Climat & Ressources

Course à l’échalote pour la résilience climatique

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La finance peut-elle convertir les vieux modèles économiques ? La semaine qui vient avec le Climate Finance Day (ce 11 décembre) puis le One Planet Summit, le lendemain, nous le révèlera. Deux ans jour pour jour après la COP21, Paris s’empare de la finance climatique. « C’est maintenant ou jamais », scandent tous ceux qui sont déjà fait leur mue : désinvestissements des activités fossiles, réinvestissement vers des productions bas carbone, incitations et cartons rouges… le vieux monde se craquèle sous les coups de boutoir des ONG, des universitaires et désormais des financiers. Car ces derniers ont bien compris que la divulgation des informations sur les risques climatiques leur est devenue vitale. Alors, une coalition d’investisseurs lance mardi 12 décembre la Climate Action 100+ en publiant la liste des cent entreprises les plus émettrices en gaz carbonique dont elle exige le reporting financier sur le climat et la réduction des émissions. Le bras de fer se durcit… Serait-ce le « début de la fin » d’un mensonge, celui d’une économie irresponsable, jetant loin de toute conscience ses externalités désastreuses ?
 
Il a fait plier Exxon Mobil. Le 31 mai 2017, Tom DiNapoli, contrôleur général de l’Etat de New York, obtient le vote à 62% de sa résolution qui oblige le plus grand producteur de pétrole et de gaz de faire connaître les risques financiers que le climat fait peser sur lui. L’homme - qui gère 200 milliards de dollars de retraites de fonctionnaires - peut savourer sa victoire, un an après que sa résolution ait été rejetée par les mêmes investisseurs. Mais le mouvement n’est pas un miracle. Il a fallu une campagne puissante d’investisseurs du monde entier pour que la direction d’Exxon Mobil soit mise en minorité. Des actionnaires pesant plus de 10 000 milliards de dollars - dont BlackRock, Vangard ou State Street - avaient notamment annoncé leur vote avant l’assemblée générale. Soucieuse du long terme, une coalition d’investisseurs Aiming for A a joué un rôle clé dans ce combat, avec derrière elle le fonds britannique CCLA qui gère les actifs d’organisations caritatives, d‘églises et de fondations.
L’affaire a fait caisse de résonnance, alors même qu’Exxon Mobil fait l’objet d’enquêtes pour dissimulation de ses risques climat aux Etats-Unis.
 

Coalitions des investisseurs qui veulent assainir leurs soutiens

 
Ce signal n’est pas isolé. Il n’y a pas que les actionnaires des entreprises les plus émettrices de gaz à effet de serre (GES) qui hausse le ton. Car les gérants d’actifs multiplient les pressions pour ne soutenir que les industries climato-compatibles. En fait, les premiers succès des coalitions d’investisseurs se sont manifesté en Europe, pour ensuite gagner le continent américain : depuis 2015, BP, Statoil, Shell, Total, Rio Tinto, Glencore, Anglo American ont ainsi dû céder à l’exigence des financeurs. Ces entreprises savent désormais que leur valeur peut s’effondrer, et que leurs réserves prospectées pourraient ne plus être exploitables. …
 
On a vu depuis sept ans quantités de coalitions d’investisseurs enjoindre les entreprises –notamment impliquées dans l’extraction des ressources fossiles - à se prémunir vis-à-vis du risque climatique. La coalition Disclosure Insight Action (CDP), lancée en 2011, rassemble aujourd’hui 827 investisseurs institutionnels qui détiennent 100 000 milliards de dollars d’actifs. Celle-ci coordonne l’initiative Carbon Action soutenue par trois cents investisseurs qui ont rejoint la mobilisation We mean Business.

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Il s’agit d’accélérer la transition vers une économie sobre en carbone notamment en visant un approvisionnement à 100% en énergies renouvelables. Des cadres d’objectifs ont été produits par l’initiative Science-Based Targets à laquelle adhèrent notamment Adobe, Colgate-Palmolive, Givaudan, HP, Kering, Marks & Spencer, Mars, Nestlé et Tesco. De la même manière, la démarche RE100 est suivie par 117 entreprises dont Ikea, BT, Carlsberg, Diageo, Facebook, General Motors, Microsoft, Philips, Tata Motors, et Walmart.
Dans le sillage de cette mobilisation,  il faudra surveiller l’initiative Climate Action 100+  qui doit être annoncée ce 12 décembre….
 

Quitter les énergies fossiles et réinvestir dans l’économie résiliente

 
Ces impulsions du secteur de la finance viennent amplifier le mouvement Divest-Invest lancé en 2014 qui a conduit à l’abandon de nombreux soutiens à l’industrie pétrolière, gazière et du charbon. 779 fondations et investisseurs représentant 5 600 milliards de dollars d’actifs se sont désengagé des énergies fossiles. Une trentaine d’investisseurs dont BNP ParisBas considèrent désormais que la règle doit être de sortir non seulement du charbon mais des énergies fossiles non conventionnelles (comme les gaz de schistes ou pétroles bitumineux).
« Au début, le désinvestissement a été porté par des raisons éthiques mais maintenant, la raison est économique : les investisseurs ne veut plus soutenir une industrie pétrolière qui n’est plus rentable à moyen terme » explique Anne-Catherine Husson, directrice de Novethic qui vient de publier une vidéo qui synthétise les défis financiers de la transition. L’organisation filiale de la Caisse des dépôts et consignations (CDC) diffuse aussi à l’occasion de One Planet Summit, un Mode d’emploi Divest-Invest ainsi qu’une note ciblée sur Les actionnaires qui font pression pour le climat.
 
Mais le désinvestissement n’est que la moitié du chemin car il est indispensable ensuite de réallouer les sommes à des projets fléchés bas carbone. Dans ce cadre, les green bonds (obligations vertes qui créditent les activités vertes) sont des opportunités. En 2017, les émissions sont estimées à 130 milliards de dollars (soient une croissance d’un tiers par rapport à 2016). Notons que cela ne correspond cependant qu’à une part très faible – pas plus de 0,1% - du marché obligataire de long terme.
La Climate Bond Initiative (CDI) est une force vive du marché de ces obligations climatiques. Des principes fixant la validité des « allégations » des Green Bonds ont été fixés par l’ICMA (International Capital Market Association). Mais des controverses existent : Le pétrolier Repsol a utilisé des Green bonds pour financer l’efficacité énergétique de ses activités fossiles. De même, l’énergéticien Engie a été critiqué pour l’allocation des obligations vertes  pour réaliser des barrages hydroélectriques au Brésil en 2014.
 
De nombreuses ONG exigent des preuves de vraies mutations des pratiques et des contrôles de l’allocation des green bonds.

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L’organisation britannique Share Action montre que les incitations manquent souvent d’ambitions puisqu’elles restent sur des trajectoires à +3 voire +5 °C. CarbonClear et Ecoact ont évalué les efforts des entreprises du CAC40. Dans cette étude, Schneider Electric, Solvay et Unibail-Rodamco se distinguent par leur implication forte. "Concrètement, l'ensemble des entreprises du CAC 40 identifie aujourd'hui le changement climatique comme un risque commercial, lit-on dans le rapport. 85 % des groupes placent ce risque aux côtés des autres risques de l'entreprise. Sur les 40 entreprises étudiées, 33 entreprises ont communiqué sur un objectif de réduction de leur empreinte carbone et treize entreprises travaillent sur ce sujet de l'empreinte carbone avec leurs fournisseurs. Cinq entreprises ont déclaré avoir dépassé leurs objectifs bas carbone, et 27 prévoient de les réaliser à temps. Par ailleurs, 13 entreprises déclarent compenser actuellement leurs émissions de gaz à effet de serre. Enfin, 39 entreprises ont intégré ou ont prévu d'intégrer les principes de l'économie circulaire dans leur activité. Il reste toutefois du chemin à parcourir : seules cinq entreprises se sont engagées à se désinvestir des énergies fossiles et il s'agit, pour quatre d'entre elles, d'entreprises financières (banque ou assurance) ».
 
La taxonomie des activités financées par les green bonds fait débat. Bâtiments bas carbone, transports durables, nouvelles énergies, contrôle de la pollution, enjeu de la transition numérique… sont des chantiers à mener de front pour la transition de nos modèles économiques. Des certifications sont nécessaires pour valider ces « climate bonds ».  Le conseil de stabilité financière du G20 a mis en place un groupe de travail sur le reporting financier lié au climat, la TCFD, présidé par Michael Bloomberg. Ce dernier a publié des recommandations en juin 2017 avant le G20 de Hambourg – qui ont reçu le soutien de cents dirigeants d’entreprises.  Mais les Etats-Unis refusent de valider ces recommandations après le retrait de Trump de l’accord de Paris.
 
Pour sortir de ce blocage, deux solutions sont possibles. Soient certaines zones géographiques, comme l’Europe, rendent obligatoires les recommandations de la TCFD dans la réglementation. Soit les acteurs économiques eux-mêmes s’engagent à les appliquer. Des annonces sont attendues cette semaine…
 
Depuis janvier 2017, la Commission Européenne a initié des travaux sur la finance durable. « Un groupe d'experts de haut niveau (HLEG) planche sur l’évolution de la notion de responsabilité des investisseurs, explique Anne-Catherine Husson qui participe aux travaux ainsi qu’à l’initiative Finance for Tomorrow pour promouvoir la puissance de l’écosystème français en matière de finance verte.
 

Vulnérabilité des vieux modèles économiques

 
Le Cabinet français Carbone 4 a développé – avec le soutien de l’AFD, la Caisse desDépôts, le FRR, Natixis et Mirova, la CCR, CDG Capital, l’ERAFP, EDF et BNP Paribas - une méthode d’analyse des risques physiques du changement climatique pour les acteurs financiers (méthode C.R.I.S – Climate Risk Impact Screening).
Selon cet outil, avec un scénario de réchauffement moyen de 4°C à la fin du siècle, les pays les plus à risque représentent 11% de l’économie mondiale. Situés majoritairement en Asie, Pacifique et dans l’Océan Indien, ils sont exposés et vulnérables à l’intensification des aléas d’inondation, de montée du niveau de la mer et des tempêtes. Côté corporate, sur la base d’un premier échantillon de 308 entreprises, 19% des entreprises multinationales sont évaluées comme étant à risque élevé. Les secteurs les plus exposés sont les industriels (production de biens de consommations, en particulier électroniques), les utilities (électricité et eau), la chimie, l’agro-alimentaire et les transports (aéroports et ports en particulier) du fait de nombreux éléments de vulnérabilité sur leur chaine de valeur (actifs de production exposés, dépendance en approvisionnement vulnérable, etc.).
Pour Alain Grandjean et Jean-Marc Jancovici, associés fondateurs de Carbone 4 :"Avec CRIS, nous franchissons une nouvelle étape dans la prise en compte opérationnelle des risques climat par le monde financier, désormais capable de répondre en version haute à l’article 173 de la loi de transition énergétique ».
Dans ces ajustements, les assureurs sont devenus très attentifs à la reconnaissance par les acteurs de leur vulnérabilité, comme l’explique Thierry Cohignac, Directeur du département études techniques réassurances publiques du CCR : "Les réassureurs sont très préoccupés par le changement climatique dans la mesure où les risques liés à la survenance de catastrophes naturelles leur sont le plus souvent cédés. L’identification des risques est la première étape de tout projet d’adaptation ou d’atténuation des risques que le changement climatique rend nécessaire. »
 

La finance pour convertir les business modèles des entreprises

 
Dans la boite à outils pour bonifier des choix des financiers, existent désormais quantité de leviers, repères et méthodes : la liste des entreprises Carbon underground 200 et une méthodologie d’évaluation ; des listes noires notamment celle du fonds norvégien ; les campagnes nationales Fossil Free ; la transition pathway initiative ;
La liste Clean 200 des cent entreprises mondiales les plus vertes ; taxonomie et certification par la Climate Bond initiative, label TEEC ; contrôle et reporting (173 nuances de reporting).
 
Mais au delà de cette « cuisine », chacun s’interroge : ces aménagements des stratégies d’entreprises ou démarches de compensation seront-elles efficaces ? Seront-elles suffisantes pour baisser drastiquement l’empreinte de nos activités sur le climat ? Car il faut bien réaliser que le « vieux monde » perdure. Ainsi par exemple, les niveaux d’investissement des industriels de la chimie en lien avec les gaz de schistes aux Etats-Unis ont atteint 185 000 milliards de dollars, depuis les quatre dernières années (pour financer 310 installations) !
Pour de nombreux experts, comme Philippe Zouati, directeur général de Mirova, la finance verte peut accélérer la mutation : « Il s’agit ni plus ni moins de convertir la stratégie et le business model des acteurs ».
 
La clé réside ici dans nos capacités à changer nos repères et notamment les normes comptables des entreprises, à revisiter le sujet des externalités (notamment des activités utilisant le pétrole) pour intégrer le coût de maintien des écosystèmes en état dans les comptes des entreprises.
En janvier 2017, lors d’une convention des professions financières, Henri de Castries, ancien président d’Axa, a exhorté tous les financiers à agir contre l’immobilisme en France. De cet appel est né, en mai dernier,  le club des jeunes dirigeants financiers comme force de proposition pour développer la finance engagée et la réglementation financière. Pour son président et trésorier d’Engie, Rainier Brunet,« nous devons revenir à une finance qui est un outil du développement économique ».
 

 

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