Au cœur de l’escalade militaire entre l’Iran, les États-Unis et Israël, une menace nouvelle émerge : celle d’une guerre de l’eau. Dans une région parmi les plus arides du monde, où la survie dépend massivement du dessalement de l’eau de mer, les infrastructures hydriques deviennent des cibles stratégiques. Une évolution inquiétante qui confirme les alertes, de la recherche à la littérature, sur les conflits à venir autour de l’eau.
Et si la prochaine étape des conflits contemporains n’était plus seulement énergétique ou territoriale, mais hydrique ? Dans le Golfe persique, la guerre en cours autour de l’Iran révèle une mutation profonde : l’eau, ressource vitale et déjà rare, devient une arme. Les menaces explicites visant les usines de dessalement — qui fournissent l’essentiel de l’eau potable dans la région — ouvrent un scénario redouté depuis longtemps par les experts. Comme l’écrivait Erik Orsenna dans La Terre a soif, « la guerre de l’eau a déjà commencé ». Elle se matérialise aujourd’hui sous nos yeux.
Cette dépendance au dessalement est le fruit d’une histoire récente mais décisive. Dès les années 1950, les premiers projets voient le jour dans la région, notamment au Koweït, pionnier en la matière. Avec le boom pétrolier des années 1970, les États du Golfe investissent massivement dans ces technologies énergivores, rendues possibles par l’abondance d’hydrocarbures. Peu à peu, des centaines d’usines sont construites le long des côtes, transformant l’eau de mer en ressource vitale pour des villes en pleine expansion. Aujourd’hui, cette infrastructure constitue une véritable colonne vertébrale invisible : sans elle, la vie quotidienne, l’économie et même la stabilité politique de la région seraient immédiatement menacées.
Des usines vitales : transformer la mer en ressource stratégique
Dans les pays du Golfe, les usines de dessalement ne sont pas de simples équipements techniques : elles sont au cœur même de la survie des sociétés. Grâce à des procédés comme l’osmose inverse ou la distillation thermique, elles transforment l’eau de mer en eau douce potable, alimentant directement les réseaux urbains, les hôpitaux, les écoles, mais aussi les industries et les infrastructures énergétiques. Dans une région dépourvue de ressources hydriques naturelles abondantes, où les rivières sont quasi inexistantes et les nappes phréatiques limitées, ces installations permettent tout simplement de rendre la vie possible.
L’ampleur du phénomène est considérable. Les pays du Golfe produisent plusieurs milliards de mètres cubes d’eau dessalée chaque année et concentrent à eux seuls près de la moitié de la capacité mondiale de dessalement. Cette production massive se traduit par une dépendance extrême : environ 90 % de l’eau potable au Koweït, 70 % en Arabie saoudite et la quasi-totalité au Qatar ou à Bahreïn proviennent de ces usines. Au total, ce sont près de 100 millions de personnes qui dépendent directement de cette eau fabriquée.
Au-delà des usages domestiques, le dessalement soutient l’ensemble du modèle économique régional. Il alimente les industries pétrochimiques, permet le refroidissement des centrales électriques, des data centers et infrastructures numériques, accompagne le développement urbain et même certaines formes d’agriculture en milieu aride. Elles permettent même des usages emblématiques du modèle du Golfe : espaces verts en plein désert, complexes touristiques ou infrastructures de prestige. Cette centralité en fait une infrastructure hautement stratégique, mais aussi particulièrement vulnérable : quelques centaines d’installations suffisent à approvisionner des pays entiers, avec des réserves souvent limitées à quelques jours. Leur destruction ou leur mise hors service aurait des conséquences immédiates, tant humanitaires qu’économiques. Dans le contexte actuel, cette dépendance transforme l’eau en levier de puissance… et en cible potentielle. Dans ce contexte, cibler une usine de dessalement revient à frapper directement les populations civiles, mais aussi les systèmes économiques et énergétiques qui reposent sur l’eau.
L’eau, nouvelle cible stratégique dans la guerre en Iran
Depuis mars 2026, le conflit opposant l’Iran aux États-Unis et à Israël connaît une escalade brutale. Dans ce contexte, une ligne rouge semble avoir été franchie : la menace directe contre les infrastructures hydriques.
Selon plusieurs sources concordantes, l’Iran a averti qu’il pourrait frapper les installations énergétiques et les usines de dessalement de ses voisins du Golfe en représailles à d’éventuelles attaques américaines : Reuters confirme que l’Iran a menacé de frapper les infrastructures énergétiques et hydriques du Golfe en cas d’escalade militaire. Toujours selon Reuters, les États du Golfe ont averti Washington que toute attaque contre l’Iran pourrait entraîner des représailles contre les usines de dessalement, jugées extrêmement vulnérables. AP News explique que ces installations sont considérées comme des cibles critiques et que leur destruction pourrait provoquer une crise humanitaire majeure. Al Jazeera souligne que le ciblage des usines de dessalement représente une menace directe pour la sécurité hydrique dans une région parmi les plus arides du monde.
Le Center for Strategic and International Studies (CSIS) explique que les installations de dessalement sont des infrastructures vitales pour des millions de personnes et que leur ciblage constituerait une escalade majeure du conflit. Et l’Atlantic Council met en avant le lien entre crise hydrique en Iran (sécheresse prolongée) et radicalisation du conflit autour de l’eau.
Ces menaces font écho à celles formulées côté américain, visant également des infrastructures civiles iraniennes, y compris les réseaux liés à l’eau. Et ces menaces ne relèvent plus seulement de la rhétorique : elles trouvent désormais un écho concret dans les faits. Les États-Unis ont franchi un seuil en visant aujourd’hui directement des infrastructures civiles iraniennes liées à l’eau. Une frappe a ainsi mis hors service une usine de dessalement sur l’île de Qeshm, dans le détroit d’Ormuz, privant durablement la zone de cette ressource vitale. Dans le même temps, le président Trump a évoqué la possibilité de cibler « peut-être toutes les usines de désalinisation » du pays. Cette évolution marque un tournant majeur : les installations hydriques, essentielles à la vie de millions de personnes, basculent explicitement dans le champ des cibles militaires.
Ce jeu de représailles marque donc une rupture : pour la première fois à cette échelle, l’accès à l’eau potable devient explicitement un levier militaire. L’Organisation mondiale de la santé elle-même alerte sur le risque d’une catastrophe humanitaire majeure si ces installations venaient à être ciblées.
L’eau, facteur aggravant et multiplicateur de conflits
La situation actuelle ne surgit pas ex nihilo. Elle s’inscrit dans une dynamique plus large où l’eau devient à la fois cause, victime et arme des conflits. Le Moyen-Orient est la région la plus exposée au stress hydrique au monde : plus de 80 % de sa population vit déjà dans des conditions de pénurie extrême, une proportion qui pourrait atteindre 100 % d’ici 2050.
Dans ce contexte, la guerre agit comme un accélérateur de crise. Les infrastructures hydriques — barrages, réseaux, usines — deviennent des cibles, aggravant des tensions déjà fortes liées à la sécheresse, à la démographie et à la sécurité alimentaire.
Les chercheurs le soulignent : l’eau peut être un déclencheur de conflit, mais aussi un instrument stratégique. La destruction d’un barrage ou d’une usine peut provoquer déplacements de population, famines et instabilité politique. Il existe déjà de nombreux précédents où l’eau a été utilisée comme arme ou cible de guerre. Sans être encore systématiquement au cœur des conflits, elle en est souvent un levier stratégique majeur. Comme par exemple, en Syrie où l’eau a été prise comme arme de siège : pendant la guerre civile syrienne, plusieurs acteurs ont utilisé l’eau comme moyen de pression. En 2016, la station de pompage de Wadi Barada, qui alimentait Damas, a été détruite ou sabotée, privant plus de 5 millions de personnes d’eau potable pendant plusieurs semaines.
Le groupe État islamique a également contrôlé des barrages sur l’Euphrate, manipulant les débits pour inonder certaines zones ou en assécher d’autres. Autre exemple, en Irak, le barrage de Mossoul — l’un des plus stratégiques du pays — a été pris par l’État islamique en 2014. Cela donnait au groupe un pouvoir considérable : inonder des villes entières ou couper l’eau à des millions d’habitants. La reconquête de ce barrage a d’ailleurs été une priorité militaire absolue pour éviter une catastrophe humanitaire.
Ou encore au Yémen, les bombardements et les destructions d’infrastructures ont gravement endommagé les réseaux d’eau potable. Résultat : une crise sanitaire majeure, avec des épidémies de choléra touchant des millions de personnes. Ici, l’eau n’est pas seulement une cible : son absence devient un facteur aggravant de catastrophe humanitaire.
En Israël dans les Territoires palestiniens : dans ce conflit de longue durée, l’accès à l’eau est un enjeu central. Le contrôle des ressources hydriques (notamment les nappes phréatiques en Cisjordanie) est régulièrement dénoncé comme un facteur d’inégalité et de tension politique durable.
Plus récemment, dans la guerre en Ukraine, la destruction du barrage de Nova Kakhovka en 2023 a provoqué une catastrophe majeure : inondations massives, destruction d’écosystèmes, perturbation de l’approvisionnement en eau pour des millions de personnes. Cet événement illustre comment une infrastructure hydraulique peut devenir une arme à large impact environnemental et humain.
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Ces exemples montrent que l’eau peut être une arme directe (privation, inondation), une cible stratégique (barrages, réseaux, usines) ou un facteur de déstabilisation indirect (migrations, crises sanitaires, tensions sociales). Ce qui change aujourd’hui avec les usines de dessalement dans le Golfe, c’est l’échelle et la dépendance : jamais des sociétés entières n’avaient reposé à ce point sur une infrastructure hydrique aussi concentrée et vulnérable.
Une prophétie annoncée par la littérature et les sciences
Cette « guerre de l’eau » n’est pas une surprise. Elle avait été anticipée, décrite et analysée depuis plusieurs décennies, à la croisée de la littérature, des sciences et de la géopolitique.
Dans La Terre a soif, Erik Orsenna propose un récit à la fois accessible et documenté de la crise mondiale de l’eau. En parcourant différents continents, il montre comment la raréfaction de cette ressource transforme déjà les équilibres politiques, économiques et sociaux. Son constat est sans ambiguïté : les tensions liées à l’eau ne relèvent plus de la fiction, elles sont à l’œuvre et appelées à s’intensifier.
Du côté scientifique, les travaux de Peter Gleick font référence. Ce chercheur américain a documenté de manière systématique les conflits liés à l’eau à travers le monde, démontrant que celle-ci est à la fois une cause, un enjeu et un instrument de guerre. Sa base de données sur les « water conflicts » met en évidence une tendance lourde : l’eau devient un facteur structurant des tensions géopolitiques contemporaines.
Les recherches de François Molle apportent un éclairage complémentaire, en analysant les politiques publiques et les choix d’aménagement qui façonnent l’accès à l’eau. Il montre que les conflits ne naissent pas uniquement de la rareté physique, mais aussi de décisions politiques, de rapports de pouvoir et de modèles de gestion souvent inégalitaires.
Dans une perspective géopolitique, Didier Lasserre a largement étudié les tensions dites « hydropolitiques », notamment autour des grands bassins fluviaux. Ses travaux soulignent que le contrôle de l’eau est devenu un levier stratégique majeur pour les États, comparable à celui de l’énergie.
Enfin, la réflexion plus globale de Jeremy Rifkin sur les mutations des systèmes économiques et énergétiques permet d’inscrire cette crise dans une transformation plus large. Dans ses analyses des transitions contemporaines, il insiste sur la fin de l’abondance des ressources et sur l’émergence de nouveaux conflits liés à leur accès, au premier rang desquels figure l’eau.
Bien avant les menaces actuelles pesant sur les usines de dessalement du Golfe, chercheurs et écrivains avaient déjà posé les bases d’un constat partagé : dans un monde sous pression climatique, l’eau est en train de devenir l’un des principaux déterminants de la paix… ou de la guerre, enjeu stratégique majeur du XXIe siècle.
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Vers une guerre totale des infrastructures ?
Ce qui se joue aujourd’hui dans le Golfe pourrait préfigurer les conflits de demain. Les infrastructures vitales — énergie, numérique, eau — sont de plus en plus intégrées et interdépendantes. Dans les pays du Golfe, les centrales électriques et les usines de dessalement sont souvent liées, ce qui les rend doublement vulnérables.
Des experts redoutent désormais une escalade incontrôlable : frapper l’eau, c’est franchir un seuil humanitaire et juridique majeur. Certains analystes évoquent déjà la possibilité de crimes de guerre en cas de destruction délibérée de ces installations. Dans une région où les tensions géopolitiques, énergétiques et climatiques se superposent, la guerre de l’eau pourrait devenir un facteur de déstabilisation globale.
La guerre en Iran révèle une vérité brutale : dans un monde confronté au changement climatique et à la raréfaction des ressources, l’eau est devenue une arme stratégique. En s’attaquant — ou en menaçant de s’attaquer — aux usines de dessalement, les belligérants ouvrent une nouvelle ère des conflits, où la survie même des populations civiles est directement en jeu.
Ce que les écrivains et les scientifiques annonçaient depuis des années prend aujourd’hui une forme concrète. Et pose une question vertigineuse : après le pétrole, l’eau sera-t-elle le prochain motif des guerres mondiales ?
Photo d’en-tête : Une usine de dessalement de l’eau de mer à Dubaï, aux Émirats arabes unis. © shako weiwei / shutterstock.com






