Dans un monde où les chaînes de valeur se fragmentent et où les dépendances stratégiques deviennent des vulnérabilités, l’Europe n’a plus le choix : elle doit reprendre le contrôle de ses ressources, de ses technologies et de son industrie. L’accord signé entre la France et la Norvège ce 24 mars 2026 d’un protocole d’entente sur les métaux critiques et l’actualisation de leur partenariat industriel vert marque une étape concrète vers cette souveraineté encore trop souvent invoquée, mais rarement mise en œuvre à cette échelle. L’union fait la force.
Sur le site de la gigafactory d’Automotive Cells Company (ACC), à Billy-Berclau, dans le Pas-de-Calais, la signature d’un protocole d’entente entre la France et la Norvège, ce 24 mars 2026, dépasse largement le cadre d’une coopération bilatérale classique. Elle s’inscrit dans un moment charnière pour l’Europe, confrontée à la nécessité urgente de sécuriser ses approvisionnements, de maîtriser ses technologies et de relocaliser des pans entiers de son industrie.
Porté politiquement par Emmanuel Macron et le Premier ministre norvégien Jonas Gahr Støre, ce rapprochement stratégique traduit une prise de conscience partagée : la souveraineté industrielle européenne ne pourra exister sans alliances structurantes entre États capables de mutualiser leurs atouts. La Norvège, riche en ressources naturelles et en capacités énergétiques, et la France, forte de son tissu industriel et de ses ambitions technologiques, dessinent ici les contours d’une complémentarité stratégique.
Pourquoi un accord sur les métaux critiques ?
Parce qu’ils sont aujourd’hui au cœur de toutes les transitions stratégiques : énergétique, numérique et industrielle. Batteries électriques, éoliennes, panneaux solaires, semi-conducteurs, intelligence artificielle, spatial… toutes ces technologies reposent sur des ressources comme le lithium, le cobalt, le nickel, les terres rares ou encore le graphite. Sans ces matériaux, il n’y a ni transition écologique, ni souveraineté technologique.
Or l’Europe est massivement dépendante de l’extérieur pour ces approvisionnements, en particulier de la Chine, qui domine largement le raffinage et la transformation de nombreux métaux critiques, mais aussi d’autres pays pour l’extraction (République démocratique du Congo pour le cobalt, Chili et Australie pour le lithium, etc.). Résultat : cette dépendance devient une vulnérabilité stratégique majeure, dans un contexte de tensions géopolitiques et de compétition industrielle accrue.
Pourquoi la Norvège ?
La Norvège n’est pas un géant mondial des métaux critiques aujourd’hui… mais elle a des atouts stratégiques majeurs :
- Un potentiel minier encore largement sous-exploité, notamment en terres rares et en minéraux liés aux batteries
- Une expertise géologique et offshore très avancée
- Une capacité à développer une extraction plus durable et encadrée, ce qui est crucial pour l’Europe
- Des projets en cours d’exploration, y compris en fonds marins (très controversés mais stratégiques)
En clair : la Norvège représente pour l’Europe une source potentielle “proche, stable et fiable”.
Et la France ?
La France dispose de peu de ressources minières exploitables à grande échelle sur son territoire métropolitain, même si certains projets existent (lithium, notamment).
Mais son rôle est ailleurs :
- Capacités industrielles et technologiques (batteries, recyclage, transformation)
- Acteurs industriels majeurs dans les chaînes de valeur
- Savoir-faire en recyclage et économie circulaire, un levier clé pour réduire la dépendance
- Présence indirecte via certains territoires (notamment en outre-mer)
La France est donc davantage un acteur de transformation et d’innovation, là où la Norvège peut devenir un acteur d’approvisionnement.
Ce que vise réellement cet accord
Cet accord ne consiste pas seulement à “acheter des métaux”. Il vise à :
- Structurer une chaîne de valeur européenne (de l’extraction à l’usage) ;
- Sécuriser des approvisionnements hors dépendance géopolitique critique ;
- Mutualiser les compétences (géologie, industrie, technologie) ;
- Accélérer une exploitation compatible avec les standards environnementaux européens.
En résumé, cet accord est une pièce du puzzle plus large : il réduira la dépendance stratégique de l’Europe ; il vise à reprendre le contrôle sur les ressources clés du futur ; il veut transformer la transition écologique en levier de souveraineté.
La souveraineté industrielle se construit
Les avancées obtenues en seulement deux ans illustrent déjà cette dynamique. Sur le captage et le stockage du carbone, longtemps freiné par des obstacles juridiques, un cap décisif a été franchi en 2025. Cette levée de verrou ouvre la voie à une décarbonation industrielle à grande échelle, en s’appuyant notamment sur les infrastructures et le savoir-faire norvégiens. Côté français, plusieurs projets d’envergure ont été engagés, mobilisant plus de 1,6 milliard d’euros et impliquant des acteurs majeurs de l’industrie lourde, à l’image d’Aluminium Dunkerque, Heidelberg Materials ou Holcim. Ce mouvement témoigne d’un basculement : la transition écologique cesse d’être une contrainte pour devenir un levier de transformation industrielle.
La question des matières premières critiques, elle aussi, est au cœur de cette coopération. Dans un contexte de tensions croissantes sur l’accès aux ressources indispensables aux technologies bas carbone et numériques, l’Europe cherche à réduire sa dépendance. Les échanges d’expertise entre institutions géologiques françaises et norvégiennes, ainsi que les programmes conjoints de cartographie et d’exploration, participent à la construction d’une autonomie stratégique encore largement inachevée.
Mais ce nouveau partenariat franchit un cap supplémentaire en intégrant pleinement les technologies numériques et le spatial. Intelligence artificielle, quantique, systèmes satellitaires : autant de domaines dans lesquels la souveraineté ne se joue plus seulement sur le terrain industriel classique, mais dans la maîtrise des infrastructures et des capacités d’innovation. Cette convergence entre transition écologique et transformation digitale souligne une réalité désormais incontournable : il n’y aura pas de souveraineté verte sans souveraineté technologique.
L’architecture même de la coopération évolue pour répondre à ces enjeux. Plus agile, plus orientée vers les résultats, elle vise à rapprocher les stratégies publiques et les dynamiques industrielles. Les dispositifs comme Team France Export ou Team Norway incarnent cette volonté de traduire les partenariats politiques en projets économiques concrets, capables de générer des chaînes de valeur européennes solides et compétitives.
Trois axes structurent désormais cette ambition commune : construire une véritable filière européenne du captage et stockage du carbone, accélérer le déploiement de l’éolien flottant et développer des projets industriels conjoints dans les secteurs numériques et spatiaux. Ces priorités ne relèvent pas du simple affichage : elles dessinent les fondations d’une Europe industrielle capable de rivaliser avec les grandes puissances.
Car en toile de fond, c’est bien la recomposition du monde qui impose ce changement de rythme. Entre rivalités géopolitiques, dépendances technologiques et pressions sur les ressources, l’Europe ne peut plus se contenter d’un rôle de marché ou de régulateur. Elle doit redevenir un acteur industriel de premier plan.
L’initiative franco-norvégienne ne résout pas à elle seule les fragilités structurelles du continent. Mais elle envoie un signal clair : la souveraineté européenne ne se décrète pas, elle se construit — par des alliances, des investissements et une vision industrielle assumée.
La souveraineté européenne est-elle encore un horizon… ou devient-elle enfin une stratégie ? Et l’Europe est-elle prête à en assumer le prix politique, économique et technologique ?
Sommes-nous en train d’assister à l’émergence d’un véritable modèle industriel européen, fondé sur la coopération et la complémentarité ? Ou ces alliances resteront-elles ponctuelles, sans parvenir à structurer une souveraineté durable ?
Dans un monde où l’écologique et le numérique s’entremêlent, l’Europe saura-t-elle inventer une voie singulière — à la fois autonome, soutenable et compétitive ? L’Europe peut-elle encore prétendre à la souveraineté sans maîtriser pleinement ses chaînes d’approvisionnement et ses technologies clés ? Les initiatives nationales, aussi ambitieuses soient-elles, ne risquent-elles pas de rester fragmentées face à des puissances qui jouent à l’échelle continentale ? Et combien de temps le continent peut-il se permettre d’hésiter avant que ces dépendances ne deviennent irréversibles ?
Toutes ces questions ramènent à une même interrogation : l’Europe veut-elle vraiment être souveraine — et surtout, est-elle prête à agir assez vite pour le devenir ?
Source : CP Bercy /ministère chargé de l’Industrie
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