Alors que la France continue d’artificialiser ses terres à un rythme alarmant, une coalition inédite d’élus, de scientifiques et de professionnels de l’aménagement tire la sonnette d’alarme. À l’initiative de Jean Guiony, président de l’Institut de la Transition foncière, une tribune appelle à un véritable plan national pour protéger ce patrimoine invisible mais vital que sont les sols.
Longtemps considérés comme une ressource inépuisable, les sols sont aujourd’hui au cœur d’un enjeu écologique majeur. Invisibles dans le débat public, relégués sous le béton et l’asphalte, ils jouent pourtant un rôle déterminant dans l’équilibre climatique, la biodiversité et la résilience de nos territoires. Dans la continuité des alertes déjà formulées, notamment dans les analyses publiées par UP’ Magazine sur les effets pervers de la construction à outrance, une tribune collective, parue dans Les échos ce 29 mars 2026, relance le débat : sans une politique ambitieuse et structurée, la France compromet durablement son habitabilité.
Un centimètre de sol prend mille ans à se former »
Les sols, un patrimoine vital sacrifié
La France artificialise ses sols à une vitesse qui dépasse largement celle de sa croissance démographique : elle détruit ses sols quatre fois plus vite que sa population ne croît, devenant ainsi championne européenne de l’artificialisation par habitant. Entre 1982 et 2018, la surface des terres artificialisées en France métropolitaine a augmenté de 72 %, passant de 2,9 à 5 millions d’hectares, ce qui correspond à une progression moyenne de 57 600 hectares chaque année.
Ce décalage en fait l’un des pays européens les plus consommateurs d’espaces naturels par habitant. Derrière les zones commerciales, les lotissements et les infrastructures routières, c’est un processus lent mais irréversible qui est à l’œuvre.
Pour tenter d’inverser cette tendance, la loi Climat s’est fixé un objectif ambitieux : atteindre le « zéro artificialisation nette » à l’horizon 2050. Une ambition qui, pour l’heure, peine à se traduire concrètement. Après plusieurs années de réformes peu concluantes, cet objectif a d’abord été évoqué en 2018 dans le Plan biodiversité présenté par le gouvernement, sans calendrier précis ni dispositif opérationnel clair. Il a ensuite été inscrit dans la loi Climat et Résilience adoptée en 2021. Celle-ci prévoit que, pour atteindre cet objectif, « la consommation totale d’espace observée à l’échelle nationale » devra être réduite de moitié par rapport à celle des dix années précédentes. La notion de « nette » introduit toutefois une nuance importante : elle autorise la compensation des surfaces artificialisées par des opérations de « désartificialisation » ailleurs. Autrement dit, il ne s’agit pas, à court terme, de stopper l’artificialisation des sols, mais plutôt d’en ralentir le rythme en encadrant davantage la consommation d’espaces.
Car le sol n’est pas une ressource renouvelable à l’échelle humaine. Il faut entre cent et mille ans pour reconstituer un seul centimètre de terre fertile. Chaque hectare artificialisé est donc, à toutes fins pratiques, perdu pour des générations. Comme le soulignait déjà UP’ Magazine, cette fuite en avant dans l’urbanisation répond souvent à des logiques économiques de court terme, ignorant les coûts écologiques et sociaux à long terme. Or les sols remplissent des fonctions essentielles. Ils constituent le premier puits de carbone terrestre, stockant deux à trois fois plus de carbone que l’atmosphère. Ils abritent près de 60 % de la biodiversité mondiale et jouent un rôle crucial dans la régulation de l’eau. Leur destruction accentue les risques d’inondation, d’érosion et de désertification, tout en aggravant le changement climatique.
Ce patrimoine commun, discret mais indispensable, est donc au cœur de notre capacité à habiter durablement les territoires.
Une transition foncière déjà en marche
Face à ce constat, de nombreux territoires n’ont pas attendu pour agir. Depuis la loi Climat et Résilience de 2021, les initiatives locales se multiplient. Des atlas des sols sont élaborés pour mieux connaître et protéger les ressources existantes. Des friches industrielles ou commerciales sont recyclées plutôt que d’ouvrir de nouveaux espaces à l’urbanisation. La lutte contre la vacance des logements s’intensifie, tandis que certaines collectivités s’engagent dans la désimperméabilisation des sols, transformant des parkings ou des zones bétonnées en espaces végétalisés.
Ces démarches traduisent l’émergence d’une véritable « transition foncière », qui vise à concilier développement territorial et préservation des ressources. Elles rencontrent un écho favorable dans l’opinion publique, largement consciente des enjeux environnementaux et désireuse de modèles d’aménagement plus sobres.
Mais ces efforts restent encore fragmentés. Ils reposent souvent sur la volonté et les moyens limités des collectivités locales, sans cadre national suffisamment structurant pour en assurer la généralisation.
L’appel à un plan national structurant
C’est précisément pour répondre à cette dispersion des initiatives que la tribune portée par Jean Guiony, président de l’Institut de la Transition foncière (1), et ses co-signataires appelle à un changement d’échelle. Leur proposition est claire : mettre en place un plan national de préservation des sols et de sobriété foncière, à la hauteur des politiques déjà existantes pour l’eau, le climat ou la biodiversité. Un tel plan devrait être à la fois national et interministériel, afin d’articuler des politiques aujourd’hui trop cloisonnées. Agriculture, logement, industrie, aménagement du territoire et transition écologique doivent être pensés conjointement, tant leurs impacts sur les sols sont imbriqués.
Au-delà du pilotage, les signataires insistent sur la nécessité de moyens concrets. Les collectivités et les acteurs privés ont besoin d’un accompagnement technique, d’outils d’ingénierie et surtout d’un modèle économique viable pour favoriser la sobriété foncière et la renaturation. Aujourd’hui, construire sur des terres vierges reste souvent plus simple et moins coûteux que de réhabiliter des espaces déjà artificialisés.
Sans correction de ces incitations, la dynamique actuelle ne pourra pas changer d’échelle.
Repenser l’aménagement pour préserver l’avenir
L’enjeu dépasse largement la seule question environnementale. Il s’agit de garantir l’habitabilité même de nos territoires. Dans un contexte de dérèglement climatique, où les événements extrêmes se multiplient, la capacité des sols à absorber l’eau, à stocker le carbone et à soutenir la biodiversité devient un facteur clé de résilience.
Continuer à artificialiser sans discernement revient à affaiblir cette capacité. C’est aussi accentuer les fractures territoriales, en opposant des zones toujours plus urbanisées à des espaces naturels en recul.
Comme le rappellent les signataires de la tribune — parmi lesquels parlementaires, élus locaux, scientifiques et représentants d’organisations comme le WWF France — il est encore temps d’agir. Mais cela suppose de changer de paradigme : considérer les sols non plus comme un simple support de construction, mais comme une infrastructure vivante, essentielle à notre avenir collectif.
La bataille pour les sols est silencieuse, mais décisive. Elle se joue sous nos pieds, dans chaque projet d’aménagement, chaque décision d’urbanisme. En appelant à un plan national ambitieux, Jean Guiony et ses co-signataires posent les bases d’une politique cohérente et indispensable.
Préserver les sols, ce n’est pas freiner le développement. C’est lui donner un avenir.
Cette tribune est co-signée par :
- Jean GUIONY, président de l’Institut de la Transition foncière
- Lionel CAUSSE, député des Landes, ancien président du Conseil national de l’habitat
- Lisa BELLUCO, députée de la Vienne
- Michaël WEBER, sénateur de la Moselle et président de la Fédération des Parcs naturels régionaux
- Sandrine LE FEUR, députée du Finistère et présidente de la commission du développement durable et de l’aménagement du territoire
- Thibaut GUIGUE, président de Métropole Savoie
- Laurence FORTIN, vice-présidente de la région Bretagne
- Christophe MILLET, président du Conseil national de l’Ordre des architectes
- Véronique ANDRIEUX, directrice générale du WWF France
- Claire CHENU, professeure de science du sol à AgroParisTech, membre de l’Intergovernmental Technical Panel on Soils.
(1) L’Institut de la Transition foncière est une une association d’intérêt général qui réunit des acteurs publics, privés, associatifs, et scientifiques autour de la préservation des sols, de la recherche appliquée et pluridisciplinaire sur les sols, le développement d’outils opérationnels et un rôle de think-tank et plaidoyer. Il fédère 51 adhérents et partenaires autour de la préservation des sols. Son conseil d’administration est composé d’Intercommunalités de France, de l’Agence nationale de la Cohésion des Territoires (ANCT), l’agence ANMA Architectes Urbanistes, la Fondation de l’Université Gustave Eiffel, et France Nature Environnement Ile-de-France. L’Institut est également membre du Conseil national de l’Habitat.





