfants d’y travailler. « Ce sont des exemples de la façon dont les entreprises et le gouvernement cherchent des moyens de rendre l’exploitation minière artisanale sûre, responsable et équitable », explique Mark Dummett. « Peut-être qu’ils n’en sont pas encore tout à fait là, mais ils vont dans la bonne direction. »

Une autre initiative du gouvernement, dit-il, est de créer des zones officielles où l’exploitation minière artisanale peut avoir lieu, ce qui donne aux mines une légitimité qui permet aux mineurs de former plus facilement des coopératives, d’emprunter de l’argent et d’apporter de plus gros équipements pour rendre l’exploitation minière plus sûre.

La voie du recyclage

Une autre voie explorée pour réduire les effets négatifs de l’extraction du cobalt est l’amélioration du recyclage, qui réduirait considérablement le recours à l’exploitation minière. En février 2019, le ministère américain de l’énergie a investi dans une usine pilote, ReCell Center, pour explorer des moyens rentables de récupérer le lithium et le cobalt des batteries lithium-ion. À peu près au même moment, il a lancé un prix de 5,5 millions de dollars US pour trouver des solutions à la collecte, au stockage et au transport des batteries au lithium-ion mises au rebut. Entre-temps, le Royaume-Uni a développé sa propre initiative de recyclage des batteries Reuse & Recycling of Lithium-ion Batteries, ou ReLiB, qui se concentre sur la récupération de matériaux précieux comme le cobalt de ces batteries.

Une société japonaise, Sumitomo Metal Mining, a récemment annoncé qu’elle avait mis au point une méthode pour fondre les batteries usées des véhicules électriques et récupérer le cobalt. Toutefois, la société reconnaît qu’il faudra un certain temps avant que de grandes quantités de batteries usagées soient disponibles pour le recyclage.

En France, les groupes Eramet, BASF et Suez ont annoncé en septembre dernier leur collaboration dans le projet ReLieVe de recyclage en boucle des batteries lithium-ion. Environ 50 000 tonnes de batteries devraient être recyclées en Europe d’ici 2027, et ce chiffre pourrait être multiplié par plus de dix en 2035″, affirme Jean-Marc Boursier, directeur général adjoint de Suez. D’autres projets se développent en France : Bolloré travaille sur une technologie de récupération du lithium de ses batteries lithium-metal-polymère sur son site d’Ergué-Gabéric (Finistère). Euro Dieuze Industrie (groupe Veolia) s’affirme capable de recycler 90% de la masse d’une batterie lithium-ion à Dieuze (Moselle). Quant à Snam, il a développé une unité de reconstruction qui produit des batteries neuves issues à 80% de composants recyclés à Viviez, dans l’Aveyron.

Supprimer le cobalt ?

Le recyclage, c’est bien, mais si on supprimait purement et simplement le cobalt de nos batteries ? Tesla a annoncé son intention de le faire. Stephanie Regalia du Centre de ressources sur les entreprises et les droits de l’homme explique que lorsqu’un minerai est entaché d’une atteinte à l’éthique, on est tenté de l’exclure de la chaîne d’approvisionnement et de chercher une alternative. Mais malheureusement aucun minerai de transition n’est parfait ; le lithium, le manganèse, le nickel et le zinc sont tous associés à des violations des droits de l’homme. Et éviter le cobalt reviendrait à priver d’une source de revenus précieuse des personnes qui en ont plus besoin que d’autres, affirme Mark  Dummett.

« L’exploitation minière artisanale est une bouée de sauvetage pour des millions de personnes parmi les plus pauvres du monde, [donc] nous ne voulons pas qu’elle soit interdite », dit-il. « Il existe des moyens de le faire de manière responsable, équitable et sûre, sans enfants, et c’est ce que nous aimerions voir ».

Le coût humain de l’extraction du cobalt – autrefois un problème largement caché aux utilisateurs finaux du minerai – est maintenant plus largement mis en évidence, et les yeux du monde, en particulier des consommateurs, sont ouverts. Cela donne à Stephanie Regalia des raisons d’espérer, mais elle concède qu’il reste encore beaucoup de chemin à parcourir. « Pour l’instant, nous devons reconnaître que les réalités sont encore bien vivantes, dans la mesure où les préoccupations environnementales et les droits de l’homme sont encore très présents en RDC », dit-elle. « C’est une situation qui a été remarquée. Ce n’est pas encore une situation qui a été résolue ».

Bianca Nogrady, journaliste Ensia

Source : Ensia

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