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La vraie cause du dérèglement de la planète nous crève les yeux
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La vraie cause du dérèglement de la planète nous crève les yeux

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La planète brûle. Il est minuit moins une. Tous les voyants sont au rouge. Ce sont des phrases qui devraient nous faire réagir et nous ouvrir les yeux. Or nous préférons nous épuiser dans des batailles futiles, des « petits gestes » qui nous occupent, des balivernes médiatiques que l’on nous sert à longueur d’écrans. Pourtant la cause principale du dérèglement climatique, non seulement nous crève les yeux, mais avale la majorité, si ce n’est la totalité, de notre substance vitale. Certes, nous sommes inquiets, parfois atteints de la maladie du siècle, l’écoanxiété, mais nous refusons d’affronter la réalité. Comme des somnambules, nous obéissons au modèle qui façonne le monde, fonçant, à l’aveugle, vers un avenir sans futur.

Des siècles de littérature et de philosophie nous ont laissé croire que l’homme était l’être le plus intelligent de la Création. Doté d’un cerveau sans nul autre pareil, les humains sont censés faire passer leur survie en premier. Nous ne sommes pas les seuls ; d’autres espèces sont capables de réagir quand une menace imminente ou chronique s’approche — comme la simple venue de l’hiver et le temps d’hiberner pour de nombreux animaux. Mais, face à la menace immense du dérèglement climatique, nous faisons tout pour compromettre notre survie.

Comme un disque rayé

Nous ne sommes pas complètement inconscients face au danger. Nous le connaissons, tant les alertes de milliers de scientifiques se multiplient et répètent le même message comme une disque rayé. Nous savons. Mais nous nous convainquons que ce n’est pas si grave, que ce n’est peut-être pas « pour de vrai », que c’est pour dans très très longtemps. Alors nous redoublons de destruction, nous ouvrons des centrales à charbon, nous achetons des SUV, nous prenons des avions pour passer nos vacances, nous brûlons nos combustibles avec une frénésie débridée. Une petite voix au fond de nous dit que si c’était si grave, nous ne pourrions pas faire tout cela et que quelqu’un nous arrêterait. Certes, nous sommes intéressés par ces questions, nous adoptons, en toute bonne conscience, les « petits gestes » pour sauver la planète, nous trions consciencieusement nos déchets, nous ne buvons plus avec des pailles en plastique, nous essayons de manger bio et admirons les potagers de permaculture. Mais nous savons que cela n’est pas suffisant et que nos petits gestes sont sans doute nécessaires, mais tellement dérisoires.

Car nous savons. Nous savons que nos vies dépendent de systèmes d’une immense complexité qui s’articulent entre eux comme une mécanique titanesque : l’atmosphère, les océans, les sols, les réseaux de vie visibles et invisibles. Tout est interdépendant et nous en somme dépendants. Tout ce système complexe fonctionne dans un état d’équilibre que les scientifiques mesurent parfaitement ; ils disent que le système s’autorégule. Il peut subir des stress, des petits changements d’état, mais sa force d’équilibre le maintient. Jusqu’à un certain point. Au-delà de certains seuils dont la plupart nous sont encore inconnus, le système bascule. Il passe dans un nouvel état d’équilibre où tout retour en arrière est impossible. Ce basculement crée des réactions en chaîne immaitrisables.

Points de rupture

Partout dans le monde, des systèmes vitaux semblent s’approcher de leur point de basculement. Les observateurs de la déforestation en Amazonie voient ce mécanisme à l’œuvre. Le journaliste du Guardian, George Monbiot, explique comment ce qui se passe au centre du Brésil a des conséquences pour l’ensemble de la planète. Une ceinture de savane, connue sous le nom de Cerrado, couvre le centre du Brésil. Sa végétation dépend de la formation de rosée, qui dépend à son tour de l’aspiration, par des arbres profondément enracinés, des eaux souterraines, puis de leur libération dans l’air par leurs feuilles. Mais au cours des dernières années, de vastes étendues du Cerrado ont été défrichées pour y planter des cultures — principalement du soja pour nourrir les poulets et les porcs du monde entier. À mesure que les arbres sont abattus, l’air devient plus sec. Cela signifie que les plantes plus petites meurent, ce qui fait que l’eau circule encore moins. Certains scientifiques préviennent qu’en combinaison avec le réchauffement climatique, ce cercle vicieux pourrait — bientôt et soudainement — faire basculer l’ensemble du système en désert.

Mais ce n’est pas tout. Car le Cerrado est la source de certains des grands fleuves d’Amérique du Sud, notamment ceux qui se jettent au nord dans le bassin amazonien. La diminution de l’eau qui alimente les rivières pourrait exacerber le stress qui affecte les forêts tropicales. Elles subissent les effets d’une combinaison mortelle de défrichement, de brûlage et de réchauffement, et sont déjà menacées d’un effondrement systémique. Le Cerrado et la forêt tropicale créent tous deux des « rivières dans le ciel » — des courants d’air humide — qui distribuent les précipitations dans le monde entier et contribuent à la circulation mondiale : le mouvement des courants aériens et océaniques.

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Le courant océanique qui apporte la chaleur des tropiques s’affaiblit. Sans lui, l’Europe aurait un climat semblable à celui de la Sibérie. Or la circulation mondiale semble déjà vulnérable. Par exemple, la circulation méridienne de retournement de l’Atlantique (AMOC), qui apporte la chaleur des tropiques vers les pôles, est perturbée par la fonte de la glace arctique et a commencé à s’affaiblir. L’AMOC a deux états d’équilibre : actif et inactif. Elle est active depuis près de 12 000 ans, après un état d’arrêt dévastateur de mille ans il y a entre 12 900 à 11 700 ans, qui a provoqué une spirale mondiale de changements environnementaux. Tout ce que nous connaissons et aimons dépend du maintien de l’AMOC à l’état actif.

Plus ce système complexe se rapproche de son seuil critique, plus les fluctuations sont brutales. Ce que nous avons vu cette année est un avant-goût de l’effondrement des systèmes terrestres : les dômes de chaleur au-dessus de la côte ouest de l’Amérique du Nord, les incendies massifs dans cette région, en Sibérie et sur le pourtour méditerranéen, les inondations meurtrières en Allemagne, en Belgique, en Chine et en Sierra Leone sont autant de signaux qui, en morse climatique, signifient « SOS ».

Distraction

Logiquement, une intelligence aussi évoluée que la nôtre devrait répondre à ces signaux sans délai, en modifiant radicalement sa relation avec l’environnement afin d’assurer sa survie. Mais ce n’est pas le cas. Alors que les incendies font rage dans différents endroits du monde, que les inondations tout comme les sécheresses se multiplient, que la montée des océans se fait pressante, nous préférons nous intéresser et débattre d’autres choses. Et les sujets de distraction sont nombreux, des petits coups bas de potentiels candidats présidentiels aux guéguerres égocentriques de milliardaires excentriques. On préfère s’offusquer des petits travers et des babillages dérisoires de nos sociétés plutôt que d’affronter les vraies menaces qui grondent. Ce comportement n’est sans doute pas volontaire ; face à l’effondrement qui s’annonce, cette réaction ressemble à un réflexe subconscient. Il apparaît difficile voire impossible de dépasser le miroir des distractions pour aller au fond, pour assurer la survie de nos enfants. Nous restons à la surface des choses, comme des bouchons flotteurs frivoles. Nous mettons toute notre énergie à des petites affaires qui, si elles ont une vague nuance de vert, nous rassurent pleinement. Je trie tous les matins ma poubelle, alors je peux dormir en paix, le monde sera sauvé.

Nous nous focalisons sur les sujets de distraction parce que nous y sommes incités. Ceux qui détiennent la responsabilité principale de la dégradation des écosystèmes de la planète se sont évertués depuis cinquante ans à nous distraire. Les pétroliers font figure de modèle ; ils ont notamment inventé l’empreinte carbone personnelle, qui opère un vaste transfert de responsabilité à l’échelle du monde. Et nous les avons cru, en bons élèves serviles. Certains sont même en train d’inventer une carte de crédit qui calculerait notre empreinte carbone à chacun de nos achats et bloquerait notre carte en cas de dépassement du quota de CO2 qui nous serait imparti. Cela est possible car, depuis cinquante ans, nous sommes passés de citoyens à consommateurs. Et de ce fait, nous avons troqué la liberté de nous insurger pour celle d’acheter, de consommer, c’est-à-dire d’obéir.  

George Monbiot rappelle comment, dans son livre Life and Fate, Vasily Grossman a bien noté que, lorsque Staline et Hitler étaient au pouvoir, « l’un des traits humains les plus étonnants qui est apparu à cette époque était l’obéissance ». L’instinct d’obéissance, a-t-il observé, était plus fort que l’instinct de survie. Agir seul, se considérer comme des consommateurs, faire une fixation sur les petits gestes dérisoires et distractifs et les futilités abrutissantes, alors même que l’effondrement systémique de l’environnement menace : ce sont des formes d’obéissance. « Nous préférons faire face à la mort de la civilisation plutôt qu’à l’embarras social causé par le fait d’affronter des sujets gênants, et aux problèmes politiques liés à la résistance aux forces puissantes. Le réflexe d’obéissance est notre plus grand défaut, le nœud du cerveau humain qui menace nos vies ».

Que pourrions-nous voir si nous avions le courage de prendre notre respiration et de plonger dans les profondeurs des choses ? Nous y verrions une horreur : l’impératif de croissance. La croissance économique est universellement saluée comme une bonne chose. Les gouvernements mesurent leur succès à leur capacité à la générer. Qu’est-ce que cela signifie ? Supposons que nous atteignions l’objectif modeste, promu par des organismes comme le FMI et la Banque mondiale, d’une croissance mondiale de 3 % par an. Cela signifie que toute l’activité économique que l’on observe aujourd’hui — et la plupart des impacts environnementaux qu’elle entraîne — double en 24 ans, c’est-à-dire d’ici 2045. Puis elle doublera à nouveau d’ici 2069. Et encore en 2093. Toutes les crises que nous cherchons à éviter aujourd’hui deviennent deux fois plus difficiles à gérer lorsque l’activité économique mondiale double, puis double encore, puis double encore.

Argent

La principale cause de notre impact environnemental n’est pas notre attitude. Ce n’est pas notre mode de consommation. Ce ne sont pas les choix que nous faisons. C’est notre argent. Si vous avez un surplus d’argent, vous le dépensez. Vous pouvez vous persuader que vous êtes un méga-consommateur vert, mais en réalité vous n’êtes qu’un méga-consommateur. C’est pourquoi les impacts environnementaux des très riches sont massivement supérieurs à ceux de tous les autres. Pour éviter que le réchauffement de la planète ne dépasse 1,5 °C, nos émissions moyennes ne devraient pas dépasser deux tonnes de dioxyde de carbone par personne et par an. Or les 1 % les plus riches de la planète produisent en moyenne plus de 70 tonnes. Bill Gates, selon une estimation, émet près de 7 500 tonnes de CO2, principalement en volant dans ses jets privés.

Ces super-riches peuvent avoir une conscience verte, rouler en berlines électriques et voler en avions fonctionnant au biokérosène. Il n’en demeure pas moins que leur passage au biocarburant coûte la destruction d’habitats de biodiversité, des forêts abattues pour produire des granulés de bois et des carburants liquides, et des sols saccagés pour fabriquer du biométhane.

Mais plus important que les impacts directs des ultra-riches écrit George Mombiot est le pouvoir politique et culturel avec lequel ils bloquent tout changement effectif. Leur pouvoir culturel s’appuie sur un conte de fées hypnotisant. Ils nous persuadent que nous pouvons tous devenir comme eux, si nous le voulons bien, à force de travail et de labeur. C’est pourquoi nous tolérons leur richesse. En réalité, certaines personnes sont extrêmement riches parce que d’autres sont extrêmement pauvres : la richesse massive dépend de l’exploitation. Et si nous devenions tous millionnaires, nous ferions se volatiliser la planète en un rien de temps. Mais ce conte de fées de la richesse universelle nous assure notre obéissance.

Limites

La difficile vérité est que, pour éviter la catastrophe climatique et écologique, nous devons établir des limites. Tout comme il existe un seuil de pauvreté en dessous duquel personne ne doit tomber, il existe un seuil de richesse au-dessus duquel personne ne doit s’élever. Ce dont nous avons besoin, ce ne sont pas de taxes sur le carbone, mais de limites de la richesse. Nous ne devrions pas être surpris que les pétroliers comme ExxonMobil soient favorables à une taxe sur le carbone. C’est une forme de distraction. Elle ne s’attaque qu’à un seul aspect de la crise environnementale, tout en transférant la responsabilité des principaux coupables à tout le monde. Elle peut être très régressive, ce qui signifie que les pauvres paient plus que les riches.

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En consentant à la destruction continue de nos systèmes de survie, nous satisfaisons les désirs des ultra-riches et des puissantes sociétés qu’ils contrôlent. En restant piégés à la surface des choses, absorbés par la frivolité et les distractions, nous leur accordons une licence sociale pour opérer librement. Un exemple est symptomatique : aujourd’hui un homme, un seul, fait capoter tous les projets environnement du président Biden.
Marie-Adélaïde Scigacz explique sur France Info que, durant la campagne, l’actuel président avait promis de faire d’une pierre trois coups : promulguer une loi qui, en une décennie, révolutionnerait les secteurs de l’éducation et de la santé, tout en mettant en marche une politique ambitieuse de lutte contre le changement climatique. Cette très vaste réforme, baptisée « Build Back Better » (« Reconstruire en mieux »), constitue, selon le président lui-même, le « plus grand investissement jamais réalisé pour faire face à la crise climatique ». À savoir, se donner les moyens d’investir des milliers de milliards de dollars (un chiffre à 12 zéros) pour réduire à l’horizon 2030 les émissions de gaz à effet de serre de 50 à 52% par rapport aux niveaux de 2005.
Ce plan de Joe Biden est désespérément bloqué au Congrès. Les démocrates, qui ne peuvent compter sur les votes des républicains, contrôlent pourtant les deux chambres du Parlement. Mais au Sénat, leur majorité est si ténue (50 élus sur 100, plus le vote de la vice-présidente Kamala Harris) qu’une seule voix démocrate peut faire tomber le grand projet de Joe Biden. Cette voix, c’est celle de Joe Manchin, le sénateur démocrate de Virginie-Occidentale, un Etat de l’est du pays. Il est le 50e vote dont Joe Biden a besoin pour que son texte soit approuvé. À ce titre, il est « l’un des hommes les plus puissants à Washington », selon CNN. Et s’il est démocrate, comme le président, il ne partage pas les convictions de son « boss » sur la question du climat. Le sénateur ne s’identifie pas comme climatosceptique mais est un fervent défenseur des industries fossiles et notamment du charbon, historique pourvoyeur d’emplois dans son Etat.
Surtout, il dispose d’intérêts très personnels dans ces industries. Selon une enquête publiée par The Guardian, l’élu possède des millions de dollars de parts dans une société extractrice de charbon, empochant chaque année quelque 500 000 dollars de dividendes. Cette société fondée en 1988, baptisée Enersystems Inc, est désormais dirigée par son fils. Pour s’assurer de son soutien à Washington, les secteurs du charbon, du pétrole et du gaz naturel soutiennent financièrement le politicien, faisant de lui le sénateur qui a reçu le plus de dons en vue des élections de mi-mandat de 2022. Élections au cours desquelles son siège n’est même pas en jeu.

Désobéissance

Nous ne survivrons que si nous cessons d’accepter ce genre de jeu. Les militants pour la démocratie du XIXe siècle le savaient, les suffragettes le savaient, Gandhi le savait, Martin Luther King le savait. Les manifestants écologistes qui exigent un changement systémique ont également saisi cette vérité fondamentale. Dans le cadre des « Vendredis pour l’avenir », du « Green New Deal Rising« , d' »Extinction Rebellion » et des autres soulèvements mondiaux contre l’effondrement systémique de l’environnement, nous voyons des gens, principalement des jeunes, refuser de consentir. Ce qu’ils comprennent est la leçon la plus importante de l’histoire. Notre survie dépend de la désobéissance.

Dans la préface du livre collectif « Désobéis-moi ?! » Bernard Lemoult et Marine Jaffrézic citent les propos qu’ils ont recueilli de Michel Serres, quelques semaines avant sa mort en mars 2019 : « Mon métier est l’histoire des sciences. J’ai beaucoup travaillé l’histoire des inventeurs. Qu’est-ce qu’un inventeur ? C’est très simple, c’est quelqu’un qui désobéit. Il n’est plus dans le paradigme précédent, il fait un pas de côté et il invente quelque chose. Alors personne ne le croit bien entendu. Mais il paie le prix en n’étant pas cru. Il a désobéi ».

Pour notre survie, soyons des inventeurs.

Avec George Monbiot, The Guardian, dans le cadre de Covering Climate Now, une collaboration journalistique mondiale visant à renforcer la couverture de la crise climatique, dont UP’ Magazine est membre.

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christian.campiche@bluewin.ch
25 jours

« Notre survie dépend de la désobéissance ». Merci, votre article est remarquable!

gilliane l
25 jours

Oui merci pour cette analyse tellement vraie !

patricia.fetnan@gmail.com
25 jours

Je vous transmets le lien d’un canal vidéo, école du cerisier , YouTube. Vous trouverez «  les enfants de Gaïa » et «  les apprenti.e.s » qui permettront à des enfants de 3 ans de s’inviter, en tant qu’acteurs dans l’invention de leur monde, pour demain et dès aujourd’hui, parce qu’il est déjà tellement tard !!!

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