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Les 16 ruptures qui vont changer le monde

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Des écosystèmes en cours de disparition, des sociétés hypertechnologiques, la mondialisation à l’heure de la Chine, le capitalisme mondialisé face aux nouvelles logiques économiques … c’est notre monde ! Et son Histoire est rarement un long fleuve tranquille. L’année 2020 a rappelé à tous que le futur est incertain et les ruptures fréquentes. Peut-on les anticiper et s’y préparer ? Comment s’en prémunir et favoriser les plus désirables ? Notre monde se transforme. De profondes métamorphoses sont en action : modification en profondeur de l’environnement, changements de rapports de force entre puissances …, mais aussi avènement d’une écologie de synthèse, et poids croissant des religions sur la politique … Quel sera notre monde à l’horizon 2040-2050 ?  Selon le rapport Vigie 2020 de Futuribles international, 16 scénarios sont à explorer d’ici les trente années à venir pour renforcer notre vigilance.

Quatre grandes transformations majeures bouleversent notre planète : écologique, numérique, économique et institutionnelle. Le centre de réflexion prospective Futuribles International propose d’explorer dans son Rapport Vigie 2020 (1) seize scénarios qui « ne sont ni des paris ni des prophéties, mais des exercices d’entraînement aux situations de rupture. Exercice entendu ici à la manière des états-majors, comme une simulation destinée à développer les réflexes, mais aussi à celle d’Ignace de Loyola, dont les exercices spirituels visaient à « écarter de soi toutes les affections désordonnées. » » (2)

Faire l’hypothèse d’une rupture, c’est prendre de la distance avec ses habitudes de pensée, mais aussi avec le confort trompeur du calcul probabiliste, celui avec lequel on gère les cours de Bourse et les épidémies…La crise sanitaire liée à la Covid-19 a rappelé que prévoir des crises ne suffit pas à s’y préparer : des crises sanitaires de ce type avaient été, en effet, fréquemment envisagées par des travaux de prospective et des ouvrages de science-fiction.

L’éclairage du rapport Vigie 2020 sur les mutations du monde auxquelles nous sommes confrontés a pour objectif essentiel de s’interroger sur les situations nouvelles qui peuvent émerger dans notre environnement à moyen et long terme : ces ruptures apparaissent-elles plausibles et importantes ? Peut-on s’attacher à les favoriser, à les freiner, à les influencer ? De quelles opportunités sont-elles porteuses ? Comment s’en saisir ? Quelles menaces représentent-elles ? Comment s’en prémunir ? Quelles autres ruptures devrait-on envisager et prendre en considération ? Etc.

Le Rapport propose 16 hypothèses de rupture dont l’objectif est d’alerter sur des domaines de changement majeurs et insuffisamment pris en considération : migrations de masse, crises sanitaires mondiales, restructuration du commerce mondial, cités-régions autonomes, reconfiguration du marché du travail mondial par l’IA, guerres automatisées, crise atlantique et défense européenne, banalisation de la surveillance de masse, les communes comme alternative au marché et à l’Etat, etc. Il esquisse également 50 mini scénarios de ruptures : crise du pétrole et chaos social dans les années 2020, disparition des Nations-Unies et affirmation d’acteurs non étatiques d’ici 2030, mutation des mouvements terroristes d’ici 2040, …

Cartographie des ruptures (Scénarios de rupture détaillés dans le rapport, précédés du numéro de cette rupture au sommaire)

Habiter une planète aux ressources limitées et en dégradation rapide

1 En 2050, le réchauffement climatique atteint 3 °C et modifie l’habitabilité de la Terre

À l’horizon 2050, la communauté internationale n’est pas parvenue à réduire ses émissions de gaz à effet de serre. Au contraire, celles-ci ont continué à croître, accélérant encore le réchauffement climatique, qui a atteint 3 °C par rapport à l’ère préindustrielle, confirmant ainsi les scénarios les plus pessimistes. Les différentes mesures d’adaptation et les technologies testées (comme la géo-ingénierie) se révèlent insuffisantes et un nombre croissant de territoires de la planète deviennent inhabitables.
Il s’agit principalement de zones côtières (y compris des grandes villes) submergées par la montée des eaux, ainsi que de territoires en Asie du Sud-Est, au Sahel et au Moyen-Orient… Plus d’un milliard de personnes sont concernées. Parallèlement, les modifications climatiques conduisent aussi à rendre de nouvelles terres habitables. Le Groenland et la Sibérie, ainsi que certains territoires des pays d’Europe du Nord deviennent de nouveaux eldorados, qui attirent à la fois des populations, des investissements pour exploiter les terres agricoles et les ressources géologiques rendues accessibles par la fonte des glaciers.

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2 En 2050, la gestion des migrations de masse est devenue le problème mondial numéro un

Entre 2020 et 2050, le changement climatique va s’accélérer considérablement. Et en 2050, plusieurs zones ont été déclarées inhabitables par le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) à cause des conséquences de ce changement climatique. Face à la croissance des flux migratoires qui en résulte, une stratégie internationale de relocalisation des populations touchées est déployée par la Plateforme sur les déplacements liés aux catastrophes (PDD, Platform on Disaster Deplacement), à l’initiative de l’Union européenne (3). Entre 2045 et 2065, ce sont près de 850 millions de personnes qui sont ainsi déplacées de manière planifiée, principalement en Asie du Sud et du Sud-Est, en Afrique subsaharienne et dans l’océan Pacifique Sud, entraînant des mégapoles hostiles à la vie humaine, des territoires abandonnés volontairement, une hausse des migrations, des conflits pour l’exploitation des ressources dans les territoires sous tension, une dégradation de l’état de santé et de l’espérance de vie, des infrastructures rendues plus vulnérables et une économie mondiale très perturbée.

Population forcée à quitter les régions équatoriales en cas de hausse des températures moyennes de 4°C – Courtesy : The Guardian

 

3 En 2050, écologie de synthèse et géoingénierie comme réponses aux dégradations des écosystèmes

En 2050, plusieurs acteurs (privés et publics) ont réussi à déployer un arsenal de réponses technologiques, chimiques et génétiques aux problématiques causées par le dérèglement climatique et la dégradation générale des écosystèmes.
Ces technologies et l’écologie de synthèse que certaines permettent de générer leur offrent donc la possibilité de maintenir des conditions d’habitabilité satisfaisantes, dans des zones qui auraient dû être sinistrées. Au lieu de s’attacher à limiter les gaz à effet de serre ou à réduire leurs taux de pollution, certains États (Chine, États-Unis, Singapour, Japon…) et entreprises privées ont parié sur les progrès de la géo-ingénierie, mais aussi de la robotisation, de la biologie chimique et de la manipulation génétique pour façonner leur environnement et réduire leur exposition aux transformations de l’environnement. Les dispositifs d’intervention technologique ainsi constitués sont très divers. Leurs objectifs, eux, sont plus ou moins ambitieux et s’inscrivent à différentes échelles des écosystèmes.

En 2050, on distingue ainsi les outils qui cherchent à maîtriser, même partiellement, un facteur climatique en amont (pluie, émission de CO2…) en agissant sur l’environnement (insertion de particules de glace ou d’aérosol dans les nuages pour générer artificiellement la pluie, miroirs pour diminuer l’exposition de certaines zones aux rayons du soleil…) ; ou encore à réduire les effets directs de certains facteurs géophysiques en amont sur les territoires (réduction de la fonte des glaciers par emballage…) ; à développer les capacités de résistance et de résilience des espèces végétales et animales (technologies d’édition de gènes évoluées générant des plantes résistantes aux ravageurs, au manque d’eau, etc.) ; et aussi à s’extraire du cadre environnemental en créant des bulles, préservées de toute interaction avec l’écosystème extérieur (villes sous cloche, îles artificielles, cités sous-marines ou spatiales, etc.).

Bien évidemment, tous les acteurs ne soutiennent pas l’ensemble des initiatives d’artificialisation des écosystèmes. Cette situation génère de nombreux conflits éthiques, diplomatiques ou physiques. Les prises de position varient en fonction de la gravité des problématiques rencontrées par les territoires et des moyens à disposition des acteurs qui opèrent.

 

4 En 2050, des pays développés s’engagent dans des trajectoires de sobriété et démontrent que ce modèle est viable

Une poignée de pays développés (Danemark, Finlande, Islande, Norvège, Suède, France…) ont démontré qu’il était possible de réduire leur consommation de ressources matérielles par habitant, tout en maintenant une croissance économique (légèrement) positive. Ce découplage s’observe pour l’ensemble des ressources : biomasse, énergies fossiles, minerais et métaux. Ces stratégies de sobriété résultent d’actions concertées entre les acteurs publics, les entreprises et les consommateurs. Elles impliquent à la fois des mesures volontaristes et d’autres plus contraignantes. De fait, le décalage s’accentue entre les pays engagés vers la sobriété et ceux qui conservent un modèle productiviste.

 

5 En 2040, les énergies renouvelables supplantent les énergies fossiles

En 2040, les énergies renouvelables (EnR) constituent la majorité du mix énergétique dans le monde. Ainsi, 70 % de l’électricité produite dans le monde est renouvelable, et 40 % à 50 % sont issus du solaire et de l’éolien.
Cette rupture correspond au scénario de transformation du système énergétique de l’IRENA (International Renewable Energy Agency) « Where We Need to Be ». Le scénario « Développement durable » de l’AIE à l’horizon 2040 cible une contribution du nucléaire et des renouvelables de 46 % de l’énergie finale en 2040. L’IRENA table sur une production de 66 % de l’énergie finale mondiale par des énergies renouvelables à l’horizon 2050 dans son scénario Where We Need to Be.

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Trois leviers ont rendu cette rupture possible : la croissance des capacités installées en EnR (multiplication par cinq à six de la production de solaire photovoltaïque et d’éolien en 2040 par rapport à 2018) ; la diminution de la consommation mondiale d’énergie, alors même que la population continue à croître ; l’électrification de la chaleur et du transport.

 

6 En 2040, une multiplication des crises sanitaires mondiales

En 2040, la planète enregistre une multiplication de crises sanitaires aux conséquences majeures sur l’équilibre géopolitique mondial. Dégradation de l’environnement et de la santé humaine, promiscuité urbaine et mobilités difficilement contrôlées, apparition ou réapparition de nouveaux virus et mutations mortelles, recherches scientifiques ralenties par manque de moyens ou concurrence interétatique… : autant de facteurs qui expliquent l’explosion du nombre de ces maladies de plus en plus envahissantes. Difficiles à contrôler du fait de leur variété et de leur imprévisibilité croissante, elles plongent le monde dans un climat d’instabilité permanente. Violentes et plus ou moins durables, ces crises déstabilisent alors en profondeur les fonctionnements politiques, économiques et sociaux de l’économie mondialisée telle qu’elle existait en 2020, transformant définitivement le visage des échanges et des modes de vie humains à l’horizon 2040. Les coopérations internationales sont durablement interrompues, sauf en ce qui concerne certains projets de recherche scientifique et médicale. Les équilibres géopolitiques se restructurent autour de puissances régionales qui appliquent les mêmes mesures sanitaires à leur zone d’influence. Les inégalités se creusent entre les pays capables de protéger leur population et les autres, entre individus aussi en fonction des risques encourus par chacun (selon son lieu de vie, sa profession…) et du coût de l’accès aux soins.

 

Le capitalisme mondialisé face à ses limites 

7 En 2040, le commerce mondial s’est restructuré autour de deux zones de libre-échange : monde chinois / triade

En 2040, l’économie mondiale est réorganisée autour de deux grands blocs : d’un côté, l’alliance BRI (Belt and Road Initiative / nouvelles routes de la soie), associant la Chine, la Russie et plusieurs pays d’Europe de l’Est et d’Afrique de l’Est ; de l’autre, une alliance occidentale composée des États-Unis, des pays d’Europe de l’Ouest, du Canada et du Mexique, trois fois moins peuplée que l’alliance asiatique.

Plusieurs pays, dont l’Inde, le Japon et des pays du Sud, représentant 40 % de la population mondiale, restent « non alignés ». Une option qui divise le continent africain : alors que l’Afrique de l’Est rejoint l’alliance BRI, le Maghreb et l’Afrique de l’Ouest restent non alignés ; de même que l’Amérique latine.

Aux marges de ces groupes, subsistent des espaces de non-droit, dans le Sahel et en Afrique centrale, au Proche-Orient qui est déchiré par les rivalités entre Arabie Saoudite, Iran et Turquie. Cette reconfiguration marque la fin de la mondialisation. Ces ensembles n’ont pas fait les mêmes choix technologiques et éthiques. Les chaînes de valeur subsistent au sein des deux ensembles, et le commerce entre les alliances se limite aux produits miniers et énergétiques, et aux services. La coopération internationale est restreinte aux questions liées à la survie de l’humanité — réchauffement climatique, pandémies — et à la sécurité.

 

8 En 2040, de vastes territoires se sont structurés autour de cités-régions autonomes

En 2040, les empires existent toujours — ils ont encore des frontières, des armées et des chefs médiatiques qui paradent dans les sommets internationaux — mais c’est à une autre échelle que se prennent les décisions qui engagent l’avenir de la planète, et notamment son avenir climatique, énergétique et alimentaire.

Cette échelle, c’est celle des « cités-régions » et des « villes-pays » qui ont sensiblement accru, dans les démocraties, leur autonomie économique et politique. Les États providences, surendettés et de moins en moins gouvernables, ont progressivement dû accepter un transfert d’imperium vers ces nouvelles entités.

Dans les pays occidentaux, ces cités-régions rassemblent des populations de quelques millions d’habitants et contrôlent des territoires dont le rayon excède rarement une centaine de kilomètres. Elles sont animées par des métropoles de taille intermédiaire (de l’ordre de 500 000 à trois millions d’habitants) ayant une visibilité internationale. Les « villes-pays » regroupent des populations de l’ordre de 50 000 à 300 000 habitants, et correspondent aux bassins de vie et d’emploi élémentaires. Elles sont soit des sous-ensembles des cités-régions, soit des entités indépendantes. Ces deux formes territoriales fonctionnent sur la complémentarité entre un pôle urbain central et une couronne rurale qui lui assure une partie de son énergie et de son alimentation.

C’est à ces deux échelles que se prennent les décisions importantes, celles qui concernent l’urbanisme, les transports, les boucles énergétiques, les circuits alimentaires et les stratégies de résilience (économique, sociale, financière, sanitaire).

C’est sur leur capacité à maîtriser ces enjeux vitaux que ces deux niveaux de collectivité ont fondé leur légitimité politique. Singapour (six millions d’habitants en 2050) est incontestablement celle qui a le mieux rebondi. Parce qu’elle avait anticipé la transition écologique, elle a réussi à concilier rayonnement économique, autosuffisance énergétique et cohésion sociale.

En Europe, la biorégion de Copenhague-MalmöØresund est toujours regardée comme un modèle. Elle a su, avant les autres, concilier autosuffisance énergétique et alimentaire et ouverture au monde. Sa position transfrontalière l’a aussi aidée à affirmer son indépendance vis-à-vis des gouvernements danois et suédois.

En Suisse, l’organisation des biorégions s’est naturellement glissée dans la structure historique des cantons (26 cantons pour neuf millions d’habitants).

En Italie, le réseau des città slow (villes historiques de moins de 100 000 habitants), développé à partir des années 2000, a servi de point d’appui pour inventer de nouvelles solidarités locales.

Au Royaume-Uni, le réseau des Villes en transition a joué le même rôle. Bristol, désormais tête de ce réseau, s’est imposée comme le contre-modèle d’une Londres qui, dominée par la City, a sombré en même temps que sa place financière.

 

9 En 2040, l’essor d’une intelligence artificielle forte a reconfiguré le marché du travail mondial

Alors que depuis le début du XXIe siècle, l’automatisation du travail s’accroît régulièrement dans de nombreux secteurs grâce aux progrès des technologies numériques, l’aboutissement de travaux consacrés à l’utilisation de l’intelligence artificielle (IA) modifie profondément les questions du travail et de l’emploi. En quelques années, entre 20 % et 30 % des emplois mondiaux sont totalement (ou partiellement) automatisés. Cette substitution au travail humain est particulièrement prégnante dans l’industrie manufacturière, mais dans certains pays, la majorité des tâches sont désormais également effectuées par des robots dans l’agriculture, le transport, le commerce…

Cette révolution technologique intervient dans un contexte où les contraintes environnementales vont croissant, et où il devient encore plus indispensable de limiter la consommation de matières premières et d’énergie. La réduction de la part de la main-d’œuvre dans les coûts de production permet le raccourcissement des chaînes de valeur, avec des relocalisations de la production au plus près des consommateurs. La plupart des biens de consommation sont désormais produits, utilisés, réparés et recyclés à l’échelle de territoires de quelques millions d’habitants.

On assiste en revanche à un phénomène inverse en ce qui concerne les productions immatérielles, massivement réalisées en ligne par une foule de travailleurs (crowdworkers) en concurrence à l’échelle planétaire. Quelques professions échappent en partie à l’automatisation des tâches, mais pas à la prescription algorithmique du travail. C’est notamment le cas dans le secteur de l’aide et des soins à la personne, ou encore dans celui de l’entretien et de la maintenance des bâtiments ; dans ces domaines, le travail humain ne peut pas être totalement remplacé, mais il est très contraint par les outils numériques qui l’organisent et l’encadrent.

 

10 En 2040, du local au global, les communs comme alternative croissante au marché et à l’État

L’exploitation des ressources matérielles et immatérielles ne repose plus sur les mécanismes de marché. Afin de garantir leur accès au plus grand nombre tout en assurant leur préservation, un nombre croissant de ressources sont gérées comme des communs. Autrement dit, les conditions d’accès à ces ressources ne sont pas déterminées librement par leurs propriétaires, notamment en termes de prix.

Ces ressources ne sont pas non plus administrées par les pouvoirs publics et ne sont donc pas considérées comme des services publics (leur gestion ne peut pas être déléguée à des acteurs privés). Une ressource considérée comme un commun est partagée par une communauté qui en définit les règles d’usage et de préservation, et la gère en ce sens :

  • Pour les ressources locales : jardins partagés, espaces publics, mais aussi des quartiers et des villes entières. — Pour les ressources immatérielles : des connaissances, des logiciels, des œuvres artistiques, mais aussi des avancées scientifiques et techniques majeures.
  • Pour les ressources mondiales : des dispositifs de protection de zones naturelles, mais aussi de gouvernance partagée des ressources. La gouvernance des ressources à toutes ces échelles est donc profondément bouleversée en termes de priorités (l’accessibilité et la protection priment sur le profit économique) et d’acteurs (le rôle de la société civile devient déterminant).

Géopolitique, gouvernance et recomposition des pouvoirs

11 En 2040, l’ère des guerres automatisées

Les systèmes d’armes létaux autonomes (SALA) utilisent des capteurs de différentes natures et des algorithmes informatiques pour identifier, viser et détruire la cible sans contrôle humain manuel du système. Si les capteurs existent bien aujourd’hui, l’intelligence artificielle n’est pas encore suffisamment développée pour fabriquer des SALA.

En 2040, les guerres sont totalement automatisées. Les autorités politiques et les militaires dirigent les guerres dans des centres de commandement. Ils ont programmé leurs automates en fonction d’un objectif de guerre, quel qu’il soit : détruire les centres de commandement de l’ennemi ; désarmer l’ennemi en anéantissant ses forces armées, qu’elles soient composées d’automates ou de machines dirigées par les hommes ; conduire une guerre industrielle en détruisant les capacités économiques et industrielles de l’adversaire. Les machines ont, sur le champ de bataille, le libre choix de la mise en œuvre de la mission qui leur a été assignée. La doctrine d’emploi des automates peut s’inscrire dans un périmètre respectant la légalité de l’utilisation de la force armée avec des objectifs de guerre proportionnels au but politique et en se conformant aux règles du droit humanitaire. Les automates peuvent également être fiables, agissant dans le cadre d’emploi qui leur a été fixé, sans défaillance technique qui les conduirait à sortir de ce champ d’action.

 

12 En 2040, fin de l’OTAN, crise transatlantique et émergence de la défense européenne

Les États-Unis se sont retirés de l’OTAN, considérée comme un poids qui ne leur apporte pas plus de sécurité, les Européens refusant de s’engager à leurs côtés pour contrer militairement la Chine. Parallèlement, les pays membres de l’Union européenne se dotent progressivement d’une stratégie de défense commune autonome, reposant sur un budget propre, car ils ne peuvent plus compter sur la garantie de sécurité des Américains.

 

13 En 2040, les grands enjeux mondiaux sont pris en charge par des clubs d’acteurs privés et publics

La gouvernance multilatérale est paralysée par les tensions entre les États-Unis et la Chine. Face à la multiplication des défis internationaux et des risques de déstabilisation qui en découlent, une nouvelle gouvernance internationale s’est instaurée. Elle est de fait beaucoup plus pragmatique et plurielle, car elle repose sur une grande diversité d’acteurs publics et privés : États, collectivités territoriales, ONG, entreprises…

Ils se regroupent au sein d’organisations et de clubs restreints défendant des intérêts divers ou souhaitant proposer une alternative à une gouvernance multilatérale jugée peu efficace, source de disparités et au service des démocraties occidentales.

Les acteurs privés (ONG et entreprises) pèsent donc de plus en plus. Les ONG portent les revendications de sociétés civiles peu confiantes dans la capacité des dirigeants politiques à agir dans l’intérêt général. Elles sont organisées autour de plateformes, en fonction des causes défendues, et participent aux grandes réunions internationales aux côtés des États. Les entreprises, même si elles restent encore en retrait, usent de leur influence et de leur dimension internationale pour peser et convaincre. Certaines se regroupent au sein d’associations pour agir directement, soit en prenant des engagements spécifiques (cas des entreprises à mission), soit en négociant directement avec les acteurs de la gouvernance publics comme privés (lutte contre le changement climatique ou respect de la vie privée par exemple).

 

14 En 2040, les religions s’affirment comme des sources d’inspiration et de légitimation dans le champ politique

La baisse de crédibilité des gouvernements, incapables de répondre aux besoins essentiels des populations et de leur assurer des repères identitaires, a ouvert aux messages religieux des possibilités d’influence.
En Chine, après la chute du système communiste, le nouveau régime a mis à l’honneur les références religieuses comme sources de légitimité, de sens et de morale publique.
Dans le reste du monde, l’absence de nouveaux grands récits ou de projets idéologiques crédibles a laissé place à des messages religieux qui font référence à la sagesse du passé ou proposent des approches renouvelées.

L’ampleur des problèmes politiques, économiques, sociaux, écologiques et sanitaires incite à la quête de visions d’avenir fondées sur des principes plus solides que les jeux de pouvoir. Des organisations religieuses tentent d’influencer les prises de décisions politiques ou de fournir une assistance concrète là où elle est nécessaire.

 

15 En 2040, au nom de l’intérêt général, la surveillance de masse se banalise

Compte-tenu de la montée des menaces sécuritaires, de l’aversion croissante au risque des populations, et des potentialités de surveillance des services personnalisés, offertes par les technologies numériques, les libertés individuelles sont étroitement encadrées. La collecte massive de données personnelles et la surveillance des individus sont considérées comme les garanties d’un intérêt général recentré autour des notions de bien-être physique et sanitaire, de protection de l’environnement, de bonne gestion des fonds publics, etc.

Il est par exemple obligatoire de se doter de capteurs physiques, enregistrant ses faits et gestes, les temps de sommeil, de sport, les aliments consommés…, pour souscrire une assurance-vie. Certains lieux publics ne sont plus accessibles sans transmettre son bilan de santé le plus récent. Plusieurs États, ainsi que certaines grosses entreprises adoptent une version adaptée du système de crédit social chinois. Les scores qu’ils attribuent aux individus permettent d’orienter leurs comportements, afin que chacun soit « un bon citoyen », selon des critères définis par les autorités ou par des conférences de consensus.

Pour ceux qui refusent de se plier à ces nouvelles injonctions de transparence et de contrôle, il ne reste que deux options : payer plus cher pour protéger sa vie privée, ou renoncer à certains lieux et services. La société est ainsi profondément segmentée entre différents niveaux d’acceptation de ce troc protection(s) vs. liberté(s) et vie privée.

 

16 En 2040, les démocraties occidentales se sont recomposées grâce à des institutions en réseau

La légitimité des instances élues s’est consolidée au niveau local mais a continué de se fragiliser au niveau national. Cette situation résulte de l’animation des dispositifs de démocratie contributive, selon laquelle la participation à la prise de décision repose non sur l’expression d’avis ou d’opinion, mais sur la contribution active à l’élaboration et à la mise en œuvre de réponses locales aux besoins collectifs.

Le « droit à la différenciation » a permis aux régions de se poser en protectrices de la « démocratie des territoires ». Après une période d’attitude défensive pendant laquelle elles ont contesté la légitimité des conférences citoyennes, les assemblées parlementaires ont adopté un rôle de régulateur et d’arbitre du brouhaha délibératif provoqué par la multiplicité des forums. Le Sénat, désormais élu sur la base de circonscriptions régionales, a consolidé son rôle de chambre des territoires. L’Assemblée nationale, dont les élus se recrutent en majorité dans les associations et le monde professionnel, s’affirme comme la chambre des corps intermédiaires.

Après une succession de crises sanitaires, alimentaires et la montée en intensité des catastrophes climatiques, deux modèles démocratiques s’affrontent, dans ce contexte de prolifération institutionnelle, pour faire face à la puissance des pays à régime autoritaire : le modèle de l’exécutif transparent, qui se réclame de la tradition républicaine, concède aux territoires la plus grande liberté dans la gestion des services publics, de la solidarité, de l’éducation et de la culture, mais concentre les pouvoirs régaliens et stratégiques entre les mains d’un exécutif fort, placé sous l’autorité directe du chef de l’État élu au suffrage universel. En contrepartie, son action est soumise à des procédures rigoureuses d’audit et de redevabilité, assurées par des autorités indépendantes. La Cour de justice de l’Union européenne est érigée en Cour suprême et assure la tutelle de ces autorités. La production du droit résulte de l’équilibre entre les décisions de l’exécutif et la jurisprudence ; et le modèle de la délibération régulée affirme la valeur cardinale de la vitalité démocratique, ancrée dans l’expérience délibérative des collectivités territoriales. Le pouvoir exécutif est assuré, sur le modèle de la Commission européenne, par un gouvernement élu pour la durée de la législature en même temps que l’Assemblée nationale (modèle de l’exécutif municipal).

En France, revenant à une lecture littérale de l’article 5 de la Constitution de 1958, le président de la République, élu au suffrage universel pour une durée plus longue que celle de la législature, « veille au respect de la Constitution et assure, par son arbitrage, le fonctionnement régulier des pouvoirs publics ainsi que la continuité de l’État ». Autrement dit, il ne dirige pas l’exécutif mais dispose d’un pouvoir de nomination et d’arbitrage sur les décisions des autorités de régulation, dont le nombre et les attributions n’ont cessé de s’étendre.

Selon ces deux modèles, le caractère démocratique des institutions n’est plus assuré par la place centrale du régime parlementaire, mais par l’équilibre entre des pouvoirs multiples assuré par des instances régulatrices fortes.

On le voit donc, les crises d’aujourd’hui – sanitaire, économique, climatique, identitaire, internationale, …  – sont autant de ruptures, brutales ou en accélération, qui ébranlent nos démocraties dans tous les domaines. Sommes-nous entrés dans une nouvelle normalité ? Il est nécessaire de prendre du champ et de se projeter dans le futur pour tenter de répondre aux questions de transformations de l’habitabilité de la Terre (réchauffement, énergies, sobriété, migrations de masse…), du fonctionnement démocratique, des courants religieux, du multilatéralisme, des formes de conflit…

Les scénarios de rupture, présentés dans ce rapport, qui touchent à tous les grands débats de notre société explorent les trajectoires que peuvent prendre les événements pour nous conduire à des situations fondamentalement différentes de la situation que nous connaissons actuellement, en passant par des phases de crises qui accélèrent ou modifient le cours des choses.

 


(1) Réflexions menées en 2019 et 2020 par l’équipe de Futuribles International et rédigés par une quinzaine d’auteurs, membres de Futuribles, conseillers scientifiques ou experts associés (François Gémenne, Jean Haëntjens, Daniel Kaplan, Hélène Le Téno, Sylvie Matelly, etc.). Ecrits indépendamment les uns des autres sous la direction de Cécile Désaunay, Directrice d’études à Futuribles, spécialiste des questions de consommation et de modes de vie, et de François de Jouvenel, Directeur de Futuribles et délégué général de l’association Futuribles International. Les scénarios sont complétés par des réflexions et des récits de science-fiction proposés par des auteurs (Catherine Dufour, Marc Atallah, Claude Ecken, Ketty Steward, etc.) qui ouvrent ainsi ce rapport aux approches analytiques et aux imaginaires.  En vente à partir du 15 mars 2021.
(2) Ignace de Loyola, Exercices spirituels. Première annotation, Paris Editions Desclée de Brouwer, 2004 (1548).
(3) Fondée en 2016 à la suite de l’Initiative Nansen, l’organisation a pendant quelque temps cherché sa voie, coincée entre le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) et l’Organisation internationale pour les migrations (OIM). Depuis sa création, des travaux sont en cours pour essayer d’établir un cadre légal aux processus de relocalisation. La PDD a donné une nouvelle amplitude à ces travaux, qui ont débouché sur un document de travail qui doit être prochainement soumis aux États.

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Membre
gcharest***
13 jours

Ces scénarios oublient dans tous les cas un éléments essentiels : les humains ne sont pas si importants dans l’Univers et les lois qui président à la Vie bien plus simples et totalement inflexibles. Ces scénarios ne sont pas crédibles en l’état. La transformation culturelle qu’exige le droit de poursuivre notre évolution sur terre n’est pas prise en compte.

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