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Vaccins : il n’y en aura pas pour tout le monde

Vaccins : il n’y en aura pas pour tout le monde

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On s’en doutait un peu : l’accès aux vaccins révèle, de façon criante, les inégalités du monde. Dès les premières annonces, les stocks de vaccins contre le Covid-19 se sont arrachés à coups de milliards par les pays les plus riches du monde. Guidés par la panique de voir leur économie continuer de sombrer dans un gouffre sans fond, ils se sont rués sur les vaccins et ont surstocké. Des pays comme les États-Unis, le Canada et l’Europe ont acheté suffisamment de doses pour vacciner leur population avec des marges considérables : certains disposent jusqu’à cinq fois plus de doses que nécessaire. Pendant ce temps, les autres pays, les pays pauvres ou émergents, devront se passer de vaccin. Dans ces contrées moins bien loties, 9 personnes sur 10 n’auront pas de vaccin l’année prochaine.

Avec plus de 54 millions de cas et plus d’un million de décès dus au Covid-19 dans le monde, les efforts des scientifiques et des laboratoires pour produire des vaccins ont pris une ampleur inouïe. À l’heure actuelle, ce n’est pas moins de 48 vaccins candidats qui sont actuellement en phase d’essais cliniques, dont une poignée en cours d’utilisation et 164 autres candidats au stade préclinique. Du jamais vu en si peu de temps dans l’histoire de la médecine. Pourtant, même avec les niveaux sans précédent de financement public et le rythme accéléré de mise sur le marché de ces vaccins, la demande mondiale dépassera largement l’offre disponible. On peut craindre qu’il n’y ait pas assez de vaccins pour tout le monde. Certains seront mieux servis que d’autres.

Égoïsme vaccinal

Les raisons de cette répartition inéquitable et injuste des vaccins ne sont pas difficiles à trouver. Plusieurs pays ont donné la priorité à l’obtention de doses de vaccin pour couvrir leurs propres populations en premier, même si le besoin de répondre au Covid-19 pouvait être plus important ailleurs. Face à l’incertitude quant aux vaccins qui s’avéreront les plus efficaces, les pays disposant des moyens de garantir leur approvisionnement futur en vaccins se sont prémunis contre ces risques en achetant plus de vaccins qu’ils n’en ont besoin ou qu’ils ne peuvent en utiliser. Enfin, le financement des vaccins contre le Covid-19 pour les pays à faibles et moyens revenus a pris du retard par rapport aux contrats de vaccins conclus par les pays à hauts revenus. En bref, l’égoïsme vaccinal s’est révélé dans toute sa splendeur. Dès lors, malgré les sommes considérables qui sont en jeu et les masses de doses à produire, qui se comptent en plusieurs milliards d’unité, le compte n’y est pas.

La panique face au Covid a produit une conséquence inédite. Selon une étude publiée ce 15 décembre dans la revue scientifique Bmj, de nombreux États riches ont acheté des vaccins avant même qu’ils n’aient fini d’être conçus et approuvés. Sur les quarante-huit candidats vaccins Covid-19 en cours d’évaluation clinique, treize fabricants ont pris des engagements d’achat avant commercialisation pour au moins 7,48 milliards de doses, soit 3,76 milliards de personnes vaccinables. Les pays à revenu élevé, dont le bloc de l’Union européenne, ont réservé 51 % (3 851 200 000 sur 7 481 100 000) de ces doses, bien qu’ils ne représentent que 13,7 % (1 050 756 507 sur 7 674 000 000) de la population mondiale.

Sur les treize fabricants, six seulement ont vendu leurs produits à des pays à faible et moyen revenu. Parmi les doses destinées à ces pays, la majorité a été fournie par AstraZeneca/Oxford University (2,03 milliards de doses), Novavax (1,1 milliard de doses), la firme russe Gamaleya Research Institute (349 millions de doses) et les firmes chinoises SinoVac et CanSino (135 millions de doses).

Mais tous ces achats ont été opérés sans tenir compte de la situation de l’épidémie dans chaque pays. C’est ainsi qu’au 15 novembre, les États-Unis ont réservé 800 millions de doses alors qu’ils représentent un cinquième de tous les cas de Covid-19 dans le monde (11 022 584 sur 54 296 615). En revanche, le Japon, l’Australie et le Canada ont réservé plus d’un milliard (1,03 milliard) de doses, bien que ces trois pays combinés ne représentent même pas 1 % (445 558 sur 54 296 615) de tous les cas actuels de Covid-19.

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Pour garantir leur risque au maximum, les États riches ont acheté simultanément plusieurs types de vaccins avant même qu’ils ne soient commercialisés. Les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Union européenne et le Canada ont ainsi passé des commandes auprès d’au moins six fabricants différents, le Japon auprès d’au moins quatre et le Brésil auprès d’au moins trois. Parmi les fabricants de vaccins qui ont obtenu de tels engagements d’achat avant commercialisation, AstraZeneca/Oxford University représente actuellement 43 % (3 221 200 000 sur 7 481 100 000) de toutes les doses réservées à ce jour. AstraZeneca/Oxford University a également fourni 56% (2 003 000 000 sur 3 629 900 000) des doses réservées aux pays à faible et moyen revenu.

Les chercheurs de l’étude publiée dans Bmj ont comparé le volume de ces engagements d’achat avant commercialisation à la taille de la population du pays ou du bloc régional acheteur et au nombre de cas de Covid-19 déclarés. Le Canada est sur la première marche du podium des pays dont le sens de la prévoyance atteint un comble : il a réservé 9,5 doses, soit bien plus de quatre séries, par personne. En revanche, les États-Unis ont réservé un peu plus de deux doses, soit un vaccin, par personne, et les pays à revenu faible ou moyen, comme le Brésil et l’Indonésie, ont réservé moins d’un vaccin pour deux personnes.

Le prix des vaccins est aussi un facteur d’inégalité entre pays. Les tarifs varient considérablement selon les vaccins et les contrats conclus sont entourés d’une grande opacité. C’est ainsi que le vaccin d’AstraZeneca/Oxford University est proposé à 8 dollars par dose pour les pays allant des États-Unis et du Royaume-Uni au Brésil et à la Chine, mais seulement 6 dollars par dose pour les doses fabriquées par le Serum Institute of India et destinées à l’Inde et à d’autres pays à revenu faible ou moyen. D’autres vaccins potentiels sont plusieurs fois plus chers, du vaccin de BioNTech/Pfizer, qui est proposé à 39 dollars par dose, au vaccin de Moderna, qui passe à un prix variant entre 64 et 74 dollars par dose.

Les engagements d’achat avant commercialisation donnent un aperçu de ceux qui contrôleront probablement les doses de vaccin contre le Covid-19 sortant des chaînes de production. Les pays à revenu élevé ont réservé un peu plus de la moitié de ces doses de vaccin auprès de treize grands fabricants de vaccins. Les pays à faibles et moyens revenus ont le reste, bien que ces pays représentent plus de 85 % de la population mondiale. Même si ces treize fabricants de vaccins parvenaient à atteindre leur capacité de production maximale, au moins un cinquième de la population mondiale n’aurait pas accès aux vaccins avant 2022.

L’OMS craint un échec de son programme de vaccination des pays pauvres

L’Organisation mondiale de la santé (OMS), est convaincue que dans le cadre de la pandémie actuelle qui se propage rapidement, personne ne sera en sécurité tant que le monde entier ne le sera pas. Soucieuse de délivrer les vaccins aux pays les plus pauvres, elle promeut donc l’initiative COVAX. Son objectif est d’obtenir 2 milliards de doses d’ici la fin 2021 pour vacciner 20% des personnes les plus vulnérables dans 91 pays pauvres et à revenu intermédiaire, principalement en Afrique, en Asie et en Amérique latine.

Plusieurs pays ont contribué à la COVAX pour aider les participants admissibles à accéder aux vaccins contre le Covid-19. Au nom de COVAX, l’Unicef et le Fonds renouvelable pour l’accès aux vaccins de l’Organisation panaméricaine de la santé ont lancé un appel d’offres pour que tous les développeurs de vaccins Covid-19 soumettent des propositions pour aider à répondre à cette demande dans l’année à venir. COVAX pourrait aussi exiger des copaiements de 1,60 dollar par dose pour les achats initiaux engagés par les pays autofinancés. De tels copaiements pourraient contraindre certains pays à obtenir des prêts ou des financements extérieurs, peut-être sur l’enveloppe de 12 milliards de dollars de la Banque mondiale pour le financement des vaccins, des traitements et des tests Covid-19. Mais la valse actuelle des étiquettes des prix des vaccins — multipliés par 10 — pourrait poser de sérieux problèmes d’accès à un prix abordable.

Dans un document confidentiel révélé par l’agence Reuters, les partisans du projet COVAX affirment que l’initiative pourrait ne pas atteindre son objectif en raison d’un manque de fonds, des risques liés à l’approvisionnement et des conditions contractuelles compliquées. « Le risque d’échec du programme COVAX est très élevé », lit-on ainsi dans un rapport interne. Pour vacciner au moins 20% des personnes dans les pays pauvres l’année prochaine, COVAX dit avoir besoin de 4,9 milliards de dollars (4,02 milliards d’euros) en plus des 2,1 milliards que le projet a déjà collectés.

Une situation qui inquiète plusieurs ONG parmi lesquelles figurent Amnesty International, Frontline AIDS, Global Justice Now et Oxfam. Selon elles, 67 pays à revenus faible et intermédiaire de la tranche inférieure risquent d’être laissés-pour-compte alors que les pays riches préparent leur échappatoire à la pandémie. Parmi ces 67 pays, cinq recensent à eux seuls près de 1,5 million de cas déclarés (le Kenya, le Myanmar, le Nigéria, le Pakistan et l’Ukraine).

Anna Marriott, responsable Politiques de santé chez Oxfam, déclare : « personne ne doit se voir privé d’un vaccin qui peut lui sauver la vie simplement à cause de son lieu de résidence ou d’un manque de moyens financiers. Mais, à moins que la tournure des choses ne change radicalement, plusieurs milliards de personnes dans le monde n’auront pas accès à un vaccin sûr et efficace contre la Covid-19 avant des années ».

D’après Steve Cockburn, responsable Justice économique et sociale chez Amnesty International : « l’accaparement des vaccins sape les efforts déployés à l’échelle mondiale pour faire en sorte de protéger chaque individu, partout, contre le Covid-19. Les pays riches ont des obligations claires en matière de droits humains, à savoir s’abstenir de toute mesure susceptible d’entraver l’accès aux vaccins ailleurs, mais aussi coopérer et venir en aide aux pays qui en ont besoin ».

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« En acquérant la grande majorité de la production mondiale de vaccins, les pays riches contreviennent à leurs obligations en matière de droits humains. Au lieu de cela, ils pourraient contribuer à mettre fin à la crise mondiale provoquée par la Covid-19 en travaillant avec d’autres pour mettre en commun les connaissances et renforcer l’approvisionnement. » Il faut rappeler à ce propos que les vaccins mis au point par AstraZeneca/Université d’Oxford, Moderna et Pfizer/BioNTech ont reçu plus de 5 milliards de dollars de financement public, ce qui leur confère la responsabilité d’agir dans l’intérêt public mondial.

C’est pourquoi la People’s Vaccine Alliance appelle toutes les sociétés pharmaceutiques qui travaillent sur des vaccins contre le Covid-19 à partager ouvertement leur technologie et leur propriété intellectuelle par l’intermédiaire du Groupement d’accès aux technologies contre le Covid-19 de l’Organisation mondiale de la santé, afin que des milliards de doses supplémentaires puissent être fabriquées et que des vaccins sûrs et efficaces puissent être mis à la disposition de toutes les personnes qui en ont besoin. 

L’Alliance appelle également les gouvernements à faire tout ce qui est en leur pouvoir pour que le vaccin contre le Covid-19 soit considéré comme un bien public international, gratuit pour la population, distribué équitablement et en fonction des besoins. Une première étape consisterait à soutenir la proposition de l’Afrique du Sud et de l’Inde, présentée cette semaine au Conseil de l’Organisation mondiale du commerce, de renoncer aux droits de propriété intellectuelle pour les vaccins, tests et traitements de la COVID-19 jusqu’à ce que l’ensemble de la population mondiale soit protégée.

La Dr Mohga Kamal Yanni, de la People’s Vaccine Alliance, affirme que « les pays riches ont assez de doses pour vacciner l’ensemble de leur population près de trois fois, alors que les pays pauvres n’en ont même pas assez pour protéger les professionnel-le-s de la santé et les personnes à risque ». Il prévient : « Le système actuel, dans lequel les sociétés pharmaceutiques se servent des fonds publics pour mener leurs recherches, mais conservent des droits exclusifs et gardent leur technologie secrète pour accroître leurs profits, pourrait coûter de nombreuses vies. »

Lever les barrières

D’autant que la plupart des contrats négociés par les États et notamment l’Union européenne avec les laboratoires sont restés secrets. Selon le magazine Basta, ce que l’on sait clairement c’est que les droits exclusifs des labos – brevets et secrets de fabrication par exemple – ne sont nulle part remis en cause, ni dans ces contrats bilatéraux ni même au niveau du mécanisme international COVAX. Seule une initiative portée par l’Inde et l’Afrique du Sud à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) soulève cette question. Les deux pays demandent de permettre à tous les États du monde de ne pas accorder de brevets ni de les faire respecter pour tous les médicaments, vaccins et tests de dépistage en lien avec le Covid. Et ce, pendant la durée de la pandémie, jusqu’à ce que l’immunité globale soit atteinte.

Il y a une vingtaine d’années, en pleine pandémie de sida, une décision semblable a permis la production, dans des pays où la fabrication n’était pas bloquée par les brevets, de médicaments génériques abordables pour des millions de malades du VIH. Selon Médecins sans frontières, une centaine de pays soutiennent déjà cette demande. Il ne s’agit ici évidemment pas des pays les plus riches.

Une réunion s’est tenue ce 10 décembre dernier à l’OMC sur le sujet. D’autres doivent suivre, avec, peut-être, un vote, où chaque pays aurait une voix. Quelle sera la position française ? Le gouvernement défendra-t-il une levée des brevets ? Pour l’instant, le « gouvernement français ne reconnaît pas que la propriété intellectuelle est une barrière à l’accès aux vaccins et aux traitements contre le Covid, regrette Juliana Veras, coordinatrice de campagne à l’ONG Médecins du monde. Alors que dans les faits, nous avons vraiment besoin de lever toutes les barrières de toutes les technologies sur le Covid. La seule chose qui pourrait changer la donne aujourd’hui, c’est une mobilisation citoyenne forte. »

Selon les propos de Lois Chingandu, directrice de Frontline AIDS, « cette pandémie est un problème mondial qui exige une solution mondiale. L’économie continuera à en pâtir tant qu’une grande partie de la population n’aura pas accès à un vaccin ». « Les profits de l’industrie pharmaceutique doivent être mis de côté pendant cette pandémie sans précédent. Il en va de la survie de l’humanité et de l’économie. »

Une clameur mondiale est en train de grandir en faveur d’un vaccin universel, une initiative d’ores et déjà soutenue par un large éventail de personnalités, chefs d’Etat, anciens dirigeants, chefs religieux et économistes, notamment Cyril Ramaphosa, Imran Khan, Ellen Johnson Sirleaf, Gordon Brown, Helen Clark, Mary Robinson, Joseph Stiglitz, John Nkengasong et Thomas Piketty.

Le mois dernier, aux États-Unis, une centaine de dirigeants de haut-rang issus d’organisations de santé publique, confessionnelles, de justice raciale et syndicales se sont joints à d’anciens membres du Congrès américain, à des économistes et à des artistes pour signer une lettre ouverte appelant le président élu Joe Biden à saisir cette occasion exceptionnelle et à profiter du pouvoir que confère la présidence des États-Unis pour soutenir la cause d’un vaccin universel.

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