Co-créer des récits pour des lendemains vivables ?

Lorsque la transition vers un nouveau monde devient une actualité et que des visions du monde se fracassent les unes contre les autres, il est temps de mobiliser nos imaginaires. Il nous faut réinventer demain en tenant compte de la pluralité des possibles. Et pour cela cocréer des récits convoquant l’imaginaire, la fiction et mettre en place des protocoles créatifs et innovants pour soutenir les visions et stratégies d’entreprise. Une ouverture à 360° devient essentielle pour approcher le futur avec réalisme, pragmatisme et durabilité.
Il faut désormais aller vite et l’imaginaire peut nous faire réaliser des sauts quantiques de représentations et donc d’actions.

L’avenir, tu n’as pas à le prévoir, mais à le permettre.
Antoine de Saint-Exupéry

L’imaginaire revient sur le devant de la scène

Le mot « imaginaire » fait recette. Plus encore l’expression « nouveaux imaginaires » au pluriel et sa déclinaison « nouveau récit », souvent au singulier. Dans tous les domaines, experts, intellectuels, créateurs invitent à « désincarcérer le futur » comme le dit joliment le « manifeste » du collectif d’auteur de science-fiction Zanzibar.

Insidieusement nous avons déjà basculé dans un imaginaire dystopique – autre mot qui s’est imposé à nous en quelques années. Longtemps, comme Godot attendait Dieu, nous avons attendu la « sortie de crise », « le bout du tunnel ». En réalité nous y sommes coincés depuis 40 ans, dans le tunnel, et le retour au monde d’avant, celui du progrès pour tous grâce à la croissance et à la consommation, plus grand monde n’y croit vraiment. Et surtout nous n’en avons plus les moyens.

Nos imaginaires ont muté

Sans qu’on en prenne toujours conscience, nos imaginaires ont déjà muté. Ainsi nous intégrons dans nos conversations quotidiennes de nombreuses références à l’état de la planète et aux diverses catastrophes qui l’affectent. Et plus seulement à l’occasion d’événements frappants comme les cyclones ou les inondations. Qui n’a pas parlé, ces derniers temps, des arbres visiblement asséchés, du chant des oiseaux moins présent, de la place de la viande dans notre alimentation ? Ce sont nos vies quotidiennes dont nous parlons, pas d’événements exceptionnels dont le souvenir s’émoussera avec le temps.

Nous commençons à vivre dans un quotidien que nous sentons irrémédiablement dégradé et en voie de dégradation plus grande encore. Dans le même temps ce que nous voyions jusque-là comme des progrès ou des échappatoires semble de plus en plus menaçant : réseaux sociaux, intelligence artificielle, big data, nos vies semblent ne plus nous appartenir. Des vies moins maîtrisées, le vivant menacé, voilà l’horizon qui se bouche, notre pensée qui s’affole et notre capacité à faire face qui s’amenuise d’autant que le danger est à la fois bien présent et encore à venir. Une drôle de guerre en quelque sorte. La paix n’est plus mais le combat tarde, dans un soulagement qui donne mauvaise conscience.

Pouvons-nous vivre ainsi, avec le souffle court et le dos rond ?! Nous ne le croyons pas ! L’imaginaire permet de voir et donc de désirer un monde différent, un monde au-delà de l’horizon obscurci. L’imaginaire n’est pas pour autant l’évasion dans le fantasme et le rêve inconsistant. Il est la mise en récit de futurs possibles. Des récits qui déploient le potentiel de germes de changement déjà là. Peu visibles mais puissants.

« Et si … ? », « What if ? » en anglais. Cette simple interrogation peut faire surgir des mondes. Et ces mondes nous pourrons nous appliquer à les construire. Comme le dit Nancy Huston, « L’homme est une espèce fabulatrice ». Ça ne veut pas dire qu’il s’échappe du réel, ça signifie qu’il prend appui sur ses rêves pour avancer. Elle dit ainsi : « Tous, nous échafaudons des romans pour raconter notre séjour sur terre. Mieux, nous sommes ces romans. Notre cerveau concocte des histoires et y prête foi afin que notre existence soit non seulement une existence mais une vie ».

L’imaginaire conditionne nos capacités d’action

Cette singularité humaine conditionne en fait nos actions et nos innovations. Nos représentations du réel déterminent nos actions. Ainsi, 40 ans d’imaginaire Star Wars et nous avons créé des armées de robots, nous commençons à partir dans les étoiles, de la Lune à Mars, où la guerre entre puissances économiques se déplace.

LIRE DANS UP’ : La guerre aura lieu dans l’espace. Elle a peut-être déjà commencé.

Mais nous avons oublié Yoda.
Une grande majorité d’ingénieurs réalisent les livres et les films de Science-Fiction qui les ont fait rêver. La question qui se pose alors est : quel imaginaire pour quel futur proche ?
Le clivage de nos représentations sur la réalité se retrouve dans le réel et comme le dit Arthur Keller avec une guerre des récits[1] qui préfigure celle entre plusieurs conceptions radicalement différentes du monde comme le rappelle Naomi Klein dans son dernier ouvrage[2].
La réalité des oppositions avait été préfigurée par Samuel Huntington dans le Choc des civilisations et réalisée par Donal Trump, sous forme de prophétie autoréalisatrice. Aujourd’hui, le monde est coupé, clivé entre communautarismes et visions opposées du monde.

Toutefois, notre Terre est une et nous y vivons tous.
Alors est-il possible de sortir du déterminisme « tous contre tous » et d’envisager de cocréer un futur digne et pérenne pour tous « co-élaboré par tous » dépassant les antagonismes ?
Et si déjà nous commencions par l’imaginer ensemble ?

LIRE DANS UP’ : Science-fiction : Mythologie is message

Nous évoquions plus haut Yoda, mais rappelons-nous déjà Rabelais qui nous incitait à la sagesse : « Science, sans conscience, n’est que ruine de l’âme », aujourd’hui nous pouvons rajouter, n’est que « ruine de notre Terre et de l’humanité ».

En effet, faire le pari de la croissance et de l’innovation, illimité, c’est refuser l’évidence de notre condition humaine, finie. Et ceci n’a rien d’un élan spirituel ou d’une prise de parti politique ; c’est juste une réalité dont nous nous sommes éloignés depuis deux siècles. Et là deux visions du monde s’affrontent au sens de Bruno Latour[3] – poursuite de la globalisation et retour au local – continuent de s’affronter alors qu’elles devraient dialoguer pour proposer face aux visions « hors-sol » une vision du « terrestre ».

Nos enjeux aujourd’hui, co-concevoir un futur qui puisse proposer une vie décente à plus de 10 milliards d’humains, maintenir des terres vivables partout sur la planète (gérer les questions d’eau) et éviter les conflits armés avec des migrations climatiques inévitables. Ces défis semblent aujourd’hui tellement lourds qu’ils nous paralysent collectivement. Mais c’est oublier que, déjà, des germes de changements puissants apparaissent ici ou là pour modifier radicalement nos manières de produire, d’habiter, de nous déplacer, de nous nourrir… « Là où croissent les périls, croît aussi ce qui sauve » Cette phrase souvent citée d’Hölderlin devrait davantage nous pousser à explorer « ce qui sauve » !

Christine Marsan, Alter’Coop Agency
Hervé Chaygneaud-Dupuyl’Imaginarium-s

[1] https://usbeketrica.com/article/effondrement-guerre-recits-arthur-keller?fbclid=IwAR3UMttflSgkgZSl7Egmk-oYAG2ZxRw059NGfK93yyMee_LCGAUaMB9nFmo
[2] Naomi Klein, On fire. The burning case for a Green New Deal, Allen Lane, 2019.
[3] Bruno Latour, Où atterrir. Comment s’orienter en politique, La Découverte, 2019.

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