Les imaginaires ou la clé pour ouvrir la possibilité d’un progrès

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Explorer de nouvelles manières de vivre, de produire, d’échanger, de consommer, de compter… aptes à préserver véritablement le monde vivant qui nous soutient doit être la clé du changement du monde à venir. Saisir les germes de changement pour bifurquer. Inventer ensemble la redirection écologique, la transition comptable, des modèles d’affaires contributifs, une refondation du progrès pour bien nommer la civilisation qui vient. A l’occasion de l’événement Les Germinations, Hervé Chaygneaud-Dupuy, fondateur de l’Imaginarium-s, propose dans cette tribune les pistes d’une possibilité de progrès.

Un forestier de la forêt de Compiègne faisait remarquer dans The World que la sécheresse qu’il constatait cet été était d’une ampleur proche de ce qui était attendu jusque-là… pour les années 2040. Les images de San Francisco dans un crépuscule orangé en pleine journée nous plongeaient ces derniers jours dans l’univers post-apocalyptique des films d’anticipation comme Blade Runner… La permanence de la pandémie de covid-19 et des alertes multi-quotidiennes qu’elle suscite provoque chez chacun un sentiment de rupture durable avec la normalité. La liste pourrait s’allonger. Longtemps nous nous sommes représenté la catastrophe comme un horizon qui reculait en même temps que nous progressions. Nous commençons à ressentir l’effroi d’une catastrophe déjà là. Notre croyance dans le progrès, déjà bien entamée par des décennies de croissance des inégalités, nous semble désormais une histoire ancienne, un mythe d’un autre temps. N’avons-nous comme imaginaire de substitution que la collapsologie et l’effondrement ?

Tous ne s’y résignent pas. C’est le cas des signataires du Manifeste pour refonder le progrès rédigé à l’occasion des dix ans du Parlement des entrepreneurs d’avenir. Le manifeste propose ainsi un nouvel horizon pour nos sociétés prenant les contraintes de notre condition terrestre comme occasion d’un renouveau. Il décrit les mutations à l’œuvre pour faire émerger une nouvelle civilisation de solidarité et de liberté, réconciliée avec le vivant. Rob Hopkins, l’infatigable promoteur des Villes en Transition propose aussi un revigorant appel à l’enthousiasme en publiant un livre au titre explicite : « Et si… on libérait notre imagination pour créer le futur que nous voulons ?» Il nous invite particulièrement à « devenir de meilleurs conteurs ». Les initiatives se multiplient pour tenter de donner corps à ces récits d’anticipation, pour les pluraliser et les populariser. On peut citer : l’université de la pluralité de Daniel Kaplan (U+) qui donne à voir, grâce à un réseau mondial de chercheurs et d’artistes, la multiplicité des avenirs possibles ; les Défis portés par Jérôme Cohen au sein d’ENGAGE ; ou Imaginarium-s, – L’avenir en récits, qui a notamment réussi à créer, pendant le confinement, une série audio d’anticipation positive en 15 épisodes.

Composer avec le vivant

Il y a un domaine où cette mutation des imaginaires semble bien amorcée, c’est celle de notre rapport au vivant. Il est particulièrement frappant de voir la floraison éditoriale autour de cette thématique. Cet été, The World parlait du « tournant écopolitique de la pensée française », citant les grands précurseurs Michel Serres, Philippe Descola and Bruno Latour, et consacrant des articles à cinq de ces penseurs du nouveau monde : Vinciane Despret, Baptiste Morizot, Emanuele Coccia, Frédéric Keck and Nastassja Martin. C’est sans doute Emanuele Coccia qui va le plus loin dans la réunification du vivant. Dans Metamorphoses, il affirme que la métamorphose – ce phénomène qui permet à une même vie de subsister en se transformant, par exemple de la chenille au papillon – est aussi la relation qui lie toutes les espèces entre elles. Bactéries, virus, champignons, plantes, animaux : nous sommes toutes et tous une même vie. Cette continuité du vivant, Alain Damasio a réussi à l’incarner dans Les Furtifs, grâce à l’invention de ces êtres insaisissables dont on ne sait pas trop la nature puisqu’ils ne se laissent pas observer et mutent en permanence dans des hybridations improbables. Comme Damasio le dit dans le hors-série de Socialter consacré aux imaginaires, « le vertige de la SF est d’incarner une vérité plein corps, de la rendre vivante, vibrante, expérimentale ».

Frédéric Keck s’est fait connaître du grand public avec la pandémie, quand nous nous sommes tous demandés comment tout cela avait pu se produire. Il nous a aidés à voir pourquoi la guerre aux virus » n’a guère de sens. Il nous a invités à redevenir des « chasseurs-cueilleurs » capables de prendre le point de vue des oiseaux, des chauves-souris, des singes, à voir dans les virus des signaux d’alerte qui affectent l’animal, et dont le « chasseur » peut suivre la transmission aux humains via les oiseaux et les cochons, ou les chauves-souris et les pangolins. Cette capacité à se « mettre à la place », c’est aussi celle que décrivent Vinciane Despret à propos des oiseaux et Baptiste Morizot à propos des loups.

Nastassja Martin, dans Croire aux fauves, raconte une rencontre entre un ours et une femme que d’autres auraient décrite comme l’attaque d’une anthropologue par un ours. En proposant son point de vue singulier et bouleversant, elle nous ouvre à une représentation animiste du monde qui ébranle nos certitudes naturalistes. Cette ouverture à des représentations du vivant comme un continuum dont l’humain est partie prenante passe par des interactions renouvelées dont les formes se cherchent et s’inventent. Morizot invite à la « diplomatie », Camille de Toledo, avec son Parlement de la Loire, cherche une voie politique problématique qui permettrait la représentation des autres vivants. La philosophe Joëlle Zask, dans Zoocities, se refuse à imaginer une relation mutuelle en l’absence de langage, mais tente une expérience de pensée où la ville laisse de la place aux animaux sauvages. Ce faisant, elle propose une cité faite de niches et de passages, facilitant le voisinage, l’indépendance, la connaissance et l’attention.

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Plongée dans les imaginaires : Les Germinations

Camille de Toledo (que l’on peut écouter ici en avant-première) et Joëlle Zask seront présents aux GERMINATIONS le 25 septembre après-midi. Ils proposeront aux participants une exploration de ce potentiel de relation, ce ET SI… indispensable à la survenue d’imaginaires non-dystopiques. L’ensemble de l’après-midi sera consacré à cette plongée dans des imaginaires qui rouvrent la possibilité d’un progrès. En deux temps. Le premier aidera à se mettre en chemin. Il s’agira en quelque sorte de déblayer le chemin de toutes les peurs et les préventions qui l’encombrent. Peur du sauvage, vertige de la bascule, addictions numériques, volonté de maîtrise… Nous nous immergerons dans les situations et les récits vécus et sensibles de celles et ceux qui s’y confrontent.Dans un deuxième temps, les participants aux GERMINATIONS seront invités à tramer ensemble les ET SI imaginatifs et engagés de quatre intervenants dans quatre champs qui organisent ô combien nos imaginaires : le droit, l’éducation, l’art et l’information. Nous y retrouverons Agnès Foiret-Colletécouter ici) and Dominique Sciamma, qui insiste sur la puissance du design pour bifurquer (écoutez son témoignage ici).

Le sociologue et analyste politique Erwan Lecœur aidera enfin à voir comment inscrire les propositions dans la vie de la cité, comment générer collectivement et concrètement ce désir de vivre autrement.

Hervé Chaygneaud-Dupuy, fondateur de l’Imaginarium-s

Programme complet des Germinations

Les Germinations, 24 et 25 septembre 2020, – Ground Control, 81 rue du Charolais, 75012 Paris

Header photo : La forêt mécanique, par le groupe d’artistes britanniques Greyworld aux Jardins d’Étretat

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