©Pendant longtemps, les entreprises ont surtout parlé de transition écologique en termes d’engagements, d’objectifs climatiques et de responsabilité. Le discours est en train de changer. Selon le premier Chief Sustainability Officers’ Outlook du Forum économique mondial, les responsables du développement durable des grandes entreprises voient désormais la transition comme une question de coûts, de compétitivité, de sécurité des approvisionnements et de résistance aux crises. Malgré les tensions géopolitiques et les incertitudes politiques, 63 % d’entre eux pensent que les progrès en matière de durabilité vont se maintenir ou s’accélérer au cours des douze prochains mois. Une bonne nouvelle, peut-être. Mais aussi le signe que le climat est désormais entré de plain-pied dans les comptes des entreprises. Ce qui change n’est pas nécessairement la conscience écologique des entreprises, mais leur calcul économique.
Avant de commencer, soyons clairs… Derrière le discours plutôt optimiste du Forum économique mondial, il se passe quelque chose de beaucoup plus intéressant : les entreprises ne se mettent pas au vert parce qu’elles seraient soudain tombées amoureuses de la planète. Elles le font de plus en plus parce que le climat entre directement dans leurs calculs économiques : coûts de l’énergie, investissements, approvisionnements, assurance, risques industriels, productivité, continuité de l’activité. Bref, parce que le dérèglement climatique commence à coûter cher — et que s’y préparer peut aussi rapporter. Nous en parlons dans UP’ depuis 2019 !
- LIRE DANS UP’ :
- Soyons comptables du vivant face aux générations futures !
- Tribunal pour les Générations Futures : Changer de comptabilité pour sauver le vivant ?
Gardons néanmoins une certaine distance avec les résultats présentés. L’enquête ne constitue pas un grand sondage représentatif des entreprises mondiales. Elle porte sur 103 responsables du développement durable appartenant à la communauté du Forum économique mondial. Autrement dit, on demande à des professionnels dont le métier consiste précisément à faire avancer ces sujets s’ils pensent que ces sujets vont avancer. Cela ne rend pas leurs réponses sans intérêt — bien au contraire — mais cela oblige à les lire pour ce qu’elles sont : un excellent thermomètre de ce qui se pense aujourd’hui dans les directions « durabilité » des grandes entreprises, pas une photographie du capitalisme mondial.
Et c’est justement ce qui rend ce rapport intéressant : moins pour l’optimisme qu’il affiche que pour le changement de logiciel qu’il révèle.
L’écologie change de vocabulaire
Quelque chose est peut-être en train de changer dans les entreprises. Non pas nécessairement leur amour soudain pour la planète, mais leur manière de considérer la transition écologique.
Le premier rapport Chief Sustainability Officers’ Outlook, publié ce 15 septembre 2026 par le Forum économique mondial, a interrogé 103 responsables du développement durable — les fameux CSO, Chief Sustainability Officers — appartenant à sa communauté internationale et répartis sur cinq continents.
Le résultat peut surprendre dans le contexte actuel. Malgré les conflits, les tensions commerciales, les incertitudes réglementaires et les pressions économiques à court terme, 63 % de ces responsables estiment que les progrès mondiaux en matière de durabilité devraient se maintenir ou s’accélérer au cours des douze prochains mois. Et trois sur quatre pensent que les investissements des entreprises liés à la transition devraient eux aussi rester stables ou progresser.
Pourquoi cet optimisme relatif ? Parce que les raisons d’agir sont en train de devenir beaucoup plus concrètes.
Quand être durable commence à devenir rentable
Pendant des années, la transition écologique a souvent été présentée aux entreprises comme une contrainte supplémentaire : réduire leurs émissions, respecter de nouvelles normes, publier des indicateurs environnementaux ou modifier leurs chaînes de production.
Le raisonnement évolue. Pour 64 % des responsables interrogés, le principal moteur de la transition au cours des trois prochaines années devrait être tout simplement l’amélioration de son intérêt économique. Autrement dit : les investissements écologiques ont davantage de chances d’être réalisés lorsqu’ils permettent aussi d’économiser de l’énergie, de sécuriser une chaîne d’approvisionnement, de réduire l’utilisation de matières premières, d’éviter des pertes ou d’accéder à de nouveaux marchés.
À cela s’ajoute la technologie. Pour 56 % des répondants, l’arrivée de technologies moins coûteuses et plus faciles à utiliser devrait accélérer la transition.
L’écologie ne disparaît donc pas derrière l’économie. Elle commence plutôt à entrer dans les décisions économiques elles-mêmes : où construire une usine ? Quels matériaux utiliser ? Quels fournisseurs choisir ? Quelle énergie sécuriser ? Quels risques prendre en compte avant d’investir ?
Le rapport résume finalement une idée assez simple : une décision économique prise aujourd’hui peut engager une entreprise pendant vingt ou trente ans. Construire une usine dans une région exposée au manque d’eau, dépendre d’une ressource devenue rare ou organiser une chaîne logistique particulièrement vulnérable aux catastrophes climatiques n’est plus seulement un problème environnemental. C’est un risque économique.
Mais tout le monde n’avance pas à la même vitesse
Le Forum économique mondial emploie une expression pour décrire cette nouvelle situation : la « divergence verte ».
La transition continue, mais elle devient beaucoup moins homogène. Certains secteurs, certains pays et certaines entreprises accélèrent parce qu’ils y trouvent un intérêt économique immédiat. D’autres ralentissent, notamment lorsque les investissements sont coûteux, les règles politiques incertaines ou les bénéfices difficiles à mesurer.
Et les obstacles restent considérables. Pour 68 % des responsables interrogés, l’incertitude politique constitue l’un des principaux freins à la transition. Les pressions économiques à court terme sont citées par 61 % d’entre eux et les tensions internationales par 54 %. Autrement dit, les entreprises peuvent bien élaborer des stratégies climatiques à vingt ans : elles doivent toujours présenter leurs résultats au prochain trimestre. C’est probablement l’une des contradictions majeures de la transition actuelle.
L’intelligence artificielle, pompier et pyromane ?
L’autre paradoxe du rapport concerne l’intelligence artificielle.
Près des trois quarts des responsables interrogés — 73 % — pensent que l’IA et les technologies numériques pourraient accélérer sensiblement les progrès environnementaux. Elles peuvent améliorer les prévisions de risques, optimiser les consommations d’énergie et de matières premières, surveiller les émissions ou faciliter la collecte et l’analyse des données.
Le Forum cite notamment le cas de Schneider Electric, qui indique avoir utilisé des systèmes de micro-réseaux pilotés par intelligence artificielle sur 97 sites, avec une réduction de 14 % de la consommation énergétique et de 28 % des émissions de CO₂ par site et par an.
Mais voici le problème : 77 % des mêmes responsables considèrent que la consommation d’énergie et de ressources des infrastructures nécessaires à l’intelligence artificielle constitue son principal impact environnemental négatif. Les centres de données représentent déjà environ 1,5 % de la consommation mondiale d’électricité, rappelle le Forum. L’IA pourrait donc aider les entreprises à consommer moins… tout en consommant elle-même toujours davantage. Difficile de trouver meilleure illustration des contradictions de la transition technologique.
Après la réduction des émissions, l’heure de l’adaptation
Un autre changement apparaît très nettement dans l’étude : les entreprises ne réfléchissent plus seulement à la manière de limiter le changement climatique. Elles commencent à se demander comment vivre avec celui qui est déjà là.
Chaleurs extrêmes, incendies, inondations, sécheresses, pénuries d’eau ou perturbations des chaînes d’approvisionnement transforment progressivement l’adaptation au changement climatique en question économique.
Ainsi, 85 % des responsables interrogés pensent que l’adaptation deviendra une priorité mondiale plus importante au cours des trois prochaines années. Et 77 % considèrent que les investissements privés seront déterminants pour la financer. Le raisonnement est assez évident : une entreprise capable de résister à une sécheresse, à une inondation ou à la rupture d’un fournisseur essentiel a davantage de chances de continuer à produire.
Mais l’adaptation souffre d’un handicap particulier : il est difficile de mesurer financièrement une catastrophe qui n’a pas eu lieu. C’est précisément le problème soulevé par 62 % des responsables interrogés, qui évoquent l’incertitude entourant le rapport entre le coût d’un investissement d’adaptation et les bénéfices qu’il permettra réellement d’obtenir.
Combien coûte une catastrophe évitée ?
Cette question pourrait devenir centrale dans les prochaines années. Investir quelques millions pour protéger un site industriel contre une inondation peut sembler coûteux tant que l’inondation ne survient pas. Si elle arrive, l’investissement apparaît soudain dérisoire.
Le rapport cite ainsi une estimation du CDP selon laquelle les entreprises qui gèrent activement les risques pesant sur leurs chaînes d’approvisionnement auraient déjà réalisé 13,6 milliards de dollars d’économies, avec 165 milliards de dollars de bénéfices financiers potentiels supplémentaires.
Le communiqué du Forum rappelle également le choc économique provoqué par les incendies de Los Angeles de 2025 : au début de 2026, les assureurs avaient déjà versé 22,4 milliards de dollars d’indemnisations. Selon une analyse citée par le Forum, reconstruire les zones touchées en appliquant des normes renforcées de résistance aux incendies pourrait réduire d’environ un tiers les pertes futures estimées.
La question climatique change alors brutalement de nature. Il ne s’agit plus seulement de savoir combien coûte la transition. Il faut aussi commencer à calculer combien coûtera l’absence de transition.
Le climat entre dans le bilan comptable
Il serait néanmoins imprudent de transformer cette enquête en preuve d’une conversion écologique générale du monde économique. Elle repose sur les réponses de 103 responsables du développement durable appartenant à la communauté du Forum économique mondial : des professionnels dont la fonction même consiste à faire progresser ces sujets au sein de leur entreprise.
Mais leur témoignage révèle quelque chose d’important. La transition écologique semble progressivement quitter le seul registre des engagements volontaires, des rapports RSE et des grandes promesses pour entrer dans celui, beaucoup plus prosaïque, des décisions d’investissement.
Le responsable du développement durable n’est d’ailleurs plus seulement celui qui vérifie que l’entreprise respecte ses engagements environnementaux. Si 65 % des personnes interrogées associent encore leur fonction aux obligations de conformité, 41 % indiquent que la durabilité est déjà considérée dans leur entreprise comme une source de croissance ou de création de valeur.
Et c’est peut-être là que se trouve le véritable enseignement de cette étude. Pendant des années, une partie du débat climatique a opposé économie et écologie : combien sommes-nous prêts à dépenser pour protéger la planète ? La question pourrait progressivement s’inverser. Combien sommes-nous prêts à perdre en ne la protégeant pas ?








M. Serres le disait, un an avant sa mort, en 2018, à propos de la démission de N. Hulot.
L’ Écologie est une « question » Économique.
. Feed- Back sur « Le Contrat Naturel », écrit en 1990 …