Et si l’un des lieux les plus chargés d’histoire de Paris devenait l’un de ceux où s’invente notre avenir ? Fermé depuis dix ans, le Val-de-Grâce s’apprête à troquer son passé d’hôpital militaire contre un nouveau destin : accueillir PariSanté Campus, futur écosystème de la santé numérique, de l’intelligence artificielle et des biotechnologies. Derrière ce chantier hors norme se joue une ambition qui dépasse largement les murs de l’ancien hôpital : faire de Paris l’un des pôles mondiaux de la santé du futur et renforcer la souveraineté scientifique et technologique française.
Parisiens et Parisiennes ont déjà pu, en avril dernier, se réapproprier – pour un temps seulement – les 16 000m² des jardins du Val-de-Grâce, dans le 5e arrondissement. Fermé à l’été 2016, le parc a été réhabilité et remis en état dans le cadre de la politique de verdissement de la mairie de Paris. Chênes verts, lilas, tilleuls et autres magnolias offrent un nouveau poumon d’air frais à la capitale française. Quelque 252 nouveaux arbres ont été plantés, pour le plus grand bonheur des promeneurs. Mais le bâti, lui, n’a toujours pas rouvert ses portes : l’ancienne abbaye, transformée en hôpital militaire en 1796, et les 50 000m² du bâtiment monobloc des années 70 attendent leur heure.

Un site unique en son genre
Le site appartient à l’État, et promet d’accueillir d’ici 2030 un incubateur provisoirement installé dans le 15e arrondissement : PariSanté Campus. Ce dernier, inauguré en 2021, regroupe différents acteurs publics (PSL, Inserm, INRIA, ANS, Health Data Hub) et privés, tels que des PME, une trentaine de startups et quelques grands groupes évoluant dans le secteur de la santé et de la Défense. L’objectif du projet est de développer un écosystème dédié à la santé du futur.
Conçu conjointement par la ville de Paris, la région d’Île-de-France, la préfecture de Paris, et le ministère des Armées – avec le concours du ministère de l’Enseignement supérieur –, PariSanté Campus placera la capitale française au centre de la recherche et des techniques de demain, grâce notamment à quatre instituts distincts : Prairie (spécialisé sur l’utilisation de l’intelligence artificielle en biologie, oncologie et bioimagerie), Q-Bio (formation de pointe en biologie quantitative), Physics for Medecine (imagerie médicale) et enfin l’Institut Santé numérique en société. PariSanté Campus promet ainsi d’être à la pointe de l’innovation et de l’e-santé : selon le Pr Antoine Tesnière, directeur général de PariSanté Campus, « l’IA va transformer de façon transversale toutes les approches. La donnée va transformer les métiers hospitaliers ». L’ambition est affichée : faire de PariSanté Campus un centre d’excellence.
D’ici la fin de la décennie, PariSanté Campus quittera donc ses locaux actuels du 15e arrondissement pour intégrer ceux du Val-de-Grâce, symboles du mouvement architectural brutaliste. Sa réhabilitation prévoit une extension de 20% de la surface utile – il passera ainsi à 73 000m² –, avec des espaces de travail pour les institutions publiques engagées dans le projet, des espaces de bureaux consacrés à l’incubateur d’entreprises, ainsi que des espaces événementiels comme un auditorium de 300 places. Les pouvoirs publics ont confié à l’Établissement public d’aménagement universitaire de la région Ile-de-France (EPAURIF) la maîtrise de l’ouvrage afin de réaliser les études préalables et de gérer la procédure d’attribution de la concession. Selon l’EPAURIF dirigé par Jérôme Masclaux, « la consultation est en cours depuis mai 2023 pour désigner le futur concessionnaire qui aura la charge de la conception, de la réalisation, de l’entretien-maintenance, des travaux de gros renouvellement, de la commercialisation des surfaces privées et de l’animation de ce campus sur une durée de 35 à 40 ans ». Le cahier des charges des travaux est très strict : ces derniers – qui devraient s’étaler entre 2027 et 2030 – seront menés sous la surveillance des architectes des bâtiments de France et de la Conservation régionale des monuments historiques (CRMH).
Appel d’offres en cours
Pour mener à bien les travaux – chiffrés à 432,8 millions d’euros en 2022 –, l’EPAURIF va donc devoir choisir un opérateur chargé du financement, de la conception, de la réhabilitation et de la future exploitation-maintenance du site. Généralement, ce type de montage est confié à des grands groupes de BTP français comme – par ordre alphabétique – Bouygues, Eiffage ou Vinci Construction. En Île-de-France, tous ont en commun d’avoir déjà mené à bien des projets publics similaires. Dans les Yvelines, Bouygues a ainsi réalisé le Centre hospitalier intercommunal de Poissy–Saint-Germain-en-Laye (CHIPS). À Saint-Ouen, en Seine-Saint-Denis, Eiffage a par exemple remporté le marché public global de performance relatif au volet universitaire du Campus Grand Paris Nord, dont les travaux viennent de démarrer début mai. Enfin, pour mener à bien ce chantier d’envergure, les montages financiers et opérationnels pourront s’appuyer sur l’expertise internationale de l’entreprise à mission Meridiam. Reconnue pour son savoir-faire dans les partenariats publics-privés (PPP) et le secteur de la santé, l’entreprise s’est déjà illustrée sur d’autres réalisations majeures. C’est le cas notamment avec le CHU de Rennes, qui a reçu le label BBCA Excellence, ou encore le Campus hospitalier d’Adana en Turquie.
Selon l’EPAURIF, « le recours au contrat de concession permet, dès la phase de consultation, d’organiser librement une négociation avec les soumissionnaires, dans le but d’optimiser les offres, de réduire les risques du projet et de garantir la protection des intérêts de l’État. Les échanges, encadrés par la procédure en cours, sont bénéfiques à deux titres : l’initialisation d’une relation de travail partenariale et l’optimisation concrète du projet tout en préservant les intérêts de l’État ». L’attribution de ce marché sera le fruit d’une concertation continue, menée conjointement avec la Commission nationale du débat public (CNDP) présidée par Marc Papinutti, sous l’autorité du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Une concertation locale sera également menée, constituant l’un des volets structurants du projet, afin de garantir son acceptation par le public et les riverains.
Quel que soit le lauréat du futur appel d’offres pour la réhabilitation du Val-de-Grâce, les défis s’annoncent de taille. L’hétérogénéité des bâtiments du site, la mise aux normes les plus drastiques et les nouveaux usages universitaires seront autant de difficultés à surmonter. Le cahier des charges fait également la part belle aux enjeux énergétiques : les bâtiments existants, difficiles à isoler, sont très énergivores, mais leur réhabilitation devra atteindre les objectifs de la Réglementation environnementale RE2020 (sobriété énergétique, fonctionnement bas carbone, etc.).
À terme, les initiateurs du projet du PariSanté Campus ambitionnent ainsi de doter Paris de centres comparables au pôle biotech Kendall Square du MIT (Massachusetts Institute of Technology) ou au centre médico-universitaire Longwood Medical Area de l’Université de Harvard, deux institutions de référence aux États-Unis.
Au-delà de la réhabilitation d’un patrimoine emblématique, le projet vise donc à doter la France d’un pôle capable de fédérer recherche, innovation, entreprises et acteurs publics autour des enjeux de la santé numérique. Dans un contexte de compétition internationale accrue sur les biotechnologies, l’intelligence artificielle et les données de santé, cette concentration de compétences constitue un levier stratégique pour renforcer l’attractivité scientifique et la souveraineté technologique du pays.
L’appel d’offres est en cours et l’attribution du marché devrait intervenir dans les prochains mois. Une étape clé d’un processus ambitieux, mais surtout indispensable pour donner à la France les moyens de rester dans la course mondiale à l’innovation en santé et de valoriser un patrimoine exceptionnel longtemps laissé en sommeil.
Michael Levine, chroniqueur invité – Ingénieur Génie civil






