Ce 15 octobre 2026, deux informations racontent à elles seules les contradictions de la politique industrielle française. À Dunkerque, le gouvernement célèbre treize nouveaux sites industriels « clés en main » et promet d’en multiplier le nombre pour accélérer la réindustrialisation. Au même moment, en Bretagne, une fonderie historique est placée en liquidation judiciaire, laissant 244 salariés sur le carreau. Et ce n’est pas un cas isolé : chimie, métallurgie, papeterie, automobile… des pans entiers de notre appareil productif vacillent. Comment prétendre reconquérir notre souveraineté industrielle lorsque disparaissent les usines, les compétences et les savoir-faire qui devraient en constituer les fondations ?
Il est des télescopages de l’actualité qui valent tous les discours sur la réindustrialisation en France. Celui de ce jeudi 15 octobre est particulièrement révélateur. Tandis que Bercy présente avec satisfaction les nouvelles ambitions de son programme « Sites industriels clés en main », les salariés de la Fonderie de Bretagne apprennent que leur entreprise est condamnée.
D’un côté, des terrains disponibles, des procédures simplifiées, des hectares à aménager et des emplois promis. De l’autre, des ateliers qui ferment, des machines qui s’arrêtent, des salariés licenciés et des compétences qui risquent de disparaître. Deux réalités qui ne s’excluent pas, mais dont la coexistence interroge la cohérence de notre stratégie industrielle.
Car la réindustrialisation ne consiste pas seulement à attirer de nouveaux investissements. Elle suppose aussi de préserver les capacités de production existantes, de moderniser les entreprises fragilisées, de maintenir les compétences et de reconstruire des filières capables de fonctionner ensemble.
Or, à force de considérer l’industrie comme une promesse d’avenir, la France semble parfois oublier qu’elle est aussi un patrimoine productif vivant. Un patrimoine qui peut demander des décennies à se constituer et quelques mois seulement à disparaître.
À Dunkerque, Bercy célèbre la reconquête industrielle
Le communiqué publié ce 15 octobre par le gouvernement affiche une ambition résolument volontariste. À l’occasion de la 36e Convention d’Intercommunalités de France, Françoise Gatel, ministre de l’Aménagement du territoire et de la Décentralisation, et Sébastien Martin, ministre délégué chargé de l’Industrie, présentent les premiers résultats de la nouvelle formule du dispositif « Sites industriels clés en main ».
Créé en 2019, ce programme vise à répondre à l’un des obstacles rencontrés par les entreprises souhaitant s’implanter en France : la difficulté de trouver rapidement des terrains adaptés, disposant des infrastructures nécessaires et dont les contraintes administratives, techniques et environnementales ont été anticipées.
La réforme engagée en avril 2026 entend simplifier les procédures et accélérer les labellisations, désormais instruites localement par les services de l’État. L’objectif est de permettre aux industriels de disposer de sites dont les caractéristiques et les contraintes sont connues avant même leur décision d’investissement.
Treize sites ont ainsi été labellisés en quatre mois, représentant 389 hectares répartis dans sept régions. Parmi eux figurent La Janais, près de Rennes, le parc industriel de la Plaine de l’Ain, l’Aéropôle de Méaulte ou encore plusieurs zones d’activités de Nouvelle-Aquitaine.
Le gouvernement entend poursuivre cette dynamique pour atteindre une centaine de sites labellisés d’ici fin 2027 et mobiliser près de 4 000 hectares à l’horizon 2030.
Le bilan cumulé mis en avant par Bercy paraît encourageant : depuis le lancement du dispositif, 3 026 hectares auraient été commercialisés, plus de 1 000 entreprises se seraient implantées et plus de 35 000 emplois auraient été créés.
Sébastien Martin insiste sur la nécessité de proposer aux industriels des terrains prêts à accueillir leurs projets, sans leur faire perdre des mois dans les démarches préalables. Quant à Françoise Gatel, elle défend un État capable de faciliter les implantations et d’accompagner les collectivités dans leurs ambitions économiques.
Cette politique veut répondre à un besoin réel : la disponibilité du foncier industriel, la prévisibilité des procédures et la qualité des infrastructures constituant des facteurs importants dans les décisions d’investissement. La réforme du label vise d’ailleurs à mieux identifier les terrains véritablement prêts à accueillir des activités productives.
Mais une première distinction s’impose : un terrain labellisé n’est pas une usine construite. Une usine inaugurée n’est pas nécessairement une nouvelle capacité industrielle stratégique. Et un emploi créé ne compense pas automatiquement un savoir-faire disparu ailleurs. La réindustrialisation ne peut se mesurer à la seule superficie des terrains disponibles.
À Caudan, soixante ans d’histoire industrielle s’arrêtent
À quelques centaines de kilomètres de Dunkerque, dans le Morbihan, l’actualité industrielle présente un tout autre visage. La Fonderie de Bretagne, installée à Caudan depuis 1966, est placée en liquidation judiciaire. Les 244 salariés de cette entreprise historique, créée par Renault pour produire des pièces en fonte destinées à l’automobile, perdent leur emploi. La nouvelle est d’autant plus douloureuse que l’entreprise avait déjà connu plusieurs tentatives de sauvetage.
Reprise en 2025 par le groupe Europlasma, spécialisé notamment dans la dépollution et les activités liées à la défense, elle devait bénéficier d’un programme d’investissement de 15 millions d’euros sur trois ans. L’objectif était de diversifier ses productions, notamment vers des composants destinés à l’industrie de l’armement.
Cette reconversion pouvait paraître cohérente : mobiliser des compétences métallurgiques existantes pour répondre à de nouveaux besoins industriels, dans un contexte de réarmement européen.
Mais les difficultés financières, les problèmes industriels et l’absence de reprise viable ont finalement conduit à la liquidation. Trois offres avaient initialement été envisagées, sans qu’aucune soit finalement présentée au tribunal.
L’affaire pose également la question du rôle de l’État. Celui-ci n’était pas totalement extérieur au dossier : actionnaire de Renault, ancien propriétaire et donneur d’ordre historique de la fonderie, il avait participé aux discussions destinées à trouver une solution industrielle.
Le gouvernement affirme avoir recherché des repreneurs et proposé des soutiens financiers. Les représentants des salariés contestent, pour leur part, les conditions dans lesquelles la reprise précédente avait été organisée et réclamaient une intervention publique plus directe.
Il serait donc simpliste d’affirmer que l’État n’a rien tenté, tout comme il est légitime de s’interroger sur l’efficacité des mécanismes de prévention, de financement et d’accompagnement industriel lorsqu’une entreprise disposant de compétences reconnues finit par disparaître. Car une fonderie ne se reconstitue pas sur simple décision administrative. Elle repose sur des équipements coûteux, des procédés maîtrisés, des salariés expérimentés, des relations avec les fournisseurs et les clients, une connaissance des matériaux acquise au fil des décennies.
Lorsqu’une telle entreprise ferme, ce ne sont pas seulement des emplois qui disparaissent. C’est une capacité de production, de formation et de transmission qui s’efface. Et c’est précisément ce que les statistiques de créations d’entreprises ou de surfaces industrielles disponibles ne permettent pas de mesurer.
Quatre-vingt-onze usines fermées en six mois : le revers des annonces
La Fonderie de Bretagne est loin d’être une exception. Selon le baromètre du cabinet Trendeo publié à l’été 2026, la France a enregistré 91 fermetures d’usines au premier semestre, contre seulement 51 ouvertures. Le solde est donc négatif de 40 établissements industriels.
Il s’agit, selon ce baromètre, du plus mauvais premier semestre depuis 2013. Mais le résultat ne s’explique pas principalement par une accélération des fermetures : leur nombre reste proche de la moyenne historique. C’est surtout le ralentissement des ouvertures qui dégrade le bilan, la dynamique de création de nouvelles usines ne suffisant plus à compenser les disparitions.
Le constat mérite toutefois d’être nuancé. Le même baromètre fait apparaître un solde positif de plus de 5 500 emplois industriels annoncés au cours du semestre. De son côté, l’Observatoire Industrie de Bpifrance, qui utilise une méthode de comptabilisation différente, recense 101 inaugurations de sites industriels et un solde équilibré entre ouvertures et fermetures.
Ces écarts statistiques ne sont pas anecdotiques. Ils montrent combien l’évaluation de la réindustrialisation dépend des indicateurs retenus : nombre de sites, emplois, investissements, capacités de production ou valeur ajoutée industrielle. Une grande usine très automatisée peut créer relativement peu d’emplois. À l’inverse, la disparition d’un établissement de taille moyenne peut entraîner des conséquences considérables pour toute une filière. C’est pourquoi les fermetures récentes méritent d’être examinées au-delà de leur seul bilan social car certaines touchent directement des activités essentielles à l’autonomie productive française.
De la chimie au papier : quand disparaissent les maillons de notre souveraineté
En Isère, la disparition de Vencorex, à Pont-de-Claix, illustre particulièrement cette fragilité. L’entreprise produisait notamment du chlore, de la soude, de l’hydrogène et des substances chimiques indispensables à de nombreuses activités industrielles. Ses difficultés, puis l’échec des tentatives de reprise de certaines installations, ont mis en évidence la vulnérabilité d’une filière dont les productions alimentaient d’autres entreprises, notamment dans la chimie et les matériaux de spécialité. La fermeture d’une installation de chimie de base peut ainsi entraîner des conséquences en cascade, bien au-delà de son bassin d’emploi.
En Seine-Maritime, Arlanxeo, à Lillebonne, a annoncé la fermeture de son usine de caoutchouc synthétique, avec 165 emplois directs concernés. Cette décision intervient dans un bassin industriel déjà fragilisé par la restructuration des activités chimiques et pétrochimiques. Or le caoutchouc synthétique entre dans la fabrication de nombreux produits industriels. La disparition d’un site français ne signifie pas nécessairement une rupture d’approvisionnement, mais elle peut accroître la dépendance à des productions étrangères.
La filière forêt-bois-papier connaît, elle aussi, une crise préoccupante. Fibre Excellence, qui exploitait deux usines majeures de pâte à papier marchande, à Tarascon et à Saint-Gaudens, traverse une situation particulièrement difficile. Le site de Tarascon, dans les Bouches-du-Rhône, a été placé en liquidation judiciaire le 29 juillet 2026, avec 270 salariés concernés. À Saint-Gaudens, en Haute-Garonne, l’activité bénéficie d’un sursis judiciaire jusqu’au 15 décembre, les candidats à la reprise ayant jusqu’au 22 octobre pour présenter leurs offres.
La question dépasse largement l’avenir de ces deux établissements. Elle concerne la capacité de la France à transformer une partie de sa ressource forestière en matière première industrielle, ainsi que les débouchés économiques de la filière bois.
La liquidation de Tarascon soulève même une autre contradiction. En septembre, l‘État a dû faire intervenir l’ADEME pour sécuriser le site, classé Seveso, en raison des risques environnementaux liés aux stocks de produits chimiques et de bois laissés sur place. La disparition d’une activité industrielle peut donc également laisser à la collectivité des coûts de sécurisation et de dépollution.
Dans d’autres secteurs, les restructurations témoignent de tensions différentes. Les réorganisations de groupes comme Schneider Electric ou les adaptations de production de constructeurs automobiles comme Stellantis ne correspondent pas toutes à des fermetures définitives ni à des pertes nettes de capacités françaises. Certaines s’accompagnent de transferts de production et de nouveaux investissements. Mais elles illustrent les arbitrages auxquels sont confrontés les industriels : coûts énergétiques, compétitivité, évolution de la demande, électrification et recomposition des chaînes d’approvisionnement.
Ces situations ne sont pas interchangeables. Une entreprise liquidée, une usine temporairement arrêtée et un site dont la production est transférée ne constituent pas le même événement économique. Elles révèlent néanmoins une interrogation commune : comment préserver les maillons indispensables d’une chaîne industrielle lorsque chaque entreprise prend ses décisions en fonction de ses propres contraintes économiques ? Car la souveraineté ne repose pas seulement sur la capacité de fabriquer un produit final. Elle suppose de maîtriser suffisamment les matières premières transformées, les composants, les procédés et les compétences nécessaires à sa production.
Une usine peut être modeste par sa taille et essentielle par sa fonction. Et lorsqu’un maillon disparaît, les autres peuvent devenir plus fragiles, plus dépendants ou moins compétitifs.
La grande contradiction : préparer des terrains, mais perdre des savoir-faire
Ainsi peut-on faire le rapprochement entre les annonces de Bercy et la situation de ces entreprises qui prend toute sa signification.
Le gouvernement entend raccourcir les délais d’implantation industrielle ; certes, c’est une nécessité. Les entreprises ont besoin de foncier, d’électricité, d’eau, d’accès aux transports et de procédures administratives prévisibles.
Mais la disponibilité des terrains n’est qu’un élément d’une équation beaucoup plus complexe. Pour produire durablement en France, une entreprise doit également disposer d’une énergie compétitive, de financements accessibles, de débouchés commerciaux, de salariés qualifiés et de perspectives économiques suffisamment stables pour justifier des investissements lourds.
Or ces conditions ne se décrètent pas à coups de labellisations. On peut préparer un terrain en quelques mois, alors qu’il faut parfois plusieurs décennies pour construire un écosystème industriel, former une main-d’œuvre spécialisée et constituer un réseau de sous-traitants.
À l’inverse, quelques mois de difficultés financières peuvent suffire à faire disparaître cet ensemble. Le paradoxe devient alors saisissant : l’État cherche à réduire le temps nécessaire pour accueillir les industriels de demain, tandis que certaines capacités productives existantes disparaissent malgré les dispositifs de soutien et les tentatives de reprise.
Cette contradiction n’implique pas que l’État puisse, ou doive, sauver indistinctement toutes les entreprises : une politique industrielle ne peut ignorer les réalités économiques, les transformations technologiques ou les contraintes budgétaires. Mais elle devrait permettre de distinguer une activité durablement privée de débouchés d’une capacité stratégique susceptible d’être modernisée, diversifiée ou reconvertie. Elle devrait surtout intervenir suffisamment tôt pour que la liquidation ne devienne pas la seule issue possible. Car lorsqu’une usine ferme, ce n’est pas seulement un bilan comptable qui disparaît. C’est parfois une partie de la souveraineté industrielle du pays qui s’efface.
La souveraineté industrielle peut-elle dépendre des seules décisions des entreprises ?
La succession des fermetures soulève une autre question, plus politique : qui décide réellement de ce que la France doit continuer à produire ? Dans une économie ouverte, les entreprises prennent leurs décisions d’investissement, de restructuration ou de fermeture en fonction de leurs marchés, de leurs coûts et des stratégies de leurs actionnaires. Ces décisions peuvent être économiquement rationnelles à l’échelle d’un groupe, tout en produisant des conséquences collectives considérables.
Lorsqu’un industriel ferme une usine française pour concentrer sa production ailleurs, il peut améliorer sa rentabilité. Mais si cette usine constituait l’un des derniers producteurs nationaux d’un composant ou d’une matière première, la collectivité peut se retrouver confrontée à une nouvelle dépendance.
Le cas de la chimie est particulièrement révélateur. Les produits fabriqués par les entreprises de ce secteur entrent dans une multitude de chaînes industrielles. Leur disparition peut fragiliser des activités qui paraissent, à première vue, très éloignées.
Une stratégie de souveraineté devrait donc s’intéresser non seulement aux entreprises prises individuellement, mais aussi aux interdépendances entre les filières. Elle devrait identifier les productions difficilement substituables, les compétences rares, les dépendances critiques et les conséquences possibles de la disparition d’un fournisseur. Cela suppose un travail de prospective industrielle, mais aussi une capacité d’intervention suffisamment précoce pour éviter que les décisions ne soient prises dans l’urgence d’une procédure judiciaire.
Or les politiques publiques semblent souvent davantage organisées pour accompagner l’implantation d’activités nouvelles que pour anticiper la fragilisation des chaînes productives existantes.
Les dispositifs de soutien à l’investissement, à l’innovation et à la décarbonation sont nécessaires. Mais leur efficacité dépend aussi de la solidité des entreprises qui composent les filières concernées.
À quoi servirait, par exemple, de développer massivement une industrie de batteries, d’équipements électriques ou de technologies bas carbone si une partie croissante de leurs composants devait être importée faute de producteurs nationaux ou européens ?
La souveraineté industrielle ne signifie évidemment pas tout produire sur le territoire français. Une telle ambition serait irréaliste dans une économie mondialisée. Elle signifie en revanche savoir quelles dépendances sont acceptables, lesquelles sont dangereuses et quelles capacités il est indispensable de préserver, en France ou à l’échelle européenne. Cette hiérarchisation devrait constituer le cœur d’une véritable politique industrielle.
La souveraineté industrielle se joue aussi dans les investissements que nous n’osons pas faire
La réindustrialisation ne consiste pas essentiellement à sauvegarder les entreprises anciennes ; elle suppose simultanément de transformer les activités existantes et d’investir aussi dans les ruptures technologiques. Mais préserver l’industrie existante ne suffira pas si l’Europe ne se donne pas les moyens financiers de construire celle de demain. Dans une tribune publiée dans Le Monde du 15 octobre 2026, Arthur Mensch, patron de Mistral AI, alerte sur le risque de laisser aux entreprises américaines et chinoises la maîtrise des grands modèles d’intelligence artificielle. Il rappelle que chaque nouvelle génération de modèles de pointe nécessite désormais des centaines de millions d’euros, bientôt des milliards, et que l’Europe ne peut se contenter d’utiliser des technologies conçues et contrôlées ailleurs.
Le constat dépasse largement l’IA : faute de capacités d’investissement suffisamment puissantes, coordonnées et inscrites dans le temps long, l’Europe risque de reproduire dans les technologies émergentes les dépendances qu’elle cherche précisément à réduire dans l’industrie traditionnelle. À quoi servirait de reconstruire des usines européennes si les technologies, les infrastructures numériques et les systèmes intelligents qui les feront fonctionner étaient entièrement maîtrisés ailleurs ? La souveraineté industrielle exige donc un double effort : préserver les capacités de production existantes et mobiliser les capitaux nécessaires pour maîtriser les technologies de demain.
Une usine n’est pas un terrain : c’est un territoire vivant
Le programme présenté à Dunkerque accorde une place centrale aux collectivités territoriales. Les intercommunalités sont invitées à préparer des sites industriels, à anticiper les contraintes d’aménagement et à faciliter l’arrivée de nouveaux investisseurs. Cette mobilisation est nécessaire. Elle traduit le rôle essentiel des territoires dans le développement économique.
Mais un territoire industriel ne se résume pas à une surface disponible sur une carte.
C’est un ensemble de relations économiques et sociales. Des entreprises qui travaillent ensemble, des salariés qui possèdent des qualifications particulières, des établissements de formation, des fournisseurs, des habitudes de coopération et une culture professionnelle.
Quand une usine ferme, cet écosystème peut se défaire progressivement. Les salariés expérimentés quittent parfois la région ou changent de métier. Les sous-traitants perdent leurs débouchés. Les jeunes renoncent à certaines formations. Les compétences se dispersent. Même lorsqu’une nouvelle entreprise s’implante quelques années plus tard, rien ne garantit qu’elle retrouvera les savoir-faire disparus.
La Fonderie de Bretagne en offre une illustration douloureuse. Soixante années d’histoire industrielle ne se remplacent pas par la simple mise à disposition d’un terrain viabilisé.
Il faudrait donc évaluer les politiques de réindustrialisation à l’aune de leur contribution à la vitalité des territoires, et non seulement du nombre de projets annoncés. Combien d’entreprises ont été durablement consolidées ? Combien de compétences ont été préservées ? Combien de filières ont retrouvé une capacité de production autonome ? Combien de sous-traitants ont pu diversifier leurs débouchés ? Ces indicateurs permettraient de mesurer une réalité industrielle bien différente de celle que dessinent les seuls bilans d’inaugurations.
Et si la première réindustrialisation consistait à ne pas désindustrialiser davantage ? La question mérite d’être posée, tant elle paraît absente des grands récits politiques consacrés à la reconquête industrielle.
Depuis plusieurs années, le retour de l’industrie est présenté comme une priorité nationale. Il est associé à la souveraineté, à l’emploi, à la transition écologique et à la réduction des dépendances stratégiques. Mais ces objectifs ne se recouvrent pas automatiquement. Attirer une usine étrangère fortement automatisée, préserver une entreprise métallurgique locale, développer une filière de batteries ou relocaliser la production de médicaments ne répondent pas exactement aux mêmes enjeux. Toutes ces activités peuvent contribuer à la réindustrialisation. Encore faut-il définir des priorités et s’assurer que les investissements correspondent à une vision de long terme.
La transition écologique ajoute une dimension essentielle à cette réflexion. Les nouvelles implantations industrielles doivent répondre à des contraintes croissantes de consommation d’énergie, d’eau, de matières premières et d’artificialisation des sols.
Dans ce contexte, moderniser ou reconvertir une installation existante peut parfois présenter des avantages économiques et environnementaux considérables par rapport à la construction d’un nouveau site.
Pourquoi, dès lors, ne pas accorder à la préservation et à la transformation des capacités industrielles existantes une ambition comparable à celle du programme « Sites clés en main » ? Pourquoi ne pas imaginer un dispositif national consacré aux « usines à préserver et à reconvertir », associant l’État, les régions, les industriels, les salariés, les organismes de financement et les acteurs de la recherche ? Il ne s’agirait pas de maintenir artificiellement toutes les activités, mais d’identifier suffisamment tôt celles dont la disparition provoquerait des pertes économiques, technologiques ou stratégiques difficiles à réparer.
Un tel dispositif pourrait favoriser les reprises industrielles, la diversification des productions, la modernisation des équipements et la transmission des compétences. Il permettrait aussi de mieux articuler les politiques de souveraineté, de transition écologique et d’aménagement du territoire. Car une usine existante peut représenter bien davantage qu’un site à sauver : elle peut constituer le point de départ d’une nouvelle activité industrielle.
L’exemple de la Fonderie de Bretagne, dont la reconversion vers la défense avait été envisagée, montre précisément l’intérêt de cette approche, mais aussi les difficultés de sa mise en œuvre.
La réindustrialisation ne devrait pas être pensée uniquement comme une succession de créations. Elle devrait aussi être une politique de transformation.
Réindustrialiser sans artificialiser : l’équation écologique que l’on ne peut plus esquiver
Mais cette ambition industrielle se heurte à une autre exigence nationale : celle de préserver les sols. Depuis la loi Climat et Résilience de 2021, la France s’est engagée à atteindre le « zéro artificialisation nette » (ZAN) en 2050, avec un objectif intermédiaire de réduction de moitié de la consommation d’espaces naturels, agricoles et forestiers entre 2021 et 2031, par rapport à la décennie précédente. Comment concilier cette trajectoire avec la multiplication des sites industriels ? La question est d’autant plus sensible que les grands projets d’intérêt national bénéficient de modalités particulières de comptabilisation de leur consommation foncière. Le risque serait de faire de la souveraineté industrielle une justification commode pour repousser les impératifs écologiques.
L’essor de l’intelligence artificielle rend cette contradiction encore plus visible. Les centres de données, présentés comme les infrastructures indispensables de notre souveraineté numérique, mobilisent d’importantes puissances électriques et nécessitent des systèmes de refroidissement permanents. Selon les technologies utilisées, ceux-ci peuvent également consommer des quantités considérables d’eau, alors même que les épisodes de sécheresse et les tensions sur les ressources hydriques se multiplient. L’ADEME souligne qu’en l’absence d’inflexion, la consommation électrique liée aux usages numériques français pourrait être multipliée par 3,7 d’ici 2035. Une perspective qui pose la question des arbitrages entre les besoins du numérique, ceux de l’industrie traditionnelle et ceux des territoires.
Il ne s’agit évidemment pas de renoncer aux infrastructures numériques européennes, ni d’ignorer que certains systèmes de refroidissement limitent fortement les prélèvements d’eau. Mais leur développement devrait être soumis à une véritable planification écologique et territoriale : privilégier les friches industrielles, mesurer les consommations d’eau et d’électricité, anticiper les tensions locales, valoriser la chaleur récupérable et évaluer les retombées économiques réelles pour les territoires. Car installer un immense centre de données ne revient pas nécessairement à reconstituer un tissu industriel local, ni à garantir une souveraineté technologique lorsque les équipements et les systèmes exploités restent sous contrôle étranger.
La question n’est donc plus seulement de savoir où implanter les industries de demain, mais quelles industries nous voulons développer, avec quelles ressources, pour quels usages et au bénéfice de qui. Une politique de réindustrialisation qui ignorerait les limites écologiques risquerait de reconstruire, sous couvert de souveraineté, les dépendances et les déséquilibres qu’elle prétend combattre.
Il semble utile de rappeler que la souveraineté numérique ne doit pas devenir un prétexte pour multiplier les centres de données sans se demander qui les possède, qui contrôle les technologies qu’ils hébergent et à quels besoins ils répondent. C’est une distinction essentielle entre accueillir des infrastructures numériques sur le sol français et maîtriser réellement les capacités technologiques qui fondent notre autonomie. L’Europe doit pouvoir développer ses propres modèles d’IA. Mais cette ambition doit désormais s’accompagner d’une autre question, tout aussi fondamentale : à quelles conditions écologiques et démocratiques voulons-nous construire cette puissance technologique ?
- LIRE AUSSI DANS UP¨’ : Garantir l’habitabilité des territoires : l’urgence d’un plan national pour préserver les sols
La France ne manque pas seulement de terrains industriels. Elle manque d’une vision d’ensemble
Résumons : le télescopage de ce 15 octobre pointe une difficulté plus profonde.
À Dunkerque, le gouvernement annonce de nouveaux terrains, des procédures simplifiées et des ambitions renouvelées. À Caudan, 244 salariés voient disparaître une entreprise qui avait traversé soixante années d’histoire industrielle. Ailleurs, des producteurs de matières premières, des entreprises chimiques et des installations essentielles aux chaînes de transformation sont confrontés à des fermetures ou à des menaces sur leur avenir. Ces réalités ne s’annulent pas car la création de nouvelles capacités productives est indispensable, et certaines activités anciennes doivent évoluer, parfois radicalement, à la condition qu’elles soient pensées ensemble.
Une politique industrielle qui ne compterait que ses créations sans mesurer ses destructions risquerait de produire une représentation trompeuse de ses propres résultats. Une question n’est donc pas de savoir si les treize sites labellisés par Bercy constituent une bonne nouvelle. Ils peuvent l’être. Elle est de savoir si cette politique contribue à renforcer durablement l’appareil productif français, une fois prises en compte les entreprises qui ferment, les compétences qui disparaissent et les dépendances qui persistent.
La souveraineté industrielle ne se décrète pas dans un communiqué. Elle se construit dans la durée, à travers des investissements cohérents, des choix stratégiques assumés et une attention constante aux entreprises qui composent notre tissu productif.
Réindustrialiser ne consiste pas seulement à préparer les usines de demain. Cela suppose aussi de prendre la responsabilité de celles qui existent aujourd’hui. Et entre les promesses de Dunkerque et les licenciements de Caudan, une question demeure : à quoi bon préparer cent nouveaux sites industriels si nous ne savons pas préserver les capacités de production dont nous disposons déjà ? La France risquerait ainsi de perdre sur deux tableaux : en laissant disparaître les capacités industrielles qu’elle possède et en ne mobilisant pas suffisamment de capitaux pour maîtriser celles dont elle aura besoin demain. Entre les usines qui ferment et les technologies qui nous échappent, c’est la même question qui se pose : voulons-nous encore être un pays qui produit, ou nous résignons-nous à devenir un pays qui achète ce que les autres produisent ?







